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Athées, je vous accorde que le mouvement est essentiel à la matière ; qu’en concluez-vous ?… que le monde résulte du jet fortuit des atomes ? J’aimerais autant que vous me disiez que L’Iliade d’Homère, ou La Henriade de Voltaire est un résultat de jets fortuits de caractères. Je me garderai bien de faire ce raisonnement à un athée. Cette comparaison lui donnerait beau jeu. Selon les lois de l’analyse des sorts, me dirait-il, je ne dois point être surpris qu’une chose arrive, lorsqu’elle est possible, et que la difficulté de l’événement est compensée par la quantité des jets. Il y a un tel nombre de coups dans lesquels je gagerais avec avantage d’emmener cent mille six à la fois avec cent mille dés. Quelle que fût la somme finie des caractères avec lesquels on me proposerait d’engendrer fortuitement L’Iliade, il y a une telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse ; mon avantage serait même infini si la quantité de jets accordés était infinie.

Pensées philosophiques,
pensée XXII, 1746
Denis Diderot


Autre thèmes

Dialogue entre Chine et Occident : une question d’énergie potentielle

Antoine Danchin    唐善 • 安東

Ce texte d'une conférence itinérante qui s'est déroulée en 1993 de Hong Kong à Pékin, en passant par Xi'an, Turufan et Urumqi. Cette conférence réunissait des penseurs chinois et européens [et en particulier Alain Rey, Jacques Le Goff (1924-2014), Paolo Fabbri, Umberto Eco (1932-2016)]. Il a été écrit en 1995. Il est paru dans La Licorne et le Dragon (1995)

Tout au long des exposés de nos réflexions, au cours du séminaire itinérant qui nous a menés aux confins de la frontière occidentale terrestre de la Chine – frontière difficile, et plus trajet initiatique que lieu de passage – nous avons beaucoup appris. L’érudition historique a dominé nos échanges, et nous nous trouvons donc en face du spectacle d’un véritable tableau, très coloré, des différences qui ont existé, et qui existent encore, entre la Chine et l’Occident. Ces échanges, qui m’ont beaucoup appris sur la Chine et sur nous-mêmes, ont été le fait d’historiens, de spécialistes des signes, de philosophes, de linguistes ou même de poètes. Cela représente une image particulière de la connaissance humaine, image qu’on peut résumer peut-être sous le terme de « raison esthétique ». Représentant d’un aspect tout autre – celui d’une création typiquement occidentale, la Science, je vais devoir pour mon propos faire appel à un autre mode de raison où l’esthétique est présente, bien sûr, mais seulement en arrière-plan. Bien que née en Occident, la raison scientifique est une sorte de degré zéro de la communication qui efface toutes les barrières des civilisations et permet à l’homme d’agir sur le monde d’une façon qui lui donne, parmi les animaux, le statut original du créateur, le faisant ainsi rejoindre, par un chemin bien différent, le poète. Elle sera bientôt, j’en suis convaincu, un partenaire essentiel du dialogue entre la Chine et l’Occident.

Tout ce que je viens de dire nécessiterait de longues justifications, et je ne peux le faire aujourd’hui. Néanmoins, en demandant à ceux qui ont eu jusque-là la gentillesse de me suivre, je vais continuer par un certain regard occidental, celui d’Alexis de Tocqueville dans son maître ouvrage De la Démocratie en Amérique où, curieusement, il fait allusion à la Chine :

Lorsque les Européens abordèrent, il y a trois cents ans, à la Chine, ils y trouvèrent presque tous les arts parvenus à un certain degré de perfection, et ils s’étonnèrent qu’étant arrivés à ce point, on n’eût pas été plus avant. Plus tard, ils découvrirent les vestiges de quelques hautes connaissances qui s’étaient perdues. La nation était industrielle : la plupart des méthodes scientifiques s’étaient conservées dans son sein ; mais la science elle-même n’y existait plus. Cela leur explique l’espèce d’immobilité dans laquelle ils avaient trouvé l’esprit de ce peuple. Les Chinois, en suivant la trace de leurs pères, avaient oublié les raisons qui avaient dirigé ceux-ci. Ils se servaient encore de la formule sans en rechercher le sens ; ils gardaient l’instrument et ne possédaient plus l’art de le modifier et de le reproduire. Les Chinois ne pouvaient donc rien changer. Ils devaient renoncer à améliorer. Ils étaient forcés d’imiter toujours et en tout leurs pères, pour ne pas se jeter dans des ténèbres impénétrables, s’ils s’écartaient un instant du chemin que ces derniers avaient tracé. La source des connaissances humaines était presque tarie ; et, bien que le fleuve coulât encore, il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son cours. […]

Cependant, la Chine subsistait paisiblement depuis des siècles ; ses conquérants avaient pris ses mœurs ; l’ordre y régnait. Une sorte de bien-être matériel s’y laissait apercevoir de tous côtés. Les révolutions y étaient rares, et la guerre pour ainsi dire inconnue. […]

Il ne faut donc point se rassurer en pensant que les barbares sont encore loin de nous ; car, s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds.

Dans cet extrait, on découvre, d’une part, l’idée que la Science est universelle mais, d’autre part, qu’elle est un produit bien fragile de la raison, puisqu’elle peut disparaître après avoir longtemps vécu et produit. Un élément important de cette réflexion est la confusion apparente que fait Tocqueville – et que beaucoup font encore – entre Science et Technique. Or, c’est précisément de la séparation entre ces deux productions de l’esprit humain, de leur dialogue, que naît vraiment la science. Produit de la raison, la Science ne peut se passer de la Technique, mais elle en est distincte. C’est ce que j’ai tenté de montrer au cours de la conférence de Canton qui a précédé notre séminaire itinérant, en 1992. Afin de ne pas risquer la confusion, je vais brièvement résumer mon point de vue où je prends le parti de justifier la naissance, unique, en Grèce, de la Science sous sa forme d'un langage universel qui transcende les civilisations. Je vais ensuite jeter un regard occidental – donc nécessairement ignorant, mais riche de la virginité incorrompue par des millénaires d’une histoire qui serait chinoise – sur ce qui peut être considéré comme un aspect explicatif central de la constatation de Tocqueville. La Science a souvent disparu en Occident, et si elle a aussi disparu en Chine, ce n’est pourtant pas pour la même raison comme le pensait Tocqueville mais, à mon sens, pour une raison spécifiquement chinoise que j’aimerais mettre au jour ici.

La méthode critique générative

L’attitude scientifique qui consiste à tenter de rendre compte du monde de façon raisonnée est universelle chez l’Homme. Ce qui est original n’est pas tant la constatation d’une attitude scientifique que le fait que la Science comprend toujours en son sein une méthode permettant de produire, en un progrès qui n’a pas de cesse, les concepts qui en sont le coeur. L’Occident est le lieu de la découverte de cette méthode, la méthode critique générative. Mais, comme le craint avec raison Tocqueville, l’Occident est loin de l’utiliser partout, ni même de l’utiliser beaucoup. Car l’Occident est à l’évidence le résultat de la superposition de plusieurs cultures plus ou moins antagonistes, plus ou moins irréductibles les unes aux autres. Pour mon propos, j’y ai ainsi distingué deux grandes traditions, une tradition indo-européenne, celle des trois fonctions décrites par Georges Dumézil, et une tradition gréco-égypto-africaine, de naissance assez incertaine, qui est à l’origine de la Science. Dans la première, on rencontre trois personnages symboliques qui résument l’ensemble de la culture correspondante et de ses actions : le prêtre, le laboureur et le soldat. II y a partout séparation de pouvoir entre ceux qui créent (ou reçoivent) le savoir, ceux qui le mettent en œuvre par la Technique – c’est précisément ici qu’apparaît le lien central entre Science et Technique – et ceux enfin qui le propagent par les armes. Ce pouvoir de la force, cette persuasion par les armes, ne peuvent créer les concepts sous-jacents. C’est la tradition grecque qui est créatrice de la méthode qui produit la Science et la fait progresser, et elle n’est nullement du ressort des trois fonctions.

L’Occident, bien sûr, est le fruit de ces deux traditions, en conflit plus ou moins explicite au cours des temps. En résumant grossièrement, on peut dire que la Science est productrice d’abstractions, en un sens désincarnée, tolérante et créatrice, alors que la Technique est commerçante, militaire, intolérante et dévastatrice, mais aussi, utilitariste, efficace et remarquablement apte à utiliser la Science. Cette dernière a d’ailleurs besoin de la Technique pour progresser, mais sa méthode, fondée sur le doute constructif (ce qui ne signifie nullement, bien entendu, le scepticisme absolu : il ne suffit pas de douter pour être dans le domaine de la Science !), relève des progrès de la raison au travers de la suite harmonieuse de modèles du monde. Nombreuses sont les conséquences historiques de cette coexistence. En particulier le conflit entre ces deux traditions se manifeste le plus souvent par la domination de la Technique, qui s’empare des concepts produits par la Science pour les transformer en moyens d’appropriation du monde (que ce soit par le laboureur ou par le soldat). Mais, au bout d’un certain temps, son incapacité à produire du nouveau conduit à l’affaiblissement politique du système qui les met en œuvre et à l’incapacité à gérer un environnement toujours changeant (ne serait-ce qu’en raison de la démographie, comme on devrait le voir avec effroi aujourd’hui). Dans ce contexte d’affaiblissement du pouvoir des trois fonctions, la Science renaît alors et produit de nouveaux concepts qui seront à leur tour détournés à des fins techniques ou technologiques. Ainsi naît une spirale sur laquelle se déroule la trame de l’histoire occidentale, et bientôt, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, de l’histoire du monde.

Comment résumer la méthode scientifique ? Un être humain naît dans une civilisation et apprend aussitôt une langue. Né en Chine, il parlera chinois, en France, français. Cela est si naturel qu’on s’en rend à peine compte. Il en découle que nul ne saurait mettre en doute, au cours de l’apprentissage de son enfance, les règles et les savoirs qui composent le monde qui l’entoure. Nous commençons tous à regarder le monde avec des idées reçues. Pour aller plus avant, je vais avoir besoin d’un premier postulat, que le monde ne parle pas. Il me faut le souligner car, bien que ce postulat soit au cœur des succès de la Science, il n’est pas souvent bien accepté en Occident. Or, si le réel est muet, il nous faut, à partir de ce que nous héritons de nos pères, construire une image de ce réel, image dont, créateurs, nous pourrons déterminer le comportement et qui nous répondra donc. Il nous faudra, étudiant le comportement de cette représentation, en mesurer le rapport au monde par son pouvoir de prédiction sur un monde autrement incompréhensible. C’est ce pouvoir de prédiction qui sera une mesure de l’adéquation du modèle au monde, adéquation qu’on s’efforcera de faire croître au cours du temps, l’objet de la méthode étant précisément d’engendrer des modèles du monde qui lui seront de mieux en mieux adéquats. En bref, cette adéquation représente la constatation de la simultanéité de la cohérence interne du modèle, en parallèle avec la cohérence interne de la portion du monde qu’il représente. À partir des idées reçues, on isole tout naturellement un ensemble qui, au moins pour un temps, ne sera pas remis en cause. Cet ensemble de postulats doit se traduire en éléments fondateurs du modèle, au travers d’interprétations appropriées. On traduira par exemple les postulats en énoncés bien formés (selon les règles de la logique en vigueur) constituant des axiomes et des définitions. La mise en relation de ces axiomes et définitions pourra constituer une démonstration, conduisant à un théorème ou, le plus souvent, à une conjecture de théorème. Il faut ensuite les replacer dans le réel qu’ils veulent représenter et expliquer. Un processus symétrique de celui qui a fourni les fondements du modèle, une interprétation, est nécessaire : il faut un retour au monde réel. Cela se réalise sous forme de prédictions (expérimentales), qui, elles-mêmes, sont de deux types : ou bien ce sont des prédictions existentielles (on devra découvrir l’objet, le processus ou les relations prédites) ou des prédictions sujettes à vérification et par conséquent réfutables (on devra réaliser un dispositif expérimental capable d’explorer ce qui a été prédit, et le confirmer ou l’infirmer). La réaction du réel à l’expérience est ce qui permettra de valider le modèle, et d’en mesurer le degré d’adéquation. Il doit rester bien clair ici que la persistance d’un modèle ne justifie nullement sa coexistence avec le réel qu’il représente. C’est l’inadéquation du modèle à la réalité qui sera le moteur de son évolution et, à l’occasion, de son remplacement. En effet, le défaut de prédiction met en marche un processus d’abstraction, spécifique de toute démarche théorique. Au cours de ce processus, qui se déroule à l’envers de celui qui a permis la genèse et l’utilisation du modèle, on remonte peu à peu vers les postulats qui lui ont donné naissance pour, de façon ultime, les modifier, les préciser en fait, et le plus souvent en réduire le nombre.

Dans la réalité, ceux qui ont produit le modèle tentent de le conserver le plus longtemps possible, et d’abord en demandant simplement la modification des interprétations qui ont conduit à la. prédiction erronée. Il arrive donc souvent que pour cette raison un modèle perdure, malgré son inadéquation, et parfois pour très longtemps, et malgré de nombreuses marques de doute. Un deuxième niveau de résistance proviendra d’un aménagement du modèle : on s’arrangera pour lui permettre de tolérer des exceptions. Mais au cours de ce processus critique, il est bien clair que la nature même du modèle est mise en cause, et que sa construction, le sens de ce qu’il représente, se spécifie, se précise au travers des contradictions. Pour cette raison, cette étape qu’on pourrait qualifier de dogmatique a un rôle très positif : un modèle par trop inadéquat serai très vite écarté, et n’aurait pas apporté grand-chose à la genèse du savoir et à son progrès. Il arrive enfin qu’on s’interroge sur les axiomes mêmes qui fondent le modèle et que l’interprétation des postulats initiaux conduisent à les remettre en question. C’est évidemment très rare et difficile, et source de véritables révolutions scientifiques à partir desquelles de nombreux nouveaux modèles, fondés très différemment de leurs prédécesseurs, vont naître, se développer et mourir. Ce schéma conceptuel est bien entendu une abstraction de ce qui se produit en réalité. Et il n’existe pas, en général, un seul modèle, mais plusieurs, concurrents ou complémentaires. Nous en avons aujourd’hui une démonstration quotidienne dans la présence simultanée de modèles de telle ou telle partie du réel, et de simulations à l’ordinateur de ce même réel. C’est d’ailleurs là un bon moyen de prendre conscience de la profonde irréductibilité du modèle au réel qu’il représente : l’aile d’avion représentée à trois dimensions sur l’écran d’un ordinateur est clairement d’une autre nature que celle de l’aile à construire pour voler. L’image qui se déplace à l’écran ne vole pas dans l’air. Et, à la suite d’un coup de vent particulier, lorsque l’avion tombe, l’inadéquation du modèle devient criante et demande qu’il soit reconsidéré. Tous les processus que j’ai décrits un peu plus haut se déroulent alors. Ce processus est génératif et conduit donc à un progrès.

Ce qui est important, initialement (historiquement), est l’étude des objets, puis vient la taxinomie. On trouve en ce point une contribution intéressante de la civilisation chinoise dans l’organisation de taxinomies procédant de modèles sous-jacents bien différents des modèles occidentaux ; or, c'est l’absence de critique de ces modèles qui a figé la représentation chinoise, encore très visible pour les spectateurs occidentaux que nous sommes, dans bien des attitudes. Ce n’est pourtant qu’ensuite qu’apparaît l’analyse et son nouveau pouvoir d’exploration. Elle conduit d’abord tout naturellement à l’identification de nouveaux objets, et à un nouveau type de taxinomie. Puis, et c’est là un progrès conceptuel considérable, vient la découverte de l’importance des relations entre ces objets. Il est à mon sens fondamental que la séquence temporelle soit effectivement la suivante : d’abord l’analyse, puis la découverte des relations, et non l’inverse, comme c’est souvent le cas en Occident, et presque toujours le cas en Chine.

En s’affranchissant de la contrainte imposée par le tout, la méthode analytique ouvre un nouvel univers, très abstrait, et par conséquent souvent mal perçu ou complètement ignoré, celui des structures, de ces ensembles de « flèches » symboliques qui relient les objets les uns aux autres. Alors une nouvelle forme, sans contenu au sens habituel – et donc sans frontières classiques – se fait jour. Il s’agit là d’une véritable révolution conceptuelle dont nous n’avons pas toujours conscience, et qui peut entraîner, lorsqu’elle se développe au sein d’une civilisation, de très grandes divergences par rapport à la représentation du monde dans les autres civilisations. Cette révolution renforce encore la disparition du rôle de la perception, puisqu’il n’y a plus de raisons essentielles dans la recherche des objets en tant que tels. Par ailleurs, comme la modélisation produit des concepts nouveaux qui peuvent être utilisés pour la genèse d’objets nouveaux, il y aura immédiatement des conséquences technologiques au développement des nouveaux modèles. Ainsi le progrès dans la genèse du savoir conduit aux progrès techniques et donc aux décalages correspondants entre les civilisations. Les objets nouvellement créés sont de véritables édifications, des inventions émergentes plus que des découvertes, des artefacts purement humains, et par là même quintessences des cultures qui les ont créés.

Nous voyons ainsi deux aspects bien différents du processus théorique à l’œuvre en Occident. D’une part l’existence d’une méthode propre, fondée sur la perception intime de la modestie de l’Homme dans l’univers, et sur l’aspect positif que revêt l’exploitation systématique des erreurs ou des maladresses plutôt que des succès, et, d’autre part, le déplacement de l’idée de contenu vers l’étude des formes conçues comme relations entre objets, à partir de l’identification d’un niveau zéro de description des objets. J’ai montré l’aspect génératif du premier aspect, je vais maintenant brièvement illustrer le second dans le développement récent – et révolutionnaire – des sciences de la vie en Occident. L’idée sous-jacente est que nous comprenons aujourd’hui la vie comme une création continuée, ou, au risque de paraître paradoxal, comme un processus qui démontre que la création est postérieure au monde, ou encore que toutes choses sont en commencement. Le pouvoir infiniment créateur de la matière s’illustre particulièrement bien dans le cas du vivant. La métaphore alphabétique de l’hérédité – que je ne puis décrire en détails ici – avec la règle de correspondance entre le texte du génome (la mémoire héréditaire transmise de génération en génération sous la forme de molécules d’ADN) sous son expression, le code génétique, conduit à penser que l’état actuel de chaque organisme vivant est le résultat d’un processus récursif qui, depuis l’origine de la vie, a peu à peu constitué l’information génétique correspondante, en procédant à la réécriture de celle que possèdent les parents vers les enfants. La profondeur de cette information, qui résulte entre autres choses de la mise en œuvre fine de mécanismes de correction des erreurs au cours du processus de réécriture du texte du génome lorsqu’on passe d’une génération à la suivante, est très grande. Elle demanderait par exemple, pour être évaluée correctement, que l’on sache en rétablir toutes les étapes, depuis l’origine. Il s’ensuit que la séquence d’un ADN génomique, pour être vraiment comprise, nécessiterait beaucoup plus que la recherche des gènes au moyen de la règle du code génétique et de quelques descripteurs contextuels, comme on le fait habituellement. Il conviendrait, en fait, d’en comprendre aussi l’histoire. Il s’ensuit encore qu’en dehors des règles générales qui permettent de savoir comment vivent et se perpétuent les espèces, la nature profonde de l’individualité est, par construction, inaccessible et profondément originale.

C’est là, mis en œuvre dès la conception d’un être, que réside le ferment essentiel du libre arbitre, depuis sa forme la plus primitive – celle qui conduit à la genèse d’un animal, à la plus élaborée – celle qui conduit à la genèse d’un animal doué de parole et de raison. C’est d’ailleurs l’aspect créateur de ce processus particulier qui a permis l’émergence d’un variant, l’Homme, très voisin mais pourtant irréductible des grands singes anthropomorphes, en créant l’aptitude au langage. Il est possible de comprendre de façon métaphorique comment l’hérédité est créatrice, en explorant ce que signifie sa représentation sous la forme d’un texte linéaire écrit dans un alphabet à quatre lettres, celui des motifs de base de l’ADN. Dans un contexte beaucoup plus simple et restreint que celui de l’hérédité, celui de l’axiomatique élémentaire des nombres entiers (une suite de lettres, comme celles qui forment l’ADN, peut facilement être mise en correspondance formelle avec une suite de nombres entiers), et en se plaçant à l’extérieur du système étudié, Kurt Gödel a produit des propositions (c’est-à-dire des ensembles structurés d’axiomes et de définitions) qu’il était possible de représenter, de traduire sous la forme de nombres entiers et qui avait la particularité d’être indécidables (c’est-àdire dont la vérité ou la fausseté ne pouvait être prouvée au moyen des seuls axiomes dont on disposait pour établir la proposition). Cela revient à dire qu’il a créé des structures numériques et axiomatiques irréductibles à celles qui leur ont donné naissance. Il lui a suffi, pour cela, d’établir une règle de codage entre les axiomes élémentaires de la théorie et les nombres entiers, mais aussi d’établir un processus génératif permettant d’engendrer des nombres à partir d’un ensemble initial (l’exécution d’un programme, par conséquent).

Si l’on réduit – et je tiens à souligner que c’est donc une hypothèse outrageusement simplificatrice mais qui a malgré cela des conséquences d’une importance majeure – la nature des règles de transmission de l’hérédité à une métaphore alphabétique, il est rationnel, par extension de la réflexion sur les nombres entiers, de faire la conjecture que la séparation entre la mémoire et la fonction, entre l’ADN et le reste de la cellule, entre le programme et les données, chez les organismes vivants, conduit nécessairement à la genèse de programmes nouveaux dont les propriétés sont irréductibles à celles qui lui ont donné naissance. Mais, puisque dans ce cas (au contraire de la situation démiurgique où se plaçait Gödel) il faut aussi se passer de finalité tout en conservant une hypothèse de stabilité dans le temps (seules subsistent les espèces suffisamment stables, par définition de leur existence même), il est nécessaire que les innovations ainsi apportées soient suffisamment adaptées à l’environnement, sans cesse changeant et imprévisible, où se trouvent les individus porteurs de ces nouveaux programmes. Cela permet non seulement de comprendre l’aspect innovant, créateur, de l’évolution, mais aussi d’en comprendre la genèse : c’est l’échec de la capacité à prévoir qui est le moteur sélectif principal qui a conduit aux propriétés essentiellement créatrices de la vie, au travers de la séparation explicite du programme génétique du contexte cellulaire au sein duquel il est exprimé. Ainsi la vie se trouve par nature associée à un pan irréductible de création – au sens véritable – d’individualités.

Or concevoir l’avenir est inséparable de concevoir l’imprévisible. Et, lorsqu’il s’agit de l’Homme, la création scientifique est l’une des manifestations les plus frappantes de cette propriété, ce qui implique dans le monde les savants beaucoup plus qu’ils ne veulent le penser le plus souvent. Au surplus, aller de l’avant n’est pas une simple progression, c’est un progrès, avec la dimension morale qui nécessairement s’y trouve liée. On rencontre donc associée à une « simple » propriété de la vie, une irruption de la morale. Produire du savoir, ce qui est une activité humaine commune, est inséparable d’un choix, d’une attitude envers l’avenir de ce savoir. On devrait trouver là un appel occidental à la civilisation chinoise, si, comme je crois l’avoir compris à la suite des exposés de nos confrères chinois, la dimension morale est centrale dans la pensée chinoise.

La propension des choses

Cela m’amène donc au terme – ou au centre – de mon exposé, à savoir ce qui me paraît central dans l’attitude générale de l’homme chinois vis-à-vis du monde. Nous avons beaucoup entendu parler d’harmonie, d’équilibre, de contraste entre le froid et le chaud, entre le dur et le mou, le minéral et l’organique, entre l’eau et le feu, entre le yin et le yang et il apparaît toujours un reste, quelque chose qui est le résultat équilibré, tendu, de cette lutte des contraires. Ne faudrait-il pas, comme le propose François Jullien, s’interroger sur le concept, peut-être central dans la pensée chinoise, de shi (), pour comprendre ce qu’il en est ? On a l’habitude de parler de la représentation chinoise du monde en termes holistiques mais est-ce bien approprié ? Il s’agit là en fait de projeter sur la pensée chinoise une façon de voir, très répandue en Occident, qui, pour se protéger des conséquences philosophiques de la méthode analytique, impose de ne considérer les choses que dans leur totalité. Or, lorsque la pensée chinoise tient compte de la totalité, c’est qu’elle l’analyse en termes d’équilibre intérieur, de forces contradictoires qui s’associent pour constituer un ensemble riche en énergie potentielle. Le shi exprime cet équilibre des forces (et l’on trouve bien le caractère li () dans shi). C’est ainsi le shi qui va décider du devenir d’un état actuel, en indiquant les lignes de force de la dynamique qui découle de cet état. Plutôt que de considérer la séparation entre un modèle du monde et la réalité, le sage chinois préfère tenter d’évaluer l’équilibre des forces en présence, pour prédire le devenir du système considéré. Cela implique un modèle implicite où toute chose a sa contrepartie en équilibre, sauf au moment précis de la mise en route d’un processus de changement.

La pensée chinoise est ainsi propre à l’analyse du changement, au passage d’un état à un autre. Il en découle un ensemble de règles morales qui sont nécessaires pour diriger l’action : évaluer les forces en présence, et ne décider d’agir que lorsqu’on va dans le même sens que le shi du système considéré. Il en découle en outre, bien sûr, un ensemble de règles esthétiques qui expriment l’harmonie d’un ensemble, tableau, oeuvre musicale ou poésie. C’est ce qui explique sans doute une certaine répugnance vis-à-vis de la façon grossière qu’a l’Occident de produire des modèles du réel sans se soucier vraiment de l’analyser, d’en comprendre l’harmonie. C’est que l’harmonie présuppose une réalité métaphysique transcendante, sinon immuable, du moins possédant un caractère ultime, un caractère absolu. Produire des modèles du monde, au contraire, c’est participer à la création, refuser l’existence d’une harmonie ultime pour y ajouter le fruit irréductible de l’acte créateur. L’Homme occidental peut ainsi commencer une bataille sans savoir s’il sera vainqueur, en croyant qu’il en sortira quelque chose de supérieur à lui-même, même s’il vient à disparaître. L’Homme chinois ne s’engagera dans la lutte que lorsqu’il aura mesuré avec soin le shi de l’ensemble des forces en présence, et qu’il saura qu’il doit en sortir vainqueur. Se mesurer à l’inconnu absolu du monde devrait conduire le plus souvent à l’échec, c’est pourquoi sans doute, comme l’a remarqué Tocqueville, la Chine n’a pas choisi la voie occidentale de création du savoir. Les nouveaux contacts qui se nouent entre la Chine et l’Occident devraient, sous peu, changer profondément cet état des choses.