genre
Les cons, entre mille spécialités, ont celle de se photographier pour ne rien dire. Ils aiment à se flasher à table, ou bien devant un mur, voire encore sur le fond du ciel.

Vol au dessus d'un nid de cocu
San Antonio


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Exercice de style : l'insupportable imbécillité de l'américanisation soviétique du genre

Cette page d'un bloc-notes fut publié dans le magazine BoOks en juin 2012. Elle fut censurée (par inadvertance ? sciemment ?) en avril 2015 et disparut alors du site du journal. On veut espérer qu'elle pourra reparaître normalement un jour et ne sera pas remplacée par le discours dictatorial de la pseudo-bienséance américaine (ou soviétique, bien sûr). Il est vrai que notre monde dominé par la terreur des autoportraits (« selfies ») se prête très mal à la pensée intelligente ou simplement rationnelle et qu'il serait sans aucun doute aujourd'hui impossible de publier San Antonio.

D'abord et avant tout, les Français ne considèrent pas un objet comme mâle ou femelle. C'est simplement le mot qui a un genre. Mais c'est un concept bien trop difficile à comprendre par les imbéciles. Aucun Français ne pense qu'une table est femelle et que le papier est mâle. Seul l'usage permet d'apprendre le genre des mots. Il y a bien quelques règles, mais elles sont très limitées. Les noms qui se terminent par -té sont féminins. Les noms qui se terminent en -tion le sont auusi. En revanche les noms qui se terminent par -age sont masculins (et même dans ce cas, pas tous : la plage est au féminin...) Les mots qui se terminent en -eur sont aussi bien masculins que féminins (comme pour professeur, secteur ou douleur, rumeur), et si l'on veut préciser spécialement qu'ils se réfèrent à une femme, alors on trouve des terminasions possibles -ice (comme dans actrice), -euse (comme dans rapporteuse) ou -oresse (comme dans doctoresse) par exemple. Terminer en -eure est rarissime lorsqu'il ne s'agit pas d'une terminaison sans masculin (comme dans demeure). De fait, le plus souvent, ces mots font référence à un métier, qui ne devrait pas être sexué si l'on défent la parité des genres...

Il va de soi qu'une langue vivante évolue et que sa descendance vieillit et meurt. Une évolution positive se manifeste dans la création de néologismes qui rendent compte de l'existence d'objets ou de concepts nouveaux. C'est que nous sommes nominalistes. «Ordinateur » ou « logiciel » sont des exemples qui illustrent la qualité de ce qui peut apparaître. Mais la pensée totalitaire sait aussi s'emparer de la langue, pour la distordre et l'orienter vers ses desseins pervers. Dans la situation sans précédent dans laquelle nous nous trouvons, dominée par la communication universelle et sans frein, le pouvoir totalitaire est celui de la publicité et des forces politiques qui s'emparent de ses méthodes pour faire disparaître toute velléité de réflexion et de distance par rapport au Réel. Cela va aussi, bien sûr, dans une perte rapide de la culture scientifique, remplacée par l'usage de technologies que la grande majorité utilise sans les comprendre, passant ainsi au stade d'esclave volontaire.

L'avenir radieux de 1984 a un peu tardé, mais nous avons désormais sa Novlangue et cela illustre une terrifiante altération de la pensée et bientôt de l'héritage génétique humain qui a créé notre riche diversité. Et voici désormais les slogans auxquels nous avons à faire face :

LA GUERRE, C'EST LA PAIX

LA LIBERTÉ, C'EST L'ESCLAVAGE

L'IGNORANCE FAIT LA FORCE

Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire revendiquaient leur négritude, et en faisait l'arme de leur poésie. Mon ami et frère Hilaire Tiendrébéogo faisait de même. De racistes imbéciles veulent faire disparaître ces êtres d'exception en utilisant les armes de la Novlangue. C'est ainsi que l'effacement totalitaire de l'Histoire interdit aujourd'hui l'usage du mot « nègre  » et Les Dix Petits Nègres d'Agatha Christie ne sont plus... Ce crétinisme généralisé a pour corollaire la disparition de la presse écrite, puisqu'on ne sait plus lire, et qu'il faut remplacer la langue par la Novlangue, comme ce fut, hélas, même le cas de BoOks, qui, malgré—et peut-être à cause de—cette compromission a failli disparaître.

Tous les systèmes totalitaires commencent par effacer les traces de l'histoire, de la philosophie et, très souvent, de la science. L'un des outils majeurs de cet effacement est la destruction de la langue. Le pouvoir totalitaire cherche d'abord à effacer les traces de l'histoire des mots, en particulier en modifiant leur morphologie de façon à prévenir toute idée d'explorer leur passé. Les slogans de la Révolution Culturelle en Chine, entre 1966 et 1976 illustrent bien ce processus. Il est rare que ces systèmes naissent spontanément. Ils sont le plus souvent le résultat d'une stratégie explicite, et qui demandait de gros moyens financiers, au moins à l'échelon local, et cela jusqu'à récemment. Aujourd'hui c'est par le biais de l'Internet et des réseaux sociaux que se propagent les idées totalitaires, et cela demande un financement bien inférieur pour une efficacité maximale. L'intérêt supplémentaire de ces moyens informatiques est qu'ils facilitent l'usage d'une langue appauvrie, fondée sur l'agrégation de motifs destinés à véhiculer l'idéologie totalitaire sous-jacente. Dans un nouvel avatar l'analphabétisme revendiqué par les tenants de la nouvelle « culture » il faut remplacer les chiffres romains par les chiffres arabes là où ils sont utilisés, précisément pour faire référence à l'Histoire. Il est vrai que quelqu'un qui lit Charles Vé n'a que faire de l'Histoire de France. Il n'est même plus nécessaire qu'il sache lire...

La Novlangue utilisée dans les pays de langue française, et plus spécialement ceux qui sont déjà issus d'un passé sans Histoire, répond de façon idéale à cet objectif totalitaire. Déconstruire la langue et la remplacer par des automatismes stéréotypés sous couvert de bienséance, conduit à des périphrases faites d'agrégation de mots destinés à masquer la réalité et à prévenir toute tentative de réflexion. Dire « technicien de surface » au lieu de « balayeur » fait disparaître la nature même du métier, et ses contraintes, permettant à la personne concernée de trouver sa place exacte comme rouage du système totalitaire. Un aveugle n'a plus de problème réel pour vivre en société, puisqu'il est « en situation de handicap ». La violence dans la rue est remplacée par l'« incivilité ». Au lieu de se recontrer face à face, ou en personne, on a rendez-vous en « présentiel ». Et ainsi de suite. Le comble de cette pensée (si l'on peut l'appeler ainsi) totalitaire est développé dans la disparition de la nature des genres grammaticaux en français, pour les remplacer par écrit dans une graphie dite « inclusive » dont l'objet est d'exclure toute marque de genre, en les agrégeant. Cette technique illustre très bien le pouvoir totalitaire décrit dans 1984, destiné à abolir la pensée via la nouvelle forme de la langue. Lorsqu'il existe un masculin et un féminin, par exemple pour le mot du genre marqué, chercheuse, ou chercheur pour le genre non marqué, on utilisera « chercheur.e », comme le fait le Ministère de l'Éducation Nationale (et c'est bien par les ministères que le pouvoir totalitaire se diffuse). L'attitude générale dans ce domaine est massivement dominée par la langue de peuples qui ont éliminé ceux qui les ont précédés, les Amérindiens, en effaçant le plus possible toute référence à l'Histoire dès qu'elle remonte à plus de trois siècles. Voir que le genre en français est très faiblement sexualisé n'est pourtant pas très difficile—fauteuil ou chaise l'illustrent déjà—mais les mots savants, ou polis, pour définir le sexe mâle, la verge, ou femelle, le vagin devraient suffire à le faire comprendre. Il est donc naturel d'utiliser le genre non marqué au pluriel pour faire référence collectivement à des entités de plusieurs genres. Mais, bien sûr, en Novlangue, cela supposerait introduire une réflexion, et le principe même de ce langage totalitaire est de détruire toute réflexion en donnant le pouvoir aux imbéciles.

La langue française est irrégulière, et c'est tant mieux. Son genre marqué, contrairement à ce que veulent nous faire croire les ignares, est le féminin (c'est d'ailleurs pourquoi neutre et masculin se confondent, ils ne prennent pas le devant de la scène). Et c'est un bien piètre paravent contre la domination des femmes par les hommes que de s'en prendre à notre langue (au féminin, notons-le !), au lieu de mettre en pratique leur participation effective au pouvoir. La déconstruction de la langue est le signe de la perte de mémoire qui préside au retour pré-humain du temps où l'homme avait des « voix », et où il ne connaissait pas l'écriture. L'Académie française, naguère, écrivait : « L’instauration progressive d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes dans la vie politique et économique rend indispensable la préservation de dénominations collectives et neutres, donc le maintien du genre non marqué chaque fois que l’usage le permet. Le choix systématique et irréfléchi de formes féminisées établit au contraire, à l’intérieur même de la langue, une ségrégation qui va à l’encontre du but recherché », mais le fera-t-elle encore en 2020 et ensuite ? On peut en douter tant la pression sociale, celle de la bêtise, est dominante. La Révolution Culturelle n'a duré que dix années, et ses conséquences catastrophiques sont encore visibles. Détruire la langue est un moyen aussi efficace que les destructions à l'explosif des statues par les Talibans.

Les langues structurent la pensée. C'est ce qui fait tout l'intérêt de leurs différences. L'anglo-américain est structuré autour de la différence entre ce qui relève de l'être humain et ce qui correspond au reste du monde. C'est pourquoi le masculin et le féminin y sont peu employés, sinon pour faire la différence des sexes, mâle et femelle, et non masculin et féminin, comme en français. Il est donc ridicule de reprendre les poncifs de la bienséance anglo-américaine en français. D'ailleurs, ceux qui imposent l'« auteure » écrivent sans hésiter que Simone de Beauvoir est un grand nom de la cause des femmes et un important témoin de son temps, se rendant compte inconsciemment de leur idiotie (une grande nome !, une importante témoine !) Et, bien sûr, cela n'a rien à voir avec l'orthographe, par définition instable, mais bien avec le lien profond qui existe entre la langue et la pensée. Nous sommes dans la dictature, hélas, qui pense que la connaissance peut être le résultat d'un vote démocratique (et souvent anonyme). Restera-t-il quelques esprits indépendants ? On doit s'interroger.

Rien n'égale en effet la puissance de la bêtise, et on sait qu'elle ne fait que s'accroître en Occident depuis plusieurs décennies maintenant. Un signe récent de cette dictature : non contents d'avoir remplacé les droits de l'homme par les droits humains —usage aberrant et ambigu de l'adjectif— certains imbéciles n'en ont pas assez mais souhaitent que les humain.e.s (sic) soient pris en compte le cas échéant, puisque, hélas, l'humain substantivé est masculin. Par ailleurs—mais l'oubli de l'Histoire est partie intégrante de tout système totalitaire— « humain » vient d'« humanus » qui fait explicitement référence à l'homme « homo » ! Au surplus utiliser en référence aux animaux « les humains », au lieu de « l'homme », implique qu'il y a plusieurs espèces humaines (ce qui, au demeurant, a été le cas il y a quelques dizaines de milliers d'années) !

Chaque langue a ses spécificités, aussi bien syntaxiques que sémantiques. Il serait dommage que nous allions vers un pot-pourri brunâtre mêlant au hasard les particularités de chacune. Le français a deux genres, repérés, à la différence de la sexualité anglo-américaine (male and female), par un genre marqué, le féminin, et le genre non marqué masculin/neutre. La langue est féminine, le langage masculin (neutre). Nous avons barques et navires, pirogues et canoës, chaises et fauteuils. Nous avons villes et villages, toits et toitures, maisons et hôtels. Il n'y a rien là qui puisse choquer, ou qui puisse nuire à la condition féminine, qui devrait avoir bien d'autres chats à fouetter. Mais au lieu de prendre la question au sérieux, beaucoup ont la stupidité de se rendre à la mode américaine, et d'ajouter un e muet à l'auteur quand elle est femme ou professeur. Une fois encore nous avons abdiqué devant la dictature américaine d'une bienséance langagière qui confond l'individu et ses désirs infantiles avec la puissance sociale ultime. Est-il encore temps de réagir ? Et que dirions nous du texte suivant, que nous lirons bientôt ? Anne-Marie de Vilaine, qui défendait la cause des femmes, doit s'en retourner dans sa tombe...

"Appelé sous les drapeaux le jeune recru préparait fébrilement sa valise. Il allait quitter sa demeure. Que devait-il emporter avec lui ? Les rumeures les plus fantaisistes avaient couru, et l'on pensait que presque rien ne serait fourni aux jeunes soldat(e)s. L'auteure qui signait l'appel était une générale de brigade. Elle indiquait simplement qu'il fallait se présenter le lendemain à 7 heures et qu'un sentinel serait à l'accueil pour orienter les recru(e)s. Ne pas se présenter exposait à de graves poursuites, diligentées par la procureure du Tribunal de Wouhahoo, Nebraska. Il n'était pas trop inquiet cependant parce qu'un star très connu de la chanson, lui aussi mobilisé, devait l'accompagner.

Convoqué ce matin là, le jeune recru passa devant le sentinel. Il ne savait pas s'il devait saluer, ni comment. Il était un person assez timide. Pourtant sa mère, officière de réserve et médecine dans la vie civile, lui avait prodigué d'excellents conseils: elle avait oublié le salut. Et sa timiditée l'empêchait de penser. Il avait quitté le lycé l'année précédente. Il avait d'abord envisagé devenir danseur. Et dans sa chambre on trouvait des affiches représentant Rudolf Noureev, peut-être le  plus grand étoil de l'Opéra de Paris, lors de ses adieux à la scène. Mais il s'était blessé à la jambe en faisant trop d'exercices. Depuis, son parcours avait été une véritable odyssée. Le prestige de l'uniforme lui avait fait alors envisager le métier de gardien de musé, mais il fallait pour cela passer un concours. La rumeure disait que la voie militaire était plus aisée, elle avait d'ailleurs une grande popularitée auprès de ses camarades et elle faisait fureure.

Il devait d'abord traverser un long couloir, occupé par une une série d'individu(e)s et soumis à un bruit de moteur assourdissant. Un grand brut le bouscula sans douceure, le hérissant d'horreure. Puis il arriva devant une sorte de comité d'accueil. Il y avait là un commandant et une commandante, un capitain et une capitaine, pour respecter la paritée, et tou(te)s étaient assis(e)s dans de grandes fauteuilles derrière une table recouverte de velours rouge.

Sur les conseils de sa sœure, docteure de l'universitée et inventeure de renom (d'abord chercheure au CNRS, elle avait trouvé le moyen d'améliorer l'accueil dans les maternitées, ainsi qu'une pommade améliorant la douceure de la peau à base de beur de karité), il avait écrit une lettre de motivation. Après avoir été mannequine chez un grand couturier celle-ci s'était formée à l'écriture et était devenue une écrivaine reconnue. Comme auteure, elle avait commencé par faire une pastiche de la fameuse pièce de Jean Paul Sartre, La Putaine Respectueuse, et s'en était bien tirée. Elle accordait beaucoup plus d'importance à l'écriture qu'aux travaux d'aiguille qu'elle considérait comme des œuvres de nonnaines, ouvrages de patience tels qu'on n'en pouvait faire que dans la tranquillitée du cloître.
"