Antoine Danchin
Cet article a paru dans les comptes-rendus
de la conférence ARTS- SCIENCES, Processus
de création et de recherche organisée par l'Inspection générale de l'Enseignement
artistique", du Ministère de la Culture et de la Communication,
29-37. Écrit en 1979, il reflète la réflexion du moment. C'est
un peu plus tard que la Société LVMH devait créer, malheureusement
pour dix ans seulement, le Prix Science pour l'Art, avec trois
jurys (Paris, New York, Tokyo). Ce prix fut attribué à de nombreux
savants célèbres, ou qui le sont devenus, comme Steven
Chu, qui est désormais ministre de l'énergie du président
Barak Obama, et qui a été couronné en parallèle avec le peintre Zao
Wou Ki en 1995, mais surtout, j'ai
eu la joie de le voir décerné à Rolf
Landauer en 1997, deux ans
avant sa mort.
Durant des millénaires, aucune séparation artificielle n'est
venue séparer les "savants", producteurs du savoir, des artistes.
L'avènement de la civilisation industrielle en a décidé autrement
et notre époque se trouve aujourd'hui dominée par une étonnante
complicité, celle du plus pur positivisme, assis sur les succès
opératoires d'une technologie envahissante, et du plus mystificateur
dualisme, fondé sur la crédulité savamment entretenue par ce
qu'il est habituel de nommer les media.
Il me semble pour cette raison utile — mais peut-être désespéré
si l'on en juge par ce que nous a légué l'histoire — de mettre
en avant un exemple de ce qui pourrait être le mode de production
du saoir le plus lucide, et par là, à la fois le plus modeste
et le moins dangereux dans ses conséquences immédiates.
Tout comme l'artiste, celui qui sera considéré comme scientifique
commence par se poser une question sur le réel. Et cela à partir
d'un moment de son histoire personnelle et d'un moment de sa
culture. On commence inévitablement par l'héritage d'un passé
nécessaire. Cette question sur le réel attend du réel une réponse,
et c'est pour cela que bien souvent, au stade le plus élémentaire
— presque infantile — de la réflexion, se trouve-t-on attendre
que le réel parle ou se manifeste. C'est la source de la plupart
des dualismes avec son immanquable cortège de terreurs totalitaires
: si le réel parle, c'est donc que certains peuvent entendre
et ceux-là ont raison contre les sourds, susceptibles au mieux
de prosélytisme et au pire d'anathème.
Mais le réel est sourd et muet. Il n'est pourtant pas inatteignable,
car nous en sommes partie. La première heuristique est exploratoire
: on anticipe le comportement du réel et l'on compare ce qui
est advenu avec le fruit de l'imaginaire. Là se sépare le savant
de l'artiste : celui-là en reste à l'imaginaire, celui-ci va
chercher à rendre son imaginaire le plus adéquat possible
au réel; il va tendre à n'être jamais mis en défaut dans son anticipation.
Prenons un exemple des temps reculés où il fallut pour la survie,
extirper du réel le comestible : imaginons deux hommes qui se
promènent en un lieu où l'on trouve des fruits variés, voici
que l'un d'eux mange un fruit et tombe mort empoisonné. Le problème
qui se pose alors à l'autre homme est un problème de connaissance
: afin d'éviter le malheur advenu à son compagnon il se trouve
mis en demeure d'anticiper le comportement du réel. Une infinité
d'explications — c'est à dire de liens de causalité — peuvent
rendre compte de cette mort qu'il s'agit d'éviter. Mais dans
la phase la plus primitive de la production du savoir on
ne disposes que de très peu de savoir antérieur (si ce n'est
l'ensemble des contraintes génétiques qui ont, au cours de la
phylogenèse laissé subsister seules les espèces qui sont, en
quelque manière, à l'image de leur environnement), aussi la première
étape consiste à rechercher des analogies entre phénomènes,
et à plaquer une explication qui semble avoir un certain pouvoir
d'adéquation au réel, obtenue pour un pan donné du savoir, sur
les phénomènes encore inexpliqués. Cette méthode primitive eest
encore, bien souvent, d'actualité et s'exerce en particulier
dans le langage, originellement métaphorique de ceux qui, ayant
acquis quelque compétence en un lieu particulier, tendent à extrapoler
en vue d'un système d'explication universel à l'ensemble du savoir
leur vue partielle du monde (1). On en verra plus loin quelques
exemples.
Mais je veux, dès à présent, montrer comment il est possible
de s'affranchir au mieux des contraintes du placage analogique
tout en produisant de façon générative, une vision théorique
de mieux en mieux adéquate au réel.
Un moment de l'histoire, cela veut dire un acquis culturel,
un savoir possédant déjà quelque degré d'adéquation. Lorsqu'on
se pose une question sur le réel, on est amené à postuler d'abord
un certain nombre de caractéristiques de ce réel. Et c'est à
partir de ces postulats qu'on va être en mesure d'élaborer un
modèle du réel. Ce modèle peut fort bien être la statuette
de vois ou de terre à qui l'on fera subir toutes sortes de bienfaits
ou de sévices et dont l'original devrait — sil le modèle est
adéquat — montrere tous les signes. Par essais et erreurs (au
besoin à l'aide d'une action directe permettant — empoisonnement
ou cadeau — de pallier les déficiences du réel par rapport au
modèle) on parvient à créer des modèles qui permettent de mieux
en mieux d'anticiper le comportement à venir du monde. Nous ne
procédons pas frondamentatlement aujourd'hui d'une manière différente
et il n'y a sans doute pas de différence de principe entre le
sorcier et le scientifique technicien, ce qui explique sans doute
l'illusion magique qui entoure la science, et les tentatives
d'appropriation de tous ceux qui voudraient posséder un peu
de ses attributs de sorcellerie.
Sous sa forme la moins totalitaire la création du savoir s'opère
alors ainsi : on commence par isoler des principes et postulats correspondant
à une vue précise et temporairement indiscutée du réel. L'objet
suivant sera de produire un modèle à partir de ces postulats.
Cela peut se faire, sans formalisation abstraite ou mathématique,
en interprétant un phénomène par un autre, mais les approches
les plus fructueuses aujourd'hui (i.e. celles qui permetten le
plus grand pouvoir d'anticipation — et non de prospective !)
semblent passer par une étape formelle. Principes et postulats
sont alors interprétés en axiomes et définitions (phrases
bien formées selon une syntaxe définissant la mathématique),
ceux-ci combinés par les règles de la logique permettent de formuler
des théorèmes ou (le plus souvent, faute d'en savoir
faire al démonstration) des conjectures de thèorèmes. En retour
les théorèmes sont interprétés en prédictions expérimentales
(anticipation sur le réel à venir). Deux possibilités s'offrent
alors : les prédictions existentielles sont vérifiables (pour
la mise en évidence des phénomènes prédits) et les autres prédictions
sont réfutables. C'est ce dernier aspect qui rend la méthode
générative, car la réfutation permet, par l'inverse
du chemin qui aconduit à la prédiction, de retourner aux postulats
qui fondent la théorie, de les modifier et de recommencer le
processus. Je tiens à faire remarquer ici que cette position
épistémologique est fondamentalement distincte de celle de Popper.
Celui-ci confond en effet en pratique postulats et axiomes, et
théorèmes et prédictions, ce qui lui permet de proposer un critère
de démarcation entre science et métaphysique. Pour moi
cette démarcation est impossible, ou encore les fondements de
la science sont métaphysiques. D'autre part, l'interaction nécessaire
entre le modèle et le réel par le biais d'interprétations, lourdes
de connotations culturelles, implique qu'une réfutation n'est
perçue comme telle que dans certaines conditions précises de
thématique ou de consensus. Ce qui rend cette heuristique très
féconde est donc essentiellement qu'elle utilise au mieux la
critique, elle est donc par nature loin des placages et surtout
loin des modes et des idées reçues. Et c'est sans doute de qui
fait que malgré son âge très ancien — Xénophane
de Colophon exprimait
des idées semblables il y a 2500 ans — elle n'apparaît que de
temps en temps au cours de l'histoire, pour être bien vité étouffée
par la voix de ceux qui se croient et se disent les tenants de
la Vérité.

C'est là que réside la faiblesse de la méthode critique générative
: sa modestie intrinsèque, qui non seulement admet l'erreur mais
en recherche le lieu, prend nécessairement en défaut les modèles
qu'elle produit. Et comme la critique va s'adresser aussi aux
modèles produits autrement (par le biais de placages ou de
révélations) on verra alors ceux qui sont soumis au feu de la
critique employer les arguments les plus vils, intervenir auprès
des puissants — sources d'argent ou media — pour la faire taire.
Et cela d'autant mieux que l'attente implicite ou explicite des
manifestations de la Vérité s'accompagne immanquablement des
contagions de la mode et de l'argument d'autorité.
Deux exemples peuvent être trouvés aujourd'hui : chacun connaît
l'usage immodéré qui est fait de la mesure d'un hypothétique
"quotient intellectuel" alors que chacun devrait savoir
— cela est un fait historique bien établi — que l'inventeur de
l'"hérédité
de l'intelligence", liée au QI, Cyril Burt, n'est qu'un
misérable faussaire. Les "expériences sur lesquelles il
se fonde ont été purement et simplement inventées. On retrouve
là ce que j'ai mentionné au début lorsque j'ai parlé d'empoisonnements
dans les sociétés dites primitives : lorsque le réel ne se prête
pas au modèle il est toujours possible de l'y forcer ! Un autre
exemple est l'usage inconsidéré d'une partie de la physique connue
sous le nom de thermodynamique. Depuis des millénaires les thèmes
mettant en jeu la force, le feu, l'énergie, la chaleur ... sont
le sujet d'innombrables réflexions dirigées le plus souvent vers
la recherche du pouvoir de Prométhée.
Lorsqu'au 19e siècle à la suite des travaux de Carnot, Clausius,
Kelvin et quelques autres, fut fondée la thermodynamique, parallèlement
avec la genèse de la machine à vapeur et de la société industrielle,
il devint évident pour beaucoup que le rêve prométhéen était
accompli. C'est sans doute ce qui explique l'extrême rapidité
avec laquelle les termes employés par la thermodynamique (et
non les concepts, qui sont souvent d'une extrême difficulté)
se sont répandus dans le public.
Que ce soit l'énergie — à toutes les sauces : "fluide", "psychique",
"orgone", "biologique", "vitale",
etc. etc. — ou l'entropie — aromatisée de "bruit",
d'"ordre", d'"auto-organisation", d'"information"
ou de "dissipation" — on retrouve là partout les mots
de la thermodynamique. On pourrait ne voir là qu'un phénomène
parfaitement anodin correspondant à la création continue du langage
— et en un sens c'est vrai (2) — mais les connotations prométhéennes
de la thermodynamique en font le lieu privilégié d'une tentative
d'appropriation du pouvoir par un positivisme totalitaire, appuyé
sur le refus de la critique par la production systématique de
modèles du réel
"révélés" et irréfutables. L'idéologie de l'ordre donnera
par exemple une vision apocalyptique de la "mort thermique",
homogène indifférencié contre lequel la vie seule pourrait lutter
(à conditions de suivre des règles d'ordre appropriées);
au contraire, on pourra vouloir justifier le désordre comme manifestation
d'un hypothétique hasard où viendrait s'inclure une main divine,
et créer "l'ordre
par le bruit". Dans tous les cas seul l'ordre compte,
et l'ordre nouveau : il ne faut pas remonter beaucoup dans le
temps pour comprendre ce que ces "manifestations" du
réel signifient ! J'aurais pu choisir encore bien d'autres exemples
tout aussi dangereux des abus de pouvoir au nom de la Science
: le scientisme qui met en avant la thermodynamique est particulièrement
dangereux lorsqu'il le fait par le biais du hasard.
L'indescriptible une fois décrit permet d'introduire toutes les
pétitions de principe et toutes les idéologies sous couvert de
la Science, mais, aussi bien, les acquis de la cybernétique ont
fait fleurir un "mécanisme"
instructif où ronronnent les nouveaux concepts de rétroaction
(cela fait plus autoritaire en anglais : feedback) ou de pro-action
(feed-forward) repris aujourd'hui sous des formes variées où
interviennent partout les préfixes auto- (ou self-) et qui ont
conduit à l'horrible et dangereuse confusion entre servo-mécanisme
et cerveau-mécanisme.
Pour que les placages issus de la thermodynamique aient eu un
tel succès il faut, bien sûr, qu'il ait existé un contexte culturel
approprié, mais il faut plus. Il est nécessaire qu'il existe
un biais initial quii permet de faire l'inévitable confusion
entre l'irréfutable et le vrai. Pour le trouver il convien de
procéder comme le fait la méthode critique générative. C'est-à-dire
rechercher quelle est la question initiale, quel est le niveau
pertinent minimum à partir duquel sera élaborée l'analyse théorique
et enfin quels sont les postulats. Curieusement, il n'y a pas
beaucoup à chercher pour découvrir le lieu des développements
les plus aberrants des usages du concept d'entropie. Pour Clausius,
à l'origine, il s'agit essentiellement de rendre compte d'un
phénomène macroscopique qui gouverne l'état possible des machines
thermiques : les échanges de chaleur. Il ne s'agit là aucunement
d'un concept simple, et le mérite de Boltzmann a été de rechercher
comment relier l'entropie, macroscopique, avec la toute jeune
théorie atomique.
Le problème initial est donc un problème de niveau
de description.
Dans un cas très particulier — idéal donc irréel — celui des
gaz parfaits, Boltzmann a pu établir un calcul formel
de l'entropie et montrer que, dans ce cas, le deuxième principe
de la thermodynamique (qui affirme que l'entropie d'un système
isoler ne peut qu'aller croissant) conduit à prédire une évolution
spontanée de l'hétérogène vers l'homogène. C'est la généralisation
abusive de ce cas très particulier , qui a conduit à la plupart
des usages erronés actuels du concept d'entropie. Ce qu'il
convient en effet de retenir des travaux de Boltzmann est que
le calcul de l'entropie
dépend du niveau de description essentiellement parce
qu'il s'agit d'un concept lié à un état macroscopique.
Aussi, dès qu'un système est composé d'éléments plus complexes
que les insécables atomes du gaz parfait, l'augmentation d'entropie
ne signifie plus que l'hétérogène va nécessairement
vers l'homogène (3).
En particulier si un système est composé d'éléments de complexité
qualitativement différente (par exemple des macromolécules
plongées dans l'eau) les prédictions du deuxième principe ne
correspondent nullement à une évolution spontanée vers le "désordre".
L'augmentation d'entropie correspond seulement à une augmentation
du nombre total des degrés de liberté (position, mouvement...)
des différents éléments qui composent le système. Dans notre
exemple, on devrait donc choisir un niveau de description (moléculaire
par exemple) et calculer l'entropie des molécules d'eau, l'entropie
des macromolécules, ainsi qu'un terme
de couplage entre ces
deux espèces moléculaires (assurant l'échange d'entropie entre
ces deux espèces). On verrait alors que loin de lutter sans
cesse contre l'augmentation d'entropie la vie utilise au mieux
le deuxième principe dans un grand nombre de morphogenèses,
et cela sans recourir au moindre irréversible et sans nécessiter
un hypothétique éloignement de l'équilibre !
Aller au delà deviendrait inutilement technique. Mais chacun
retrouvera bientôt de nombreux exemples des thèmes que je viens
d'évoquer. Et il me semble que ce qu'il faut surtout retenir
est l'image créatrice du savant, à l'instar de celle de l'artiste.
Il convient d'éviter de croire qu'on découvre la vérité, idée
à l'origine de l'argument d'autorité, de la compétition pour
la priorité dans la "découverte" et qui se confond avec la recherche
des honneurs, si surprenante pour le profane qui a une haute
idée de la Science et des hommes qui la pratiquent. Il n'y a
pas de savant, il n'y a que des créateurs de modèles. Que nous
produisions du savoir au sein de la Science ou de l'Art, nous
faisons le même acte exploratoire où nous soumettons le réel
à la tentation. Et il me revient ce
fragment de Xénophane que
j'aime souvent à rappeler : "Pour ce qui est de certaine vérité,
aucun homme ne l'a vue, de même qu'aucun homme, jamais, ne pourra
savoir quoi que ce soit sur les dieux ou sur tout ce dont je
parle : car quand bien même il parviendrait entièrement à dire
le vrai, même dans ce cas, il ne pourrait le savoir, car on ne
peut que poser des devinettes à propos de toutes choses".
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