leonor_fini

Remarques sur un projet à long terme pour une étude épistémologique de la représentation interne (cognition) en relation avec les processus de communication

© 2000-2017 Antoine Danchin (archive non publiée)

Au moment où il concevait les détails de sa vision du concept d'allostérie, Jacques Monod décidait de construire un Centre Royaumont pour Une science de l'Homme, avec l'idée de concilier la biologie moléculaire et les neurosciences. Son point de vue était que le lien ultime entre ces deux domaines est d'ordre éthique : la connaissance porte en elle-même sa propre éthique. Massimo Piattelli-Palmarini, qui avait séjourné quelque temps dans son laboratoire, s'intéressait de plus en plus aux liens entre la science et la philosophie, et il était naturel pour Monod pour lui demander d'organiser un groupe de réflexion qui réunirait des chercheurs de disciplines différentes, en mettant l'accent sur la philosophie des sciences. Cela a conduit à la création du Centre, d'abord avec Jean-Pierre Changeux, François Dell, Jacques Mehler et Dan Sperber, avec l'idée d'utiliser l'abbaye de Royaumont, qui était depuis longtemps un site où les intellectuels et les artistes pouvaient exprimer et organiser des réunions où se tenaient des discussions passionnées, dans l'esprit des disputatii du Moyen Âge. Monod m'a alors sollicité en compagnie de Konstanty "Kot" Jelenski (1922-1987) pour y développer de nouveaux programmes visant à comprendre les relations entre le corps humain, le cerveau en particulier, et les caractéristiques les plus évoluées et "abstraites" du comportement humain.

À la fermeture du Centre j'ai maintenu pendant un certain temps un séminaire de travail sur la mémoire et l'apprentissage, tous les mercredi après-midi à la salle de conférence de l'Institut de Biologie Physico-Chimique. Ce séminaire réunissait régulièrement Jean-Pierre Changeux, Philippe Courrège et moi-même, mais bien d'autres acteurs se sont joints à nous : Bernard Saint-Loup, Pierre Lusson, puis Jean-Michel Lasry ou Gabriel Ruget, et bien d'autres, et nous avons même eu la participation de Benoît Mandelbrot (1924-2010) lors de ses passages au Collège de France. Notre intérêt pour le langage amena ma participation, aux côtés de Philippe Courrège, au Cercle Polivanov (Pierre Lusson, Mitsou Ronat (1946-1984), Jacques Roubaud), dérivé de l'Oulipo. C'est ce qui explique ma contribution à la revue Change (Jean-Pierre Faye, Seghers), sous la forme d'une réflexion sur les règles de réécriture en biologie moléculaire (avec la prédiction d'une altération de la lecture des gènes, avec insertion d'encarts, comme cela fut découvert des années plus tard avec la découverte des introns), et un essai de poésie à la manière T'ang.

ccdCe séminaire a cessé en 1978, mais a repris en 1990 à l'Institut Pasteur sous la forme d'un séminaire de philosophie des sciences, où nous avons discuté d'abord de la philosophie présocratique. Entre temps, une grande partie du programme précédent avait été réactivé par la création des Rencontres biennales de Fermo, avec l'historien Ruggiero Romano (1923-2002) et le soutien de la Fondation Einaudi (rédaction de l'Enciclopedia Einaudi, avec Fernando Gil (1937-2006), et un programme de recherche d'anthropologie de l'Occident par des non-Occidentaux, inspiré par notre réflexion à partir de l'Afrique de l'Ouest, et plus tard développée en Chine sous le nom de Transcultura, après une expérience réussie qui s'est tenue avec Umberto Eco (1932-2016) - qui avait déjà été impliqué dans le dernier programme du CRSH - à l'Université de Bologne. Une première conférence a eu lieu à Guangzhou en 1990, sur l'état ​​de la de la science et de la technologie dans le monde occidental et en Chine. Le séminaire s'est ensuite déplacé au Département de mathématiques à l'Université de Hong Kong (2000-2003) et il est aujourd'hui un E-séminaire ouvert, qui travaille sur l'information et la biologie de synthèse.

Le travail ici proposé, comme programme pour le CRSH, n'a jamais été réalisé. En effet, à la suite de la mort de Jacques Monod en 1976, et après celle de Hans-Lukas Teuber en 1977, le Centre Royaumont pour une Science de l'Homme (CRSH) devait disparaître. Massimo Piattelli-Palmarini repartait pour l'Italie, puis pour les Etats-Unis. Kot Jelenski se consacrait à la vie intellectuelle polonaise, et à l'art et la littérature. Nous avions auparavant tenté de faire reprendre le Centre par la Fondation Volkswagen, et nous l'avons discuté à Berlin au cours d'une réunion de la Fondation Aspen (dont j'ai compris bien plus tard les liens avec la CIA), ce qui fut pour moi la naissance d'une amitié qui dura jusqu'à la mort prématurée de Kot, à qui le poète Czesław Miłosz  (1911-2004) devait beaucoup.

jelenski-aspen

Plus tard je me tournai vers la génétique bactérienne, puis vers la génomique, malgré la tentation de rejoindre Gerry Edelman qui m'avait proposé de venir travailler à l'Institut Rockefeller...

Ce texte est l'un des premiers où je développe une réflexion sur les théories sélectives et l'épigenèse. Son vocabulaire n'est pas encore fixé, et j'utilise les mots habituels, complexité ou hasard, que je n'utilise plus aujourd'hui bien sûr, en raison de leur extrême ambiguïté. Par ailleurs ce texte, qui a servi de base à la rencontre entre Noam Chomsky et Jean Piaget organisée par le CRSH, n'a pas été revu et il mériterait d'être condensé et sensiblement amélioré. Il donne cependant une bonne idée de la réflexion menée autour du Centre Royaumont, et des idées qui, curieusement, sont reprises et comme réinventées aujourd'hui (2010). Je l'ai développé ensuite au séminaire de Claude Lévi-Strauss (1908-2009) au Collège de France pour rendre compte de l'identité individuelle, thème central de ce qui allait devenir une approche transculturelle de l'anthropologie.

Les conséquences philosophiques de ces réflexions sont considérables. Pourtant le choix du modèle cérébral n'était sans doute pas le meilleur pour comprendre la révolution épistémologique qui commençait: le cerveau ne se comporte pas, pour l'essentiel de son activité, comme une Machine de Turing (un ordinateur). Or comprendre la nature de ce qu'est l'information suppose qu'on puisse imaginer un dispositif expérimental qui puisse relier cette catégorie du Réel aux catégories standard, matière, énergie, espace et temps. La Machine de Turing réalisée dans la matière — et non simplement conceptuelle — le permet. Et je n'ai compris qu'il y a un peu plus d'une dizaine d'années que la cellule, et les organismes vivants peuvent être représentés comme des Machines de Turing, qui seraient capables de créer des Machines de Turing. Une fois cela compris et formalisé correctement, il sera temps de revenir au cerveau.

Enseignements obtenus grâce au projet pilote

Notre problématique initiale, fondé sur les diverses façons de penser l'Unité de l'Homme, par des biologistes, des psychologues, des sociologues, des linguistes et des philosophes, consistait en une approche épistémologique des problèmes de la communication animale et de la communication humaine. Deux rapports préliminaires (un rapport plus biologique et un rapport plus éthologique) présentaient, avant la mise en place d'un projet de recherche pilote, les divers aspects du problème tels qu'on pouvait les concevoir alors.

Communication était pris dans son sens strict de mise en relation et d'échange, et c'est la communication entre systèmes vivants développés, ou adultes, qui était, dans un premier temps, seule prise en considération. Ici par conséquent le temps joue le rôle de variable muette dans un processus stationnaire : cela signifie que la forme des fonctions de relation est indépendante du temps (mais que ces fonctions s'appliquent, bien sûr, sur le temps). Ces fonctions ne sont donc plus modifiables et le système qui communique se comporte comme un automate de type cybernétique classique.

Cette conception de la communication n'est pas très riche et suggère immédiatement qu'il existe un certain nombre de particularités sous-jacentes qui contiennent probablement ce que notre intuition du phénomène de communication nous conduit à trouver digne d'intérêt.

Au niveau de l'étude biologique on se rend bien vite compte que c'est au cours de la mise en place de la communication qu'apparaissent les propriétés les plus intéressantes. Cela implique alors une étude du développement des systèmes individuels, et plus particulièrement du système organique fondamental de la communication qu'est le système nerveux.

Nous avons donc commencé par dégager les grandes lignes de ce développement en soulignant l'importance des instabilités locales dans l'apparition de la forme globale finale du système de communication : l'établissement d'une relation d'échange se fait temporairement sous une forme peu stable qui n'est stabilisée qu'après une quantité appréciable de fonctionnement assurant l'homéostasie de l'ensemble communicant. Une certaine hiérarchie apparaît alors dans les systèmes de communication suivant l'ampleur des processus conduisant à sa mise en place : les systèmes des phéromones sont entièrement et rigidement préprogrammés alors que le langage humain comporte une part importante d'apprentissage.

On s'aperçoit ici que le temps joue un rôle de premier plan, non plus seulement dans un processus stationnaire mais dans la modification intrinsèque de la communication : les systèmes qui communiquent sont sans cesse changés par le fait même de communiquer. Il s'en suit une mise ne relation systématique des sous-systèmes entre eux, qui va créer à chaque nouvelle étape de la dynamique de la communication des sur-systèmes qualitativement différents - plus complexes (cf notre note sur la complexité) - des systèmes qui ont précédé.

Mais cette complexification croissante se produit non pas dans la relation, ou dans l'échange, c'est à dire dans la communication, mais dans la représentation interne de celle-ci qu'ont les systèmes qui communiquent. Nous avons donc été amenés à considérer non plus la communication en tant que telle mais la communication en relation avec la cognition des systèmes qui en sont le théâtre. Ce point a particulièrement bien été acquis à la suite de la réunion de mai dernier à Endicott House.

L'intention de cette réunion était d'établir les bases épistémologiques d'une recherche sur les fondements biologiques du langage, en restant aussi interdisciplinaire que possible. Le groupe du MIT animé par N. Chomsky et S. Luria cherchait en effet de nouvelles directions de recherche permettant d'établir une corrélation entre les système nerveux central de l'homme et son aptitude au langage : de l'avis général, résumé par l'éthologiste N. Bischoff il apparaît que la communication particulière rassemblée dans le langage est intrinsèquement liée à l'apparition d'une capacité productrice du cerveau, capacité liée à la cognition telle que l'a décrite Piaget et son école d'épistémologie génétique.

Nous sommes ainsi parvenus à un schéma phylogénétique du type suivant :

Cela nous amène à différencier sensiblement nos activités par rapport au projet restreint initial. Ce qui concerne la communication pure, et son épistémologie sera rassemblé dans une étude concrète de communication non verbale (en posant cependant quelques jalons vers la communication verbale) et la cognition sera séparée en deux études, une étude phylogénétique, plus particulièrement centrée sur les grands primates anthropomorphes et concernée par les invariants héréditaires de l'association symbolique et une étude à caractère épistémologique liée au développement de la représentation interne chez l'enfant ainsi qu'à la théorie générale des modèles.

Ces projets sont volontairement très ambitieux puisqu'il nous semble aujourd'hui (après la rencontre de Royaumont en février 1974) possible de poser quelques jalons pour une collaboration constructive des divers groupes de recherche concernés plus ou moins directement par la fonction homéostatique du cerveau humain. Un bulletin, permettant la diffusion libre d'idées semi-formalisées entre les divers groupes participant à notre activité devrait voir le jour cette année. Or il se trouve qu'un certain nombre de propositions nous ont été faites pour transformer ce bulletin en une revue générale d'épistémologie, plus formelle mais aussi plus largement diffusée, ce qui implique une redéfinition de nos activités vis à vis de la publication des travaux des divers groupes.

Premier projet : communication non verbale et para-verbale

Il existe une relation évidente de continuité dans les systèmes de communication si l'on considère la phylogenèse conduisant de l'animal à l'homme. Cette continuité est particulièrement évidente dans tous les processus mettant en jeu des formes non verbales de la communication. Le langage lui-même, dans sa profonde dépendance du contexte est directement sensible à des caractéristiques non verbales (intonations, gestes, mimiques,…). Mais les différents groupes concernés par la recherche sur ces modes de communication usent de systèmes de paradigmes très différents les uns des autres.

Nous avons pour cette raison entrepris de constituer un corpus concret de documents utilisables par les chercheurs des diverses disciplines concernées, principalement autour de la communication non verbale humaine. Ce programme concerne surtout l'effet des interactions sociales sur la communication humaine. Il s'agit donc d'éthologie, de sociologie, de psycholinguistique, psychiâtrie, linguistique et anthropologie générale. Cela pourrait même concerner des disciplines comme l'ethnologie dans la mesure où le fait culturel est certainement très important dans toute la communication.

Après discussion le thème choisi comme première approche est celui de la communication en situation de crise. Beaucoup de cas concrets peuvent être présentés mais dans la mesure où il convient de constituer des films sonorisés (sous des angles différents) pour permettre une étude détaillée commune à plusieurs groupes de recherche travaillant sur des aspects différents, le premier essai ne peut être que très limité. K Scherrer et T Pitcairn ont donc choisi une situation qui peut paraître très restrictive mais qui permet d'amorcer le processus de collaboration : il s'agit de filmer dans deux villes européennes (Londres et Naples probablement) une mère et son enfant apportant un animal familier pour le faire soigner chez un vétérinaire. On trouvera dans cette situation d'amples possibilités d'enregistrement des comportements émotionnels, des gestes, de la relation mère-enfant, des attitudes de salutations, des relations d'autorité et bien d'autres possibles... (confer l'analyse de Tom Pitcairn) et il s'agira du premier document commun servant à constituer un recueil de référence pour tous ceux qui travaillent sur l'influence du contexte social sur la communication humaine. A ce corpus viendront se joindre des documents ethologiques déjà conservés par d'autres groupes, dans la mesure où ils seront effectivement utilisables, ainsi que d'autres documents, dans la mesure où les moyens financiers mis à notre disposition seront suffisants.

Du point de vue épistémologique la comparaison des diverses approches doit nous permettre de dégager des paradigmes implicites gouvernant les recherches et peut-être (nous l'espérons) d'orienter ces recherches dans le sens le plus constructif. Nous pouvons d'ores et déjà nous rendre compte de plusieurs aspects fondamentaux de la communication para-linguistique, en dehors de la simple systématique du recueil des données : d'une part il apparaît que les paramètres non verbaux fournissent un contexte directeur très important dans le déroulement de la communication linguistique. Il s'agit sans doute d'une orientation systématique du champ de conscience des individus, orientation qui met en jeu non pas seulement les aires linguistiques classiques mais bien l'ensemble du cortex cérébral, sans pour autant que les règles syntaxiques soient altérées, mais peut-être choisies parmi plusieurs possibles... : d'autre part, dans la mesure où chaque système de communication non verbal est lui-même possesseur d'une forme organisée, la mise en relation de plusieurs systèmes entre eux produit un système de complexité qualitativement différente, et nous verrons plus loin comment la complexité peut être reliée à la production de comportements généraux des individus et à leur diversité.

Deuxième projet : phylogenèse et ontogenèse de la cognition

Nous avons souligné plus haut l'importance fondamentale du temps dans le développement de la cognition, non seulement par l'apparition successive d'espèces capables de représentations internes de plus en plus raffinées mais encore par l'apparition d'espèces capables de cconstituer, au cours de leur interaction avec le milieu extérieur, par apprentissage, une représentation adaptée.

Avant d'aller plus avant il convient de redéfinir ici un certain nombre de jalons qui nous sembles pertinents.

Tout système vivant est formé d'une entité que l'on peut isoler du milieu extérieur, et capable, sous certaines conditions, de donner naissance à une entité identique (ou quasi-identique). Comme ce système ne peut subsister de façon stable qu'à condition d'interagir convenablement avec le milieu extérieur, on peut considérer qu'il s'agit déjà, dans le système lui-même, d'une certaine représentation de son milieu extérieur, représentation constituée par la forme organisée de toutes les interactions possibles et non possibles avec l'extérieur. Le processus de reproduction conforme indique déjà que dans le "milieu extérieur" il faut faire intervenir un élément semblable à celui qui lui a donné naissance car cette naissance elle-même suppose un schéma complexe d'interactions.... Nous trouvons là les éléments d'une communication primitive qui fait donc partie intégrante du système vivant, et qui va se trouver à l'origine de l'évolution des espèces ou phylogenèse.

Au cours de la reproduction conforme il y a néoformation d'un programme quasi-identique au programme initial ; pourtant la précision ne peut jamais être absollue, à cause de la nature même des interactions moléculaires mises en jeu, et une certain frange de fluctuation, dans laquelle apparaissent des "erreurs" existe nécessairement. Or il se trouve que ces petites fluctuations sont intégrées au fonctionnement général du système au point de devenir des éléments nécessaires dont l'amplitude est fixée par le programme lui-même.

La nécessité de ces fluctuations, laissant au hasard un rôle de premier plan, vient de ce que tout système vivant est un système en croissance et que, par conséquent, son environnement est sans cesse modifié : un système qui serait trop rigide et se reproduirait avec une fidélité absolue ne pourrait s'adapter, mais un système trop flou ne pourrait se reproduire de façon stable. Les fluctuations statistiques du programme sont les mutations et sont à l'origine de l'évolution des espèces : au cours de la croissance d'une espèce il apparaît toujours un certain nombre d'individus dont le programme est altéré, et, chaque fois que le nouveau programme permet son développement, le mutant constitue une variation stable du type initial ; comme se phénomène se reproduit systématiquement il arrive un moment où, après une série de mutations, un individu possède un programme qui lui permet des interactions franchement différentes de celles du type initial...

Un type particulier d'interaction qui a dû, un jour, s'intégrer au programme, est celui du contact entre deux cellules et c'est l'origine des organismes pluricellulaires. A ce niveau de l'organisation des êtres vivants apparaît un nouveau phénomène, correspondant à la différenciation cellulaire, et auquel nous réservons le nom d'ontogenèse (en excluant donc ici les phénomènes de modification du système postérieures à la fin de la différenciation). L'expression du programme génétique est différente dans un système différencié de ce qu'elle est dans un système unicellulaire, en ce que ce sont les variations de l'environnement local, exprimées au cours du temps qui déterminent la morphogenèse cellulaire. Il est alors évident que les mécanismes de cette mise en place pourront avoir une grande importance dans la forme de la communication que pourra établir l'organisme pluricellulaire, en particulier parce que c'est la différenciation qui produit les organes spécialisés dans l'émission et la réception des signaux qui sont le support de la communication : d'ailleurs la morphogenèse est bien, elle aussi, une sorte de représentation de l'environnement, assez pour avoir soulevé et soulever encore bien des débats philosophiques passionnés sur la nature et l'origine des interactions ou des forces qui la produisent.

Une étude approfondie de la nature et des caractéristiques principales des invariants phylogénétiques et ontogénétiques qui déterminent les aspects principaux de la représentation interne du monde, nécessaires à la mise en place et au fonctionnement de la communication, nous semble donc absolument nécessaire. Ces invariants, souvent désignés sans autres précisions par le terme de matrice (template) et caractéristiques d'un noyau inné de la connaissance intérieure de l'environnement, ont leur expression à tous les niveaux des champs de recherche, que ce soit au niveau purement biologique (invariants anatomiques, invariants physiologiques, invariants métaboliques), au niveau du comportement (attitudes, schèmes d'action) ou au niveau du langage lui-même. Comme il s'agit de niveaux d'intégration très différents il convient de rechercher systématiquement ces invariants au niveau phénoménologique étudié : des invariants du comportement proviennent certainement d'invariants du système nerveux, mais la seule donnée de ces derniers ne permettrait aucunement de reconstituer les premiers s'il n'en existait auparavant une description.

Pour ces raisons notre centre s'associe directement au programme d'expériences développé par David Premack et son équipe. Celui-ci cherche systématiquement chez les grands singes et les enfants des invariants de la représentation symbolique, médiée par exemple par le système visuel. Le projet de D. Premack est en réalité beaucoup plus ambitieux puisqu'il cherche à cerner, par la comparaison des hommes et des grands singes anthropomorphes, le concept de culture, mais son étude se rattache directement à notre projet par les expériences spécifiques qu'il prépare : son objet est de comprendre, au niveau psychologique — c'est-à-dire à un certain niveau d'intégration du système nerveux central, les mécanismes qui conduisent, au cours de l'évolution, à créer les conditions d'apparition de la culture ; une échelle d'universaux présents chez les singes pour certains, apparaissent au fur et à mesure qu'apparaissent les sociétés ou des comportements plus complexes. Ces universaux sont liés à la représentation intérieure du monde extérieur et D. Premack a choisi d'étudier parmi ceux-ci, ceux qui constituent la symbolique visuelle, avec l'espoir ensuite de relier ces universaux au langage et à la communication non verbale.

Il s'agit donc ici d'étudier la phylogenèse de la cognition via son état différencié actuel ; une autre approche, suggérée par Scott Atran et largement développée en France par l'école de A. Leroi-Gourhan consiste à relier la technique et le langage, en ce qu'ils sont deux types de représentation du monde et par conséquent peut-être développés à partir des mêmes universaux du fonctionnement cérébral. Or on ne dispose, pour le langage, que des langues actuellement parlées (et de quelques — très récentes — autres) alors que l'évolution des outils suit, en laissant des traces sur plus de trois millions d'années, l'évolution des genres Australopithèque et Homo. Si, dès lors, on se trouve capable de reconstituer une phylegenèse de l'outillage en la reliant à des universaux formels dont les universaux terminaux peuvent être mis en parallèle avec les universaux linguistiques on pourra en induire, éventuellement, un certain nombre de propriétés linguistiques sous-jacentes. Il s'agit donc d'un programme de recherche à la fois systématique (faire une systématique de l'outillage pris comme image inverse de l'environnement humain) et théorique (faire la recherche d'universaux formels permettant d'établir des transformations d'une famille d'outils en d'autres qui ont suivi ou précédé). Un ou deux jeunes chercheurs, qui devraient collaborer avec A Leroi-Gourhan et l'équipe dirigée par Yves Coppens dans la vallée de l'Omo où ont été découverts les specimens les plus anciens d'Homo habilis, associés à de riches gisements de galets aménagés (("pebble culture" et outillages plus récents), pourraient développer cette recherche. Son aspect théorique est relié au troisième volet de notre programme, et que nous allons détailler maintenant.

Troisième projet. Problèmes d'épigenèse : vers une théorie générale des modèles

Les problèmes que nous avons considérés jusqu'à présent concernent l'espèce ou le groupe social, or la communication s'établit — au sein de l''espèce et de la société — entre des individus, et c'est en dernier ressort à ce niveau que nous nous intéressons. La représentation du monde (cognition) individuelle s'établit au cours du développement, après que la majeure partie de la différenciation a cessé (l'ontegenèse) et c'est au cours de ce développement épigénétique que se mettent en place et la cognition et les processus de communication.

Au cours de la réunion de février 1974 à l'Abbaye de Royaumont se sont affrontées diverses théories qui concernaient plus ou moins explicitement l'épigenèse (appelée parfois ontogenèse, dans un sens par conséquent plus large) de la cognition. De façon claire on opposait les tenants d'un organicisme qui pensent que les propriétés intéressantes sont entièrement liées à la globalité, à un réductionnisme appréhendé par eux comme désireux de réduire tout niveau d'analyse au niveau strictement inférieur. De façon cachée s'opposaient en fait les tenants des théories instructives, qui supposent — sans le dire — que les propriétés des êtres vivants sont dirigées dans un sens précis, aux tenants des théories sélectives qui affirment au contraire qu'il existe toujours, au hasard, un certain nombre de possibilités autour d'une aptitude moyenne, et que c'est l'environnement qui laisse subsister celles qui permettent les interactions les mieux à même de conserver l'homéostasie du système.

Historiquement, les théories instructives ont toujours précédé les théories sélectives, pour la raison évidente qu'elles répondent, implicitement, à la question de l'enfance : pourquoi ? On retrouvera donc partout, systématiquement, la tentation de finaliser les descriptions des phénomènes liés à la vie. Cela d'ailleurs est vrai indépendamment des idéologies culturellement soutenues par la politique de l'état : l'état stalinien, pourtant construit sur un matérialisme historique dont on aurait pu penser qu'il était capable de s'affranchir du finalisme instructif, a produit un des plus caractéristiques exemples de ce que nous venons de développer, la théorie de la variation héréditaire imposée par Trofim Lyssenko, qui refuse l'idée du hasard en biologie car c'est, selon lui, une notion idéaliste de l'inconnaissable (et donc de la divinité)... Il s'agit par conséquent d'un danger réel qui menace toujours la problématique scientifique lorsqu'il s'agit d'ouvrir à la réflexion cohérente un nouveau domaine de la connaissance. A cet égard le vocabulaire utilisé est très souvent révélateur et permet de distinguer les approches instructives, dont tout est orienté, des approches sélectives où les fluctuations du hasard sont fondamentales. Il y a plus : dans la mesure où l'approche instructive cherche, implicitement, à répondre au pourquoi des choses, elle tend à incorporer de façon sous-jacente des concepts mal définis, entéléchies, qui servent de principes explicatifs, comme autrefois le phlogistique en chimie, en les faisant apparaître successivement à chaque niveau d'organisation non encore exploré. Il s'agit donc d'une attitude systématiquement opposée à tout réductionnisme et qui prétend apporter, par la globalité, des principes nouveaux, que l'on ne peut en aucune manière retrouver au niveau inférieur. Par exemple pour T Lyssenko "la base de l'hérédité c'est la cellule qui se développe, se transforme en organisme. Cette cellule comporte des organes de destination diverse. Mais il n'est pas en elle une particule qui ne se développe, qui n'évolue." Ou encore: " ce que nous nions, c'est l'idée que vous mettez dans le mot « gène », en sous entendant par là des particules, des corpuscules d'hérédité. Mais si quelqu'un nie l'existence de « particules de température » d'une « substance spécifique de la température », cela signifie-t-il qu'il nie l'existence de la température en tant que propriété d'un état de la matière ?" On reconnaît là la raison entéléchique de l'organisme qui, en fonction de l'extérieur, va provoquer une évolution correctement dirigée.

Outre l'opposition théorie instructive / théorie sélective, il apparaît donc toujours une opposition holisme / réductionnisme. Le réductionnisme est d'ailleurs toujours mal défini par ses adversaires comme l'attitude cherchant toujours à descendre au niveau d'organisation immédiatement inférieur, ce qui conduit évidemment à l'absurdité d'un enchaînement infini. En fait le réductionnisme consiste à chercher le niveau minimum susceptible de permettre une reconstitution du phénomène global que l'on étudie. Par niveau minimum nous entendons le niveau au dessous duquel on ne peut plus constater qu'un comportement aléatoire des paramètres qui le constituent : par exemple pour l'étude du métabolisme cellulaire ce niveau minimum est le niveau moléculaire, en effet le niveau atomique où l'on retrouve noyau et électrons ne donne à 300 K qu'un effet de moyenne stochastique, qui se mesure par la forme des molécules, et réduire à ce niveau ne pourrait rien apporter à cause des fluctuations aléatoires qui s'y produisent ; il convient cependant de savoir que ce niveau existe et que la limite est due à l'aléatoire ; dès que les phénomènes stochastiques disparaissent il faut, pour comprendre, réduire au niveau inférieur, c'est ainsi par exemple que le comportement particulier de la molécule d'hémoglobine ne peut se comprendre qu'en réduisant au niveau des composants atomiques, précisément parce que dans ce cas particulier un atome de fer est entouré d'orbitales électroniques qui ne se comportent pas, à 300 K, de façon aléatoire ; autre exemple : si l'on étudie les règles qui gouvernent l'échange des femmes dans une société il est inutile en général de vouloir réduire au niveau individuel, car les individus en tant que tels sont pratiquement interchangeables, et le niveau minimum sera celui des groupes de parenté. On pourrait multiplier ces exemples.

Mais revenons aux modèles de la cognition. Parmi toutes les théories proposées au cours de l'histoire, la théorie (et les expériences) du groupe de Jean Piaget tiennent une place particulière à la fois par leur cohérence explicative et leur ampleur. Il est évidemment hors de question de tenter de résumer ici ces travaux, mais nous retiendrons la formule de Piaget décrivant le problème de la genèse de la connaissance, qui nous paraît bien résumer le centre de notre problématique. " On répondra que le problème est résolu d'avance puisque les divers aspects du comportement intellectuel sont des réactions phénotypiques et qu'un phénotype est le résultat d'un interaction entre le génotype et le milieu. Oui certes, mais il reste à comprendre, sur le terrain de la connaissance comme de l'épigenèse organique, le détail de cette collaboration entre le génome et le milieu, et surtout le détail des autorégulations ou équilibrations progressives qui permettent d'éviter à la fois le préformisme et la notion d'une action exclusive du milieu. "

Deux grans schèmes théoriques prétendent représenter adéquatement notre phénomène, et en ce sens (c'est-à-dire par le fait que ce sont des représentations de la connaissance) il s'agit de théories générales des modèles.

Le premier, préféré par PIaget et de loin le plus fréquemment rencontré, présupose l'existence, par le fait même de l''existence du temps et de l'espace, de structures organisées, et ces structures sont telles que tout point de l'espace-temps va être attiré, nécessairement, à cause d'un principe de stabilité structurelle (utilisé en mathématiques par René Thom), vers l'une ou l'autre structure. On reconnaît là les chréodes chères à Waddington. Ces structures sont donc des entités bien réelles que l'on peut par conséquent retrouver telles quelles dans les structures formelle de la mathématique. Quant à la construction des classes au travers de l'évolution de la représentation iinterne chez l'enfant, elle reflète le chemin parcouru pour tomber de chréode en chréode jusqu'à l'attracteur de la structure définitive. En ce sens la structure n'est en rien présente initialement dans le donné génétique, et ce donné n'est qu'un ensemble de moyens opératoires permettant de construire l'édifice final attiré par la structure représentationnelle de l'adulte. La majorité des chercheurs actuels tend, que ce soit en psychologie, en psychanalyse et même souvent en linguistique, à orienter ses recherches selon ce schéma théorique.

Un deuxième schéma, fondamentalement différent, insiste beaucoup plus sur l'importance de l'inné dans la construction de la représentation interne du monde. Ce schéma repose, d'une part, sur l'observation que le patrimoine génétique est hérité des milliards d'années de la phylogenèse — et représente par conséquent une certaine image de notre monde terrestre, avec les interactions nécessaires ou possibles pour maintenir l'homéostasie de l'individu — et, d'autre part, sur la remarque que la croissance d'un système différencié reposant sur un donné génétique dont la grandeur ne peut être considérable, doit nécessairement donner lieu à une fluctuation importante dans le détail de l'organisation (le temps exact et la position exacte de chaqeu cellule ne peuvent être rigoureusement prédéterminés), et que cette fluctuation ne conduit pas à une variabilité catastrophique des systèmes vivants les plus évolués, mais bien au contraire à une grande capacité d'adaptation à des environnement variés — ce qui suppose que la fluctuation est elle-même partie intégrante du programme initial.

La représentation se construit alors grâce à un mécanisme de couplage entre l'enveloppe génétique ouvrant à chaque instant un choix considérables de chemins, qui ont la particularité d'être peu stables pour le milieu extérieur. La règle de stabilisation prescrit que seuls seront conservés les chemins qui assurent au mieux l'homéostasie. Il se peut que les classes ne soient jamais atteintes, ne formant que des limites inclusives de familles particulières, mais comme l'enveloppe génétique est, à quelques variantes près, la même pour tous les individus (et donne en particulier naissance à des schèmes qui sont quasi-identiques pour tous), et qu'elle prescrit une évolution limitée dans le temps, l'évolution qui est liée au concept de classe amène chaque individu à peu près au même âge à constituer une représentation d'ensemble très voisine de la classe ; la classe est alors l'intersection de toutes les représentations particulières de tous les individus. Cette intersection possède (quasiment) toutes les propriétés formelles que l'on en attend ; le "quasiment" représente la variabilité individuelle produisant les cas pour les autres comme "illogiques", "aberrants" ou "anormaux" et représente le siège privilégié de la solitude purement sémantique individuelle.

Ainsi, nous nous trouvons en présence de deux hypothèses, une hypothèse supposant la préexistence de classes réelles intégrées, par son fonctionnement, à chaque système nerveux, et une hypothèse supposant la construction de classes par un processus de filtrations successives de l'interaction enveloppe génétique - milieu extérieur et ne conduisant qu'en une limite asymptotique à la notion de classe.

Rien ne permet dans l'état actuel de justifier directement l'une ou l'autre hypothèse, peut-être même les deux sont-elles valides pour des domaines différents de la connaissance et il nous semble absolument nécessaire de rechercher les implications de ces hypothèses dans le domaine de la théorie des modèles. On se rend bien compte de leur intérêt formel : la première justifie aisément l'usage de la mathématique (au moins tant que l'on ne cherche pas à raisonner sur l'axiomatique) tandis que la seconde rend compte plus facilement de ce qui se passe au niveau biologique du système nerveux central.

Nous avons donc l'intention, si nous pouvons en avoir les moyens financiers, d'engager une recherche précise dans le domaine de la constitution de l'axiomatique chez les enfants en choisissant comme cas particulier un fragment d'axiomes fondamentaux, comme l'axiome du choix par exemple. Il s'agira ensuite d'utiliser les observations expérimentales pour voir commen ils peuvent être représentés de façon adéquate par une théorie utilisant le principe de stabilité structurelle ou par un principe génératif utilisant simplement les combinaisons de conjonctions et de disjonctions, tendant vers un usage constant (ce que nous avons par ailleurs, nommé acquisition d'une T-T' compétence). Ce dernier type de recherche devrait être mené en accord avec des psycholinguistes, et bien sûr des mathématiciens associés au Centre.

Si nous pouvons parvenir ainsi à la construction d'une compréhension générale de la genèse et de l'usage des modèles comme quintessences de la représentation cognitive chez l'homme nous serons parvenus, très probablement, à jeter un pont entre des secteurs extrêmement variés de la recherche actuelle où il y a toujours modélisation dès que l'on parle de science. Notre intention finale est donc strictement épistémologique, et nous avons donc pensé qu'un point de départ particulièrement heureux serait une rencontre entre Noam Chomsky et Jean Piaget, dont on sait combien les points de vue diffèrent, et qui sont, cependant, si complémentaires l'un de l'autre. Il s'agira pour nous ensuite non seulement de poursuivre cette recherche au Centre proprement dit, mais encore de l'ouvrir à d'autres, par exemple, grâce à la création, souhaitée semble-t-il, d'un Journal d'Epistémologie dont les caractéristiques pourraient couvrir la diffusion des différents problèmes que nous venons brièvement de soulever.