Il est certainement assez
aventureux de vouloir rendre compte d'une réflexion sur
la création du savoir sans être classé parmi
les catégories ou les castes de ceux à qui cela
est permis. Et cependant en un sens la philosophie meurt d'être
amputée de l'un de ses aspects les plus essentiels, la
création scientifique. Pendant des millénaires
aucune séparation arbitraire n'est venue séparer
les Lettres, les Arts et les Sciences, et ce n'est qu'après
la prise du pouvoir par la bourgeoisie, une fois vaincue l'antique
aristocratie, que l'on a vraiment créé des disciplines
autonomes jalouses de leur isolement.
Et cela s'est trouvé poussé jusqu'à l'absurde
par les classifications d' Auguste Comte, classifications qui
culminent aujourd'hui en un positivisme envahissant, bordé par
le flou de pensées molles qui ne font qu'utiliser des
mots-valises, où chacun met ce qu'il veut, de préférence
tout et son contraire.
Ecrit au début des années 1980,
les paragraphes suivants, déjà
pessimistes, devraient l'être beaucoup plus encore aujourd'hui.
La disparition de l'enseignement des Humanités au cours
de l'enseignement secondaire a conduit à une disparition
de la mémoire collective en France sans doute plus irréversible
et catastrophique que la perte de la mémoire en Chine à la
suite des dix années de la Révolution Culturelle.
Pour cette raison, je tiens à souligner que le contenu
de ce qui suivra doit tout à la longue filiation des penseurs
et des écrivains qui nous ont précédés,
et je voudrais rappeler cette citation extraite des Pensées
de Blaise Pascal, pour me faire comprendre : "Certains
auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent: "mon livre,
mon commentaire, mon histoire, etc." Ils sentent leur bourgeois
qui ont pignon sur rue, et toujours un "chez moi" à la
bouche. Ils feraient mieux de dire : "Notre livre, notre
commentaire, notre histoire, etc.", vu que d'ordinaire il
y a plus en cela du bien d'autrui que du leur"
(Pascal, Pensées, 43). J'aimerais aussi beaucoup souligner
l'intérêt de la Bibliothèque de l'Ecole
Normale Supérieure, où Lucien
Herr joua
un si grand rôle, dans la constitution de ces réflexions.
De nombreux et savants ouvrages analysent dans
leurs moindres détails ce qui nous reste de la pensée
des philosophes de l'Antiquité. Mais, malgré leur
nombre, et peut-être à cause de leur érudition,
ils n'ont que rarement quitté les rayons poussiéreux
des grandes bibliothèques, sauf sans doute pour devenir,
parfois, des lieux communs de notre culture. Or, dans la mesure
où il nous faudra interroger ce qui nous permet de produire
aujourd'hui le savoir envahissant qui rend si efficaces (et dangereuses)
nos cultures "occidentales", il semble nécessaire
de parcourir à nouveau les vieux parchemins, et de rechercher
les racines de notre façon de voir et de construire le
monde. Il est courant de remarquer que le savoir-faire précède
le savoir, mais cela revient souvent à oublier ce qui
est le plus profond en nous, et par là inconscient, la
mémoire d'un passé millénaire au cours duquel
les grandes questions qui restent toujours ouvertes aujourd'hui
ont été pour la première fois posées.
On parle beaucoup aujourd'hui des philosophes de l'Antiquité,
et des philosophes Grecs en particulier, mais, comme il est d'usage
dans une culture "petite bourgeoise" issue de la bourgeoisie
cultivée de la fin du dix-neuvième siècle,
on considère que la culture est "ce qui reste quand
on a tout oublié", ou ce qui revient au même,
on parle toujours, ou l'on commente par ouï-dire, sans revenir
aux sources, qui en fin de compte sont méprisées.
Il est facile de s'en convaincre à la lecture des mémorials
de notre système de référence que sont les
dictionnaires. La même contrainte de superficiel suppose
que l'on puisse lire "en diagonale" et ce sont les "intertitres" qui
font les succès de librairie.
Tout ce qui demande réflexion ou lenteur
est considéré comme érudit, méprisant
ou trop complexe. Or, il n'est pas anodin de refuser le travail
de la réflexion : des millénaires, après
la découverte de l'écriture, ont permis aux hommes
de donner à l'écrit une dimension presque sacrée,
et le temps de la réflexion nécessaire pour comprendre
un texte faisait partie de la valeur même de ce texte.
Ce temps, indispensable, permet à chacun de participer à l'élaboration
du contenu d'un texte, et contribue, au cours des siècles, à l'enrichir.
Dans une civilisation où l'image envahissante favorise
le comportement humain le plus automatique il convient de redonner à l'écrit
son rôle de support à la réflexion à la
critique et à la construction.
Qu'on me pardonne donc de ne faire ici pour
commencer qu'emprunter aux érudits quelques fragments
des sommes qu'ils ont constituées pour remémorer
quelques unes des opinions (δοξαι)
des penseurs Grecs d'avant Socrate. Il est bien sûr très
difficile, et même impossible, de faire un classement des
divers auteurs que j'ai retenus. Aussi ai-je pris le parti arbitraire
de l'organisation suivante. Ce seront des parentés dans
la méthode ou le contenu de la pensée qui constitueront
les filiations retenues. On trouvera ainsi cinq grandes filiations:
la physique milésienne (école ionienne et
ses dérivées), l'ésotérisme pythagoricien,
la pensée poétique ou oraculaire, l'école éléate et
enfin la pensée atomiste. J'aurais tout aussi bien
pu isoler les écrits de Parménide, Héraclite
et Empédocle, en remarquant les relations qui existent
entre leurs thèmes préférés, et découper
par thèmes les strates des diverses pensées retenues,
mais il me semble que, malgré leur caractère un
peu arbitraire, les filiations que j'ai choisies permettent mieux
de se faire une idée de la façon méthodique,
générative, qui a présidé à
la mise en place d'un contexte propice au développement
de la connaissance, et depuis l'avènement de la civilisation
industrielle, à l'appropriation du monde par une seule
espèce vivante, l'Homme.
"Pour nous, comme pour les plus éminents
de ceux qui, avant nous et sans être de notre langue,
se sont adonnés à la philosophie, il est en effet
particulièrement évident que pas un homme seul
n'a atteint la vérité, comme elle mérite
d'être atteinte, par le seul effort de sa quête
personnelle; mais les hommes tous ensemble n'ont pas non plus
connu parfaitement la vérité; par contre, chacun
pris individuellement a pu ou bien ne rien atteindre de la
vérité ou bien en atteindre un peu, toujours
par rapport à ce que mérite la vérité.
Mais si on rassemble la petite quantité de vérité atteinte
par chacun de ceux qui en ont atteint une part, alors on rassemblera
une part considérable de vérité" (1).
Il est de tradition depuis plusieurs millénaires
de commenter et d'étoffer peu à peu le savoir créé par
ceux qui nous ont précédés. Comme on le
verra je l'espère c'est le thème central de cet
essai : la réécriture produit, au cours de l'histoire,
des variations sur des thèmes anciens qui, peu à peu,
se transforment et font place à de véritables créations émergentes.
Commenter les textes anciens n'est pas seulement fournir une
glose érudite ou amusante, mais reprendre dans un contexte
culturel différent des questions fondamentales, celles
qui se posent à tous, et les transformer en questions
nouvelles. Cela a le mérite de la nécessaire modestie,
mais aussi, par l'éclairage que cela propose, cela espère
susciter chez le lecteur une vision différente de celle
qu'il pouvait avoir, et par là l'induire à participer,
lui aussi à la création continue du savoir.
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Notes
1. Traité sur la philosophie première al-Kindi trad
M. Allard cité par A. Martin in Averroès Grand
Commentaire de la Métaphysique d'Aristote 1984 Les
Belles Lettres p. 32
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