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  Les Grecs appellent ces catégories, οὐσία, προσότης, ποιότης, πρός τι, κεῖσθαι, ἒξις, τόπος , χρόνος, πράττειν, παθεῖν, et ces catégories se disent en latin essentia, quantitas, qualitas, ad aliquid, situs, habitus, locus, tempus, agere, pati.

Jean Scot ÉRIGÈNE

 
 
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Prologue: les philosophes présocratiques
(© Antoine Danchin)

Il est certainement assez aventureux de vouloir rendre compte d'une réflexion sur la création du savoir sans être classé parmi les catégories ou les castes de ceux à qui cela est permis. Et cependant en un sens la philosophie meurt d'être amputée de l'un de ses aspects les plus essentiels, la création scientifique. Pendant des millénaires aucune séparation arbitraire n'est venue séparer les Lettres, les Arts et les Sciences, et ce n'est qu'après la prise du pouvoir par la bourgeoisie, une fois vaincue l'antique aristocratie, que l'on a vraiment créé des disciplines autonomes jalouses de leur isolement.

Et cela s'est trouvé poussé jusqu'à l'absurde par les classifications d' Auguste Comte, classifications qui culminent aujourd'hui en un positivisme envahissant, bordé par le flou de pensées molles qui ne font qu'utiliser des mots-valises, où chacun met ce qu'il veut, de préférence tout et son contraire.

Ecrits au début des années 1980, les paragraphes suivants, déjà pessimistes, devraient l'être beaucoup plus encore aujourd'hui. La disparition de l'enseignement des Humanités au cours de l'enseignement secondaire a conduit à une disparition de la mémoire collective en France sans doute plus irréversible et catastrophique que la perte de la mémoire en Chine à la suite des dix années de la Révolution Culturelle. Pour cette raison, je tiens à souligner que le contenu de ce qui suivra doit tout à la longue filiation des penseurs et des écrivains qui nous ont précédés, et je voudrais rappeler cette citation extraite des Pensées de Blaise Pascal, pour me faire comprendre : "Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent: "mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc." Ils sentent leur bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un "chez moi" à la bouche. Ils feraient mieux de dire : "Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc.", vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur" (Pascal, Pensées, 43). J'aimerais aussi beaucoup souligner l'intérêt de la Bibliothèque de l'Ecole Normale Supérieure, où Lucien Herr test joua un si grand rôle, dans la constitution de ces réflexions.

De nombreux et savants ouvrages analysent dans leurs moindres détails ce qui nous reste de la pensée des philosophes de l'Antiquité. Mais, malgré leur nombre, et peut-être à cause de leur érudition, ils n'ont que rarement quitté les rayons poussiéreux des grandes bibliothèques, sauf sans doute pour devenir, parfois, des lieux communs de notre culture. Or, dans la mesure où il nous faudra interroger ce qui nous permet de produire aujourd'hui le savoir envahissant qui rend si efficaces (et dangereuses) nos cultures "occidentales", il semble nécessaire de parcourir à nouveau les vieux parchemins, et de rechercher les racines de notre façon de voir et de construire le monde. Il est courant de remarquer que le savoir-faire précède le savoir, mais cela revient souvent à oublier ce qui est le plus profond en nous, et par là inconscient, la mémoire d'un passé millénaire au cours duquel les grandes questions qui restent toujours ouvertes aujourd'hui ont été pour la première fois posées. On parle beaucoup aujourd'hui des philosophes de l'Antiquité, et des philosophes Grecs en particulier, mais, comme il est d'usage dans une culture "petite bourgeoise" issue de la bourgeoisie cultivée de la fin du dix-neuvième siècle, on considère que la culture est "ce qui reste quand on a tout oublié", ou ce qui revient au même, on parle toujours, ou l'on commente par ouï-dire, sans revenir aux sources, qui en fin de compte sont méprisées. Il est facile de s'en convaincre à la lecture des mémorials de notre système de référence que sont les dictionnaires. La même contrainte de superficiel suppose que l'on puisse lire "en diagonale" et ce sont les "intertitres" qui font les succès de librairie.

Tout ce qui demande réflexion ou lenteur est considéré comme érudit, méprisant ou trop complexe. Or, il n'est pas anodin de refuser le travail de la réflexion : des millénaires, après la découverte de l'écriture, ont permis aux hommes de donner à l'écrit une dimension presque sacrée, et le temps de la réflexion nécessaire pour comprendre un texte faisait partie de la valeur même de ce texte. Ce temps, indispensable, permet à chacun de participer à l'élaboration du contenu d'un texte, et contribue, au cours des siècles, à l'enrichir. Dans une civilisation où l'image envahissante favorise le comportement humain le plus automatique il convient de redonner à l'écrit son rôle de support à la réflexion à la critique et à la construction.

Qu'on me pardonne donc de ne faire ici pour commencer qu'emprunter aux érudits quelques fragments des sommes qu'ils ont constituées pour remémorer quelques unes des opinions (δοξαι) des penseurs Grecs d'avant Socrate. Il est bien sûr très difficile, et même impossible, de faire un classement des divers auteurs que j'ai retenus. Aussi ai-je pris le parti arbitraire de l'organisation suivante. Ce seront des parentés dans la méthode ou le contenu de la pensée qui constitueront les filiations retenues. On trouvera ainsi cinq grandes filiations: la physique milésienne (école ionienne et ses dérivées), l'ésotérisme pythagoricien, la pensée poétique ou oraculaire, l'école éléate et enfin la pensée atomiste. J'aurais tout aussi bien pu isoler les écrits de Parménide, Héraclite et Empédocle, en remarquant les relations qui existent entre leurs thèmes préférés, et découper par thèmes les strates des diverses pensées retenues, mais il me semble que, malgré leur caractère un peu arbitraire, les filiations que j'ai choisies permettent mieux de se faire une idée de la façon méthodique, générative, qui a présidé à la mise en place d'un contexte propice au développement de la connaissance, et depuis l'avènement de la civilisation industrielle, à l'appropriation du monde par une seule espèce vivante, l'Homme.

"Pour nous, comme pour les plus éminents de ceux qui, avant nous et sans être de notre langue, se sont adonnés à la philosophie, il est en effet particulièrement évident que pas un homme seul n'a atteint la vérité, comme elle mérite d'être atteinte, par le seul effort de sa quête personnelle; mais les hommes tous ensemble n'ont pas non plus connu parfaitement la vérité; par contre, chacun pris individuellement a pu ou bien ne rien atteindre de la vérité ou bien en atteindre un peu, toujours par rapport à ce que mérite la vérité. Mais si on rassemble la petite quantité de vérité atteinte par chacun de ceux qui en ont atteint une part, alors on rassemblera une part considérable de vérité" (2).

Il est de tradition depuis plusieurs millénaires de commenter et d'étoffer peu à peu le savoir créé par ceux qui nous ont précédés. Comme on le verra je l'espère c'est le thème central de cet essai : la réécriture produit, au cours de l'histoire, des variations sur des thèmes anciens qui, peu à peu, se transforment et font place à de véritables créations émergentes. Commenter les textes anciens n'est pas seulement fournir une glose érudite ou amusante, mais reprendre dans un contexte culturel différent des questions fondamentales, celles qui se posent à tous, et les transformer en questions nouvelles. Cela a le mérite de la nécessaire modestie, mais aussi, par l'éclairage que cela propose, cela espère susciter chez le lecteur une vision différente de celle qu'il pouvait avoir, et par là l'induire à participer, lui aussi à la création continue du savoir.

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Notes

1. Je n'échappe pas au sort commun: ma mémoire fautive m'a fait nommer Barque de Delphes le Vaisseau de Thésée. Il y a bien un lien entre Thésée et le temple d'Apollon et ses prophéties, mais ce n'est pas l'origine du navire qui s'use au cours du temps.

2. Traité sur la philosophie première al-Kindi trad M. Allard cité par A. Martin in Averroès Grand Commentaire de la Métaphysique d'Aristote 1984 Les Belles Lettres p. 32

Premier chapitre: les Physiciens

 

   
  Antoine Danchin ©