icosaèdre
Necessitas et libertas sont unum, unde non est formidandum quod, cum agat necessitate naturae, non libere agat : sed potius immo omnino non libere ageret, aliter agendo, quam necessitas et natura, imo naturae necessitas requirit.

Giordano BRUNO


Table des matières

Thèmes apparentés

Les Atomistes
Antoine Danchin

Ainsi posé par ces différentes écoles, le monde paraît plus ou moins inaccessible à la connaissance, du moins si l'on désire en expliquer les détails. Les uns, comme Héraclite, insistent sur le perpétuel changement; les autres, comme Parménide, montrent que la totalité de l'Etre est pleine, continue et permanente. Tous, sauf sans doute les milésiens, véritablement producteurs de modèles du monde, insistent sur l'existence d'une loi cachée qui donne son ordre au monde malgré les apparences. C'est l'idée de rechercher une description plus adéquate du monde qui fonde la découverte des modèles atomistes. Au fait des réflexions nombreuses élaborées par leurs prédécesseurs leur lignage philosophique naquit à Abdère vers 430 avec l'enseignement de Leucippe. On ne sait presque plus rien de ce philosophe du nord de la Grèce orientale, mais il est resté à jamais célèbre grâce à la proposition qu'il fit de décrire l'Univers en termes de vide et de petits mondes parménidiens microscopiques, insécables et inaltérables, les atomes.

Leucippe était très certainement familier des raisonnements de Zénon ou de Mélissos, et en particulier des contradictions imposées par la dualité continu/discontinu. Aussi l'intention majeure de la théorie atomiste qu'il a sans doute fondée était de résoudre les problèmes de l'émergence (de la forme), d'une part, et du devenir, d'autre part. Il s'agissait ainsi de relier, par une problématique convaincante, les notions - difficiles à clarifier - de temps et d'espace. Pour cela Leucippe abandonne d'emblée l'une des conséquences du raisonnement parménidien et introduit une symétrie de type logique à l'une des qualités de l'Etre: le Non-Etre, dont les attributs respectifs sont alors le Plein et le Vide. L'Un reste unique, mais, du fait de l'existence du Vide, il peut se diviser en une multitude de fragments aux formes infiniment variées. Le temps s'introduit ici en mettant ces "atomes", insécables et invisibles à cause de leur petitesse, en un perpétuel mouvement.

A la même époque enseignait aussi un penseur qui chercha à retrouver le monisme de ses prédécesseurs, Diogène d'Apollonie. Il développa un thème qui fut central dans la pensée atomiste, l'idée que toutes choses sont des variations sur un même thème :

En somme, mon hypothèse est que toutes
choses qui existent sont des modifications
de la même chose. C'est évident ; car si les
choses qui existent aujourd'hui dans
l'univers - terre, eau, air, feu, et toutes
les autres choses qui sont visibles dans
l'univers - si l'une d'entre elles était 
différente d'une autre, c'est-à-dire
différente dans sa nature même, et non la
même chose changée et transformée de
multiples façons, elles ne pourraient se
mélanger les unes aux autres, ni s'altérer
les unes les autres, que ce soit en bien ou
en mal. Et les plantes ne pourraient pousser
de la terre, ni aucun animal ou quoi que ce
soit d'autre, venir à l'existence, s'ils 
n'étaient pas faits de façon à être la même
chose. Mais en vérité toutes ces choses sont
des variations de la même chose : elles
deviennent différentes à différents moments
pour redevenir ensuite la même chose. (fr 2)

C'est en inventant le vide que les atomistes vont être en mesure d'expliquer à la fois l'identité et la différence. Mais les traditions qui ont perpétué leur pensée ont souvent mis l'accent sur des aspects mineurs ou erronés. Les atomistes grecs ont été célèbres au cours des âges, par les modèles matérialistes transmis par le De Rerum Natura de Lucrèce. Et quelques phrases éparses sont restées dans notre fonds culturel, sans même qu'on y attache d'importance: qui donc n'a "des atomes crochus" avec tel ou tel? C'est ainsi sans doute que Jacques Monod, familier, par culture familiale, des créations atomistes, a cru se souvenir d'une phrase de Démocrite qui convenait admirablement à son propos, lorsqu'il voulut donner une place unique à l'Homme, comme être biologique, dans l'Univers:

"Toutes choses dans la Nature sont le fruit du hasard et de la nécessité"

et ainsi nommer son célèbre ouvrage. Pourtant le hasard n'est pas une notion grecque, et si nous n'avons pas cette conception, très marquée du temps de Camus, de l'isolement de l'Homme et de la vie dans l'univers, il est légitime de nous interroger sur l'origine de cette citation. Elle ne se trouve pas dans Démocrite, même si, par certains aspects, sa pensée est voisine de ce qu'on lui fait dire ici. Or, parmi les fragments qui nous restent de Leucippe, il en est un qui mérite d'être cité, tant il se distingue par le fond, mais non dans la forme, de l'épigraphe apocryphe qui fit le succès du livre de Jacques Monod:

Oὐδεν χρῆμα ματην γίνεται ἀλλα παντα ἐκ λόγου τε και υπ'ανάγκης grec

Aucune chose ne devient sans cause, mais tout est l'objet d'une loi [raison] (λόγος), 
et sous la contrainte de la nécessité.

Cette phrase de Leucippe est très certainement plus conforme à la pensée grecque d'alors, qui ne pouvait se satisfaire d'un hasard par essence antiscientifique, et l'on devrait donc s'interroger sur la traduction inadéquate qui introduit un hasard, sans cause intrinsèque, dans le monde, alors que deux mots τυχη et αὐτόματον grec qui expriment plutôt l'idée de contingence, de déroulement automatique, dont on ne connaît pas les lois, sont généralement utilisés.

Ce qu'affirmait Leucippe, et ce qu'affirmera Démocrite, est qu'il existe une Loi (λόγος, et non νόμος grec) qui préside à la mise en place des figures matérielles, mais que cette Loi peut n'être que le résultat d'un "principe de construction" et non la révélation d'un forme préexistante qui aurait une autonomie intrinsèque, et une vie propre. L'un des thèmes centraux que je vais développer au cours de ce texte, est précisément que l'existence de nombreuses contraintes organisées, est à l'origine de la combinatoire des formes du vivant: si la Vie n'est pas réellement "improbable", c'est que les objets matériels qui composent les êtres vivants, et leur combinatoire, ne sont pas le résultat d'un foullis aléatoire. Il existe des lois de base, et des formes premières (pour la plupart liées tout simplement à la contrainte du petit nombre des éléments primitifs qui les constituent), dont nous devrons retrouver la trace dans les systèmes vivants actuels.

Probablement élève de Leucippe, Démocrite connaissait sans aucun doute les philosophies de ses contemporains, et en particulier les raisonnements de l'école éléate. Il développa donc un système de la nature où il tentait de résoudre la dualité des oppositions entre la permanence et le changement, entre le continu et le discontinu. Résoudre ces apparentes contradictions donnerait alors une prise extraordinairement puissante sur le monde, puisqu'il deviendrait possible d'y introduire la mesure des choses, sans pour autant détruire irrémédiablement la nature infiniment lisse et continue du réel. L'émergence progressive des formes proviendrait dans ce cas de la combinatoire infinie des atomes élémentaires. Ceux-ci, rangés dans plusieurs catégories, en fonction de leur propriétés d'animation, et de leur aptitude à interagir, sont mûs par le principe d'inertie: ils poursuivent leur chemin initial tant qu'il ne rencontrent pas un autre atome. Au cours de la rencontre ils peuvent "rebondir" et prendre chacun une nouvelle route, ou s'accrocher en agrégats tourbillonnants.

Bien sûr l'image des quatre éléments constitutifs de la matière est la substance de base des atomes. Les atomes du Feu, les plus lisses, ne peuvent que s'entrechoquer, et parcourir la matière constituée des autres atomes en ne faisant pas autre chose que modifier l'agitation locale, et par conséquent, changer les possibiliés d'interaction. Ce sont de véritables sphères parménidiennes. A l'opposé les atomes de Terre sont beaucoup moins mobiles, et très susceptibles de se combiner les uns aux autres, comme on le voit aisément dans les formes géologiques de la nature. Les tourbillons (δινἠ grec), formés s'agrègent petit à petit et conduisent aux formes célestes aussi bien qu'aux formes terrestres. Le changement incessant des choses provient de ces interactions sans cesse renouvelées, et l'apparition des formes vient de ces essais sans cause finale (mais non sans causes efficientes) qui accrochent les formes les unes aux autres, comme le font les architectes avec les pierres. La nécessité impose certains chemins, certaines interactions, ce qui fait que, malgré la variété infinie des formes, elles ne sont jamais n'importe quoi.

La connaissance du monde nous vient par ce que nous sommes nous mêmes composés d'atomes, et donc susceptibles d'interagir avec les atomes qui se meuvent dans le vide: la lumière est formée d'atomes lisses qui entrent dans nos yeux et choquant ceux qui nous constituent, provoquent nos réactions et notre connaissance intime du monde. Le rôle des sens est donc essentiel dans l'organisation de la connaissance. C'est cette unicité de la nature des choses qui nous permet, malgré notre place toute relative dans le monde, d'avoir accès au réel.

Le Monde n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, et rien n'indique d'autre part, qu'il y ait un seul monde. Le mouvement est un principe premier de l'Univers, il se produit par pure "nécessité" et "automatiquement". Bien sûr, le Vide est une condition nécessaire pour qu'il se produise. Les mondes, terre, soleil, planètes, se sont formés par l'association d'atomes ayant de l'affinité entre eux "le semblable étant attiré par le semblable", après une mêlée où se bousculent, rebondissent s'accrochent, des atomes de toutes tailles et de toutes formes. Selon Diogène Laërce, Leucippe imaginait ainsi la création du monde:

"Les choses sont illimitées (ἀπειρα) et 
se transforment les unes en les autres. 
Le Tout est vide (κενον) et plein [de corps matériels]. 
Les mondes sont formés quand des atomes 
tombent dans le vide et se trouvent 
accrochés les uns aux autres; et de leur 
mouvement, au fur et à mesure que leur 
taille augmente, se constituent les étoiles. 
Le soleil tourne selon un cercle plus grand 
que celui de la lune. La terre se meut 
uniformément, en tourbillonnant autour du 
centre; elle a la forme d'un tambour. (...) 

Le Tout est sans limites, comme déjà 
dit; et une partie est vide et l'autre 
pleine, de ce qu'on appelle éléments. De ces 
éléments naissent des mondes en nombre 
illimité, au sein desquels ils se 
dissolvent. La façon dont les mondes 
se constituent est la suivante. En un point 
donné de nombreux atomes, de toutes formes, 
se trouvent transportés de l'Illimité dans 
le Vide. Ils se rassemblent et forment un 
tourbillon (δινήν), au sein duquel ils se 
heurtent, et tournant en tous sens, se 
séparent, les semblables s'associant aux 
semblables. Puis, lorsqu'ils se trouvent 
rassemblés en si grand nombre qu'ils ne 
peuvent plus tourner en restant en 
équilibre, les plus légers s'échappent 
dans le Vide qui les entoure, comme s'ils 
passaient au travers d'un tamis; les autres 
restent ensemble, et commençant à 
s'accrocher, se mettent à tourbillonner 
de concert, en formant un premier système 
sphérique. Cet ensemble se différencie en 
une sorte de membrane (ὺμενα), qui entoure 
des atomes de toutes sortes; et, comme 
ceux-ci se trouvent emportés dans le 
tourbillon, à cause de la résistance du 
centre, la membrane devient de plus en plus 
fine, alors que les atomes qui se trouvent 
au voisinage se combinent à l'ensemble 
lorsqu'ils viennent en contact avec le 
tourbillon. C'est ainsi que se forme la 
terre, à partir de portions qui se fondent 
ensemble vers le centre. Et à nouveau, 
même la membrane externe augmente, par 
l'apport des atomes extérieurs, et au 
fur et à mesure qu'elle tourne elle 
ajoute tous les atomes qui viennent à 
son contact. Et, parmi ceux-ci, certains 
groupes s'associent et forment une 
masse, d'abord humide et boueuse, mais, 
lorsqu'ils ont séché en tournant avec 
le tourbillon universel, ils viennent 
à prendre feu, et forment la substance 
des étoiles. (...) 
Toutes les étoiles 
sont enflammées par la vitesse de leur 
mouvement; la combustion du soleil est 
aussi aidée par les étoiles 
(...) 
De la même façon qu'est né ainsi un monde, 
il va grandir, décliner et périr, en 
vertu de quelque nécessité, dont 
[Leucippe] ne donne pas la nature." 
                
Sans vouloir insister sur l'extraordinaire pouvoir évocateur de cette fresque cosmique, on ne peut qu'être frappé de la constance des thèmes qu'elle évoque, même pour la cosmologie d'aujourd'hui. Quel auteur de science-fiction pourrait espérer donner une description aussi adéquate de ce que sera l'image du monde dans 2500 ans ! Mais les atomistes sont aussi les créateurs d'une réflexion sur la causalité, et d'une épistémologie dont nous aurons à reparler. Le fait d'avoir introduit le mouvement comme donnée première est évidemment un prélude à la réflexion que fera, beaucoup plus tard, Newton dans ses Principia Mathematica.

Associée à l'idée du vide, cette idée première permet la création d'un matérialisme génératif dans lequel la cause essentielle est la "nécessité" du mouvement qui provoque la rencontre d'atomes innombrables et, par essais et erreurs (comme chez Empédocle), constitue des formes dont les plus stables subsisteront. Le critère fondamental de la forme est alors uniquement un critère de stabilité, et non l'immanence d'un archétype qui existerait dans un monde duel. De même le fameux problème des "potentialités" qui hanta Aristote et le Lycée, et parcourut le Moyen Âge avec insistance, ne se pose pas: les formes sont créées par les rencontres, et leur potentialité résulte de la plausibilité de la rencontre. Tout ce qui a été réalisé était possible, mais ce qui ne l'est pas encore n'est une potentialité que dans la mesure où en un temps et en un lieu prévisible (à partir des données du moment et du lieu considéré) se fera la réalisation de la rencontre. Ce qui est important est de comprendre que le monde n'est parcouru qu'une seule fois: aucune cause, aucune force n'a été requise pour imposer leur mouvement initial aux atomes, car leur mouvement est éternel, dans le passé et dans l'avenir. La contingence n'implique pas l'existence d'un hasard intrinsèquement imprévisible, aussi n'est-il pas rare de rencontre l'expression "un hasard nécessaire", chez ceux qui commentent la pensée des atomistes (1). Ce qui est fondamental est la nécessité des rencontres, et du fait de l'éternité du mouvement, la causalité la plus stricte nous reste imprévisible et se fait de façon "automatique" (αὐτοματον grec: de là vient l'interprétation des commentateurs ultérieurs en termes de hasard, et le contresens de l'épigraphe de Jacques Monod.

Nous retrouverons plusieurs fois les raisons de cette difficulté, pour une pensée spontanée, d'accepter la rigueur de la pensée atomiste: un certain finalisme, qui reste présent même chez Jacques Monod dans son concept de "téléonomie", vient toujours d'abord à l'esprit. Et, de façon habituelle, il n'y a qu'une alternative, ou bien les choses arrivent de façon aléatoire, et le hasard en est la cause, ou bien elles possèdent une régularité, ce qui démontre qu'il existe un moteur qui les oriente. Il est difficile de concevoir de prime abord, sans une longue et profonde réflexion, qu'il puisse exister une force constante et sans but, qui dirige l'édification, ou le déroulement du monde: c'est cette force que les atomistes appelaient la Nécessité. Elle n'impliquait aucunement l'existence du Hasard, ou de l'Indéterminisme en soi. Et si le hasard s'est trouvé associé à la pensée atomiste, c'est seulement dans les textes de leurs commentateurs ou de leurs critiques, et en particulier d'Aristote (plutôt les commentateurs d'Aristote que lui-même, car, je l'ai dit, le hasard n'est pas une notion Grecque). C'est que le Stagirite ne pouvait accepter les choses qu'à la lumière de leurs fins. Il ne pouvait donc accepter la nécessité aveugle du mouvement tourbillonnaire des atomes, sans cause et sans origine. Et il oppose une démonstration qui lui semble logique. Les arguments de ceux qui affirment que tout provient de la nécessité:

          ne peuvent être vrais, car les événements
          naturels arrivent toujours, ou le plus
          souvent de la même manière, et cela ne peut
          être gratuit (Physique 198b32)

C'est que, pour Aristote, il n'y a que deux possibilités: la contingence "gratuite" correspond à l'irrégularité, alors que tout signe de régularité est la preuve d'une finalité. Cela ne laisse aucune place à la troisième voie, la voie des atomistes, qui fait appel à une force permanente, mais sans but, et qu'ils appellent nécessité.

Par ailleurs les atomistes ont beaucoup réfléchi à l'explication à fournir pour rendre compte de l'origine des choses, et, bien avant Kant, ils ont déjà remarqué une antinomie fondamentale, notée par Aristote :

          Ceux-là ont tort, qui disent que les choses
          se font toujours telles qu'elles sont, et
          pensent ainsi expliquer le principe de leur
          origine, et ils ne parviennent pas ainsi à
           donner la cause nécessaire des choses. C'est
          ainsi que Démocrite d'Abdère dit qu'il n'y a
          pas de commencement [de principe causal] à
          l'illimité, qu'une cause est une origine, et
          que ce qui est éternel est illimité; par
          conséquent, demander 'pourquoi?' dans une
          situation de ce type revient à chercher une
          origine à l'illimité. Mais alors, parce que
          leur doctrine est de s'interdire de
          rechercher le 'pourquoi?', il ne peut y
          avoir aucune démonstration de ce qui est
          éternel. (Génération des Animaux 742b17)

Ainsi les atomiste retrouvaient le principe ionien de l'illimité comme élément originel, et cela les conduisait à accepter le mouvement comme principe premier.

Les atomistes enfin nous sont connus pour leur théorie évoluée des sensations animales ou humaines. Leur vision du monde est particulièrement moderne, puisqu'elle unifie leur description de la nature des choses en y incluant les propriétés particulières associées à la connaissance humaine du monde. Ce sont des atomes qui sont les relais entre les objets et l'Homme:

          Démocrite dit que voir signifie recevoir 
          un reflet de ce qui est vu. Le reflet est la  
          forme qui apparaît dans la pupille, 
          exactement comme il apparaît aussi dans 
          toute autre chose brillante capable de 
          donner un reflet. Il croyait [comme Leucippe 
          avant lui et les Epicuriens ensuite] que 
          certaines images émanent des objets, 
          semblables par leur forme aux choses dont 
          elles émanent (c'est à dire les objets de la 
          vision), et pénètrent dans les yeux de leur 
          possesseur, et que c'est ainsi que la vision a lieu.

L'idée sous-jacente est que la vision requiert un contact physique entre celui qui voit et quelque chose qui émane de l'objet qui est vu. Il en est de même pour les autres sensations: des atomes particuliers de l'objet sont émis, et entrent par des "pores" dont la forme est adaptée à la nature de l'objet chez celui qui perçoit (2). Et c'est la sélection, au travers de ces pores, des composants spécifiques de la nature de l'objet qui sont la cause de la sensation, et de son adéquation à l'objet.

Il reste malheureusement très peu des écrits de cette période, mais pendant au moins mille ans les atomistes ont, par la fécondité de leur pensée, permis le développement de toutes sortes de discussions qui sont au coeur même de notre savoir. La toute puissance de la pensée dualiste finaliste leur a longtemps dénié toute profondeur, et a certainement empêché que se produisent plus tôt bien des révolutions conceptuelles. Mais quelques jalons sont là pour nous montrer comment s'est perpétuée et enrichie leur pensée, c'est ce que nous allons voir maintenant.


1. C'est par exemple le cas du commentateur britannique WKC Guthrie, dans sa remarquable History of Greek Philosophy, Cambridge University Press (Reed, 1978). Mais il me faut rappeler que pour le mathématicien René Thom, par exemple, il s'agit d'un oxymore ! (retour au texte)

2. Est-il besoin de faire remarquer combien cette vue est proche du concept de "récepteur" de la surface cellulaire?

Deuxième Partie: Liens

construction