Mes connaissances en Biologie Moléculaire étaient
très rudimentaires et c'est sur le tas, en suivant les
séminaires hebdomadaires et par mes nombreuses lectures,
en parallèle avec le déroulement des expériences
qui m'étaient confiées, que je commençai
à discerner les thèmes les plus importants de la biologie. A
mon entrée à l'Institut de Biologie
Physico-Chimique mon sujet de recherche n'était pas clairement défini.
Il s'agissait de m'initier à la biochimie de la synthèse des
protéines in vitro. Et il me fallait d'abord apprendre à manipuler
les objets biologiques : marquages radioactifs, chromatographie, spectroscopie...
La suite immédiate de mon orientation découla des conditions
de ce premier contact avec la recherche. Il me fallut en fait plusieurs années
d'un long travail sur les objets de la biologie, pour enfin parvenir à
ce qui répondait à mon attente, l'étude des relations entre
ces objets, cette manifestation de l'information que j'appelle
aujourd'hui la biologie
symplectique, qui constituent le cœur réel de l'organisation
du vivant.
Peu après mon entrée au service de Biochimie, arrivait
pour une année sabbatique, Mildred
Cohn, spécialiste mondialement connue de l'application
aux macromolécules biologiques des techniques
de Résonance Magnétique Nucléaire.
Il était donc naturel
d'utiliser mes connaissances en physique en me faisant travailler
sous sa direction. C'est ainsi que je commençai l'étude
des molécules d'ARN de transfert au moyen de sondes paramagnétiques.
Pour cela je partageai mon temps entre l'Institut de Biologie Physico-Chimique
où je préparais l'ARN, et le Muséum d'Histoire
Naturelle où Marius Ptak et Claude
Hélène exploitaient un spectromètre
de RMN aux humeurs souvent fantaisistes. Je bénéficiai
là
de leurs conseils et de leurs explications. Mildred Cohn pour sa part prit grand
soin de me faire comprendre les particularités des méthodes physiques
appliquées au matériel biologique. Je fus heureusement assez vite
débarrassé de mon travail de DEA en mathématiques (Théorie
Classique du Potentiel, à l'Institut Henri Poincaré) car il me fallait tout apprendre
en Biologie.
Ma thèse de troisième cycle, soutenue fin 1967, traitait des
interactions de l'ARNt et des ions paramagnétiques, utilisés
comme sondes locales pour analyser la conformation de la molécule, selon
les protocoles en vigueur à l'époque. Afin de poursuivre cette étude,
il fallait disposer d'un spectromètre plus élaboré dans
lequel on pût faire varier le champ magnétique (mais aussi la
température et divers paramètres physiques permettant l'analyse).
Ce spectromètre n'existait pas en France et l'un d'eux se trouvait en
construction à la Bell Telephone Company aux États-Unis. Je devais
donc y partir. Mais il apparut bientôt que l'un des maîtres d'œuvre
de cette construction, Maurice Guéron, revenait en France à l'École
Polytechnique et qu'il était donc plus opportun que je commence ma thèse
de doctorat d'État avec lui. D'une façon inhabituelle il se trouvait
donc que le centre intellectuel et technologique d'une recherche de haut niveau
se trouvait en France et non aux États-Unis. Aussi je choisis de rester
en France. Je le fis d'autant plus facilement que j'avais été formé ici
par une chercheur américaine mondialement connue (M. Cohn) pendant plus
d'une année.
J'entrai ainsi au laboratoire de Physique du Solide de l'École Polytechnique,
dirigé par l'un des "pères" d'une technique révolutionnaire
de la résonance magnétique nucléaire, Ionel
Solomon (les équations de Bloembergen-Solomon sont à la base
des techniques multidimensionnelles les plus modernes de la RMN). La tâche
initiale qui m'attendait là me surprit quelque peu : il n'était
pas question de biologie, mais de physique et d'électronique. Je devais
avec Maurice Guéron construire un spectromètre de RMN à
champ variable à impulsions. Il me fallut près d'un an pour le
mettre complètement au point : mettre en place d'abord le système
de détection du signal, avec un amplificateur à gain élevé
et à très bas bruit de fond, et ensuite, construire la logique
électronique permettant d'engendrer les séquences d'impulsions
qui nous permettraient plus tard d'étudier la relaxation des protons
dont le moment magnétique aurait été, un instant, soumis
à un champ magnétique variable intense (c'est là la base
des techniques actuelles de RMN 2D, 3D, etc.). Au laboratoire PMC (Physique
de la Matière Condensée) j'appris beaucoup de physique et d'électronique,
et j'ai certainement tiré un grand profit des longues discussions avec
M. Guéron, mais aussi avec les physiciens du solide, qui m'ont fait
voir des aspects inconnus de la matière et m'ont fait comprendre l'importance
du rôle de l'environnement microscopique des macromolécules.
En parallèle je restais en contact avec la biologie au cours des brefs
séjours que je faisais rue Pierre et Marie Curie pour préparer
des échantillons d'ARN de transfert aussi homogènes que possible.
Enfin, j'ai pu commencer mes expériences sur l'ARN de transfert. Cela
se traduisit par la collecte de plusieurs milliers de mesures de temps de relaxation
longitudinal des protons (avec, bien sûr, tous les problèmes techniques
possibles, dus à l'électronique perturbée par toutes sortes
de signaux, et même le passage du métro !, à l'instabilité des
systèmes de régulation des températures, à l'instabilité des échantillons
biologiques etc., tout ce qui fait une bonne initiation - au sens africain
- à la recherche).
Pourquoi tant de mesures, un appareillage aussi complexe (et je n'ai pas mentionné la
résonance paramagnétique électronique, réalisée
dans le laboratoire de Pierre Douzou...) pour l'étude d'une macromolécule ?
Il faut ici rappeler la situation de l'époque, elle est exemplaire à plus
d'un titre. En 1966 le code génétique venait d'être établi
et l'hypothèse de l'adaptateur, faite par Crick en 1958, s'était
concrétisée par la découverte des molécules d'ARN
de transfert. Aussi l'étude structurale des molécules d'ARNt était-elle
particulièrement opportune. Deux aspects complémentaires se voyaient
favorisés : d'une part la recherche de cristaux d'ARNt pour parvenir à en
résoudre la structure par diffraction des rayons X, d'autre part l'analyse
de leur conformation en solution par des techniques physiques, chimiques et
biochimiques. On attendait de mon travail que je puisse donner quelques éléments
de la structure spatiale de la molécule, en les reliant à la
structure secondaire en "feuille de trèfle" proposée
par Holley. Et l'outil qu'on me donnait pour faire cette étude était
l'ion manganèse, paramagnétique, qui devait me permettre de sonder
la molécule.
Le premier résultat que j'obtins - principalement par l'étude
de la relaxation des protons en présence du manganèse, mais aussi
par des expériences de modification chimique - fut que la molécule
n'est pas rigide, et qu'elle est constituée de deux moitiés sensiblement égales
qui se meuvent l'une par rapport à l'autre. Je présentai ce résultat
lors d'un atelier de l'EMBO à Cambridge en Angleterre, puis à une
Gordon Conference sur les acides nucléiques aux États-Unis. Mes
observations sur la liaison des métaux divalents sur l'ARN de transfert
furent bien accueillies, mais je ne réussis pas à emporter l'adhésion à propos
de la mobilité de la molécule. En effet, le consensus de l'époque était
que l'"adaptateur" de Crick ne pouvait être qu'une molécule
rigide. Aussi mes résultats, qui démontraient le contraire, furent
ignorés. Pourtant à ma grande satisfaction, la flexibilité de
la molécule de l'ARN de transfert a été redécouverte
cinq ans après ma thèse par d'autres méthodes physiques,
et en 1980 par la technique de diffraction des rayons X. Elle est aujourd'hui
bien acceptée et les travaux correspondants sont de temps en temps encore
cités.
Corrélés à une analyse de modifications chimiques de
la molécule d'ARNt mes expériences montrèrent que la flexibilité
de la molécule est déterminée par l'état de la
boucle dihydro uridine. Une analyse thermodynamique de la dégradation
de la molécule par la polynucléotide phosphorylase, enzyme fétiche
du laboratoire, montra en outre qu'il existe des contraintes entropiques particulières
définissant un ensemble de conformations possibles, toutes organisées
à partir d'un seul centre de nucléation. Ces résultats
ont été confirmés quelques années plus tard par
le rôle particulier de la boucle dihydro-uridine dans la structure de
la molécule. Au tournant du nouveau siècle, on commence tout
juste à savoir comment sont mises en place les molécules d'ARNt
au cours de la synthèse des protéines sur le ribosome et, en
particulier, comment l'anticodon change de structure au cours de l'étape
d'allongement de la chaîne polypeptidique. La dynamique que je postulais
alors montrait comment la structure de l'anticodon pouvait être stabilisée
dans une forme ou dans l'autre en fonction de la conformation de la molécule
autour de la boucle dihydro-uridine. Dans la mesure où il me faudrait
peut-être encore continuer pour un temps à m'intéresser à l'ARNt
je choisis d'en étudier les mécanismes de dénaturation,
ce qui me permettrait peut-être de comprendre certains aspects de la
dynamique de la molécule. L'ARNt spécifique du tryptophane semblait être
un excellent objet d'étude, d'autant plus que Hirsh avait montré -
ce qui était remarquablement en accord avec mes observations et les
hypothèses qui s'y rapportaient - qu'un mutant suppresseur de l'ARNtTrp était
altéré
dans une base située dans le bras dihydro uridine et non dans l'anticodon.
J'espérais que par ce biais je pourrais commencer à aborder un
problème central qui me tenait à coeur, celui de l'existence
d'une ponctuation secondaire de l'expression génétique (voir
plus bas). En effet, le codon UGA joue un rôle particulier en ce sens
qu'il est, dans des contextes appropriés (par exemple à la fin
du gène de la protéine de capside chez le phage Qb),
reconnu comme un codon traduisible et non comme un codon de terminaison. Cela
laisse supposer qu'il puisse jouer un rôle important dans certaines régulations.
L'étude de la suppression pourrait donc être un moyen intéressant
d'aborder cette question.
Deux autres résultats sont issus de mon travail de thèse. Un
résultat technique, d'abord. L'usage du manganèse comme sonde
locale des mouvements d'une molécule était alors très
répandu. L'interprétation des mesures des temps de relaxation
des protons qui se trouvent au voisinage de l'atome de manganèse repose
sur la valeur d'un "temps de corrélation" τc spécifique
du manganèse dans l'environnement considéré. Or temps
de corrélation τc possède trois composantes principales
dont deux seulement renseignent sur le site de liaison du manganèse : τr mesure
la dynamique conformationnelle locale et τh l'échange
des protons considérés avec les protons analogues de la solution;
le troisième, τs, est une caractéristique intrinsèque
des électrons d du manganèse, dans un champ magnétique
donné.
Dans la mesure où la plupart des études
avaient
été faites à champ magnétique constant, il était
impossible avant ce travail, d'avoir une idée de la contribution de
ce
τs au temps de corrélation mesuré τc.
Et sa valeur était considérée par tous comme négligeable.
Or l'intérêt de la construction d'un spectromètre à
champ variable était de pouvoir enfin atteindre directement τs.
Le résultat est, hélas, clair : loin d'être négligeable
la contribution de τs est souvent dominante et elle limite singulièrement
l'usage de la méthode de relaxation. L'ensemble des conclusions obtenues
par de nombreux chercheurs, publiées dans des dizaines d'articles, était
donc à reconsidérer. Depuis ce travail il est devenu habituel
de prendre en compte le temps de relaxation du spin du manganèse τs et
cela a conduit à faire tomber la méthode à champ fixe
en désuétude. Heureusement, l'utilisation d'un système
à température variable (outre le champ magnétique variable)
me permit de m'affranchir de cette contrainte intrinsèque et d'atteindre
directement le temps de corrélation τr. C'est cette mesure
qui me prouva que la molécule d'ARNt se comporte comme si deux parties
de taille sensiblement égale étaient mobiles l'une par rapport
à l'autre. Cette interprétation conduit à penser que les
deux hélices (formées du bras de l'anticodon en continuité
avec le bras de la boucle dihydro uridine) constituent un assemblage mobile,
une sorte de rotule centrée au niveau de la boucle. Cela permettrait à la
molécule de prendre une succession de formes ouvertes ou fermées,
très importantes pour assurer la dynamique de la traduction de l'ARN
messager.
Il restait enfin à découvrir la localisation des ions manganèse
dans la molécule. L'analyse de leur liaison par résonance paramagnétique
électronique montra qu'ils s'associaient, à force ionique suffisamment
faible, selon deux classes. Une première classe, constituée de
quatre à six ions, formait un système coopératif tandis
qu'une deuxième classe se comportait comme dans le cas de l'association
à n'importe quel ARN. Il fallait donc envisager des particularités
structurales de la molécule qui puissent rendre compte de cette association
biphasique. Ces travaux avaient en outre établi que les premiers sites
d'association sont assez éloignés les uns des autres : cela
fut confirmé par la diffraction des rayons X qui montre que quatre à
six atomes de magnésium sont fortement associés à la molécule
et qu'ils sont situés, éloignés les uns des autres, dans
la rotule formée de la boucle dihydro U et de la boucle TΨCG, et
dans la boucle de l'anticodon.
Après ma thèse et mon bref retour à l'Institut de Biologie
Physico-Chimique, il me fallait songer à explorer d'autres directions
dans un travail post-doctoral. Mildred Cohn m'avait proposé de venir
à Philadelphie continuer à exploiter mes connaissances en résonance
magnétique. Mais, à la suite d'un bref séjour à
la Johnson Foundation je compris que ce qui m'intéressait vraiment n'était
pas les objets de la biologie, mais les relations qu'ils entretiennent pour
former un organisme vivant. Pourtant, au cours de mon séjour à
Philadelphie, une conversation avec le très imaginatif Arthur Kowalski
me révéla l'intérêt potentiel de ma connaissance
des ions de transition en me montrant que certains d'entre eux pourraient jouer
le rôle d'analogues covalents du magnésium. Aussi lorsqu'Henri
Buc me proposa de venir effectuer ma recherche post-doctorale dans son laboratoire,
il me vint à l'idée de faire d'une pierre deux coups : je
pourrais y mettre au point quelques aspects de la chimie des analogues covalents
du magnésium, et profiter de ma présence à l'Institut
Pasteur pour apprendre la génétique bactérienne. Je pourrais
ainsi m'essayer à l'étude qui me passionnait le plus et tenter
de mettre en évidence quelques uns des aspects de la ponctuation secondaire,
dont l'importance me paraissait primordiale. En parallèle je créai avec Maurice
Guéron le premier enseignement de la biologie à l'Ecole Polytechnique.
Publications 1967-1971
Lusage que l'on peut faire des ions de transition
comme marqueurs d'affinité
concerne aussi bien les acides nucléiques que les protéines. Mes
premiers essais ont consisté à marquer spécifiquement des
molécules d'ARN de transfert et se sont poursuivis sur d'autres molécules,
en particulier au site catalytique de diverses enzymes.
Le principe de la méthode repose sur l'observation suivante :
ce qui est important dans la fonction biologique d'un ion métallique
(en particulier dans la catalyse enzymatique) est sa stéréochimie
(son diamètre et sa coordination avec divers ligands), sa charge (positive)
et la rapidité d'échange de certains de ses ligands. Cette dernière
caractéristique limite en fait le recyclage des substrats dans de nombreuses
catalyses, car c'est en dernier lieu le relargage des produits de la réaction
liés au métal qui limite la possibilité du passage d'une
réaction à la suivante. Aussi, si l'on veut conserver, geler,
une image des événements qui se déroulent au cours du
phénomène catalytique on est conduit à rechercher un ion
ayant les mêmes caractéristiques stéréochimiques,
et de charge, que l'ion que l'on veut mimer mais dont les ligands ne peuvent
s'échanger.
Le cas le plus ubiquiste est celui du magnésium. Sa coordinance est
octaédrique, son rayon ionique est de 0,65Å et ses ligands s'échangent
rapidement (avec un cycle de l'ordre de 0,1 μs). Pour le mimer on cherche à respecter
au mieux ces contraintes, sauf bien sûr, la dernière. La théorie
prédit que seuls des ions ayant la configuration d3 ou d6 (spin
faible) auront des ligands non-échangeables. Dans la série du
fer cela conduit à l'ion vanadeux V2+ ou à l'ion ferreux
Fe2+. Malheureusement l'un comme l'autre de ces ions sont très
sensibles à l'oxydation spontanée en présence d'oxygène,
et le second, plus stable, se trouve plutôt dans l'état spin fort
que spin faible (avec les ligands usuels, oxygène ou azote). On est
donc conduits à utiliser des ions porteurs de trois charges positives,
Cr3+ ou Co3+ qui sont, effectivement, générateurs
de complexes irréversibles.
Par raison de commodité j'ai choisi de mettre d'abord au point la technique
avec la synthèse de complexes utilisant l'ion cobaltique, car il suffit
de partir de l'ion cobalteux, chimiquement stable, pour obtenir par oxydation
de nombreux complexes cobaltiques. Mais il est certain que cet ion diamagnétique
(car il est dans l'état de spin faible) est beaucoup moins intéressant
du point de vue physico-chimique que l'ion chromique qui est, lui, paramagnétique
mais beaucoup plus délicat à manier.
Deux essais furent tentés. D'abord la formation de complexes du Co(III)
avec l'ARNt et ensuite de complexes AMP-Co(III) avec la glycogène phosphorylase b (cela
convenait fort bien puisque H. Buc analysait son comportement allostérique).
Il était assez facile de fixer des ions Co(III) sur l'ARNt par simple
oxydation avec de très faibles quantités d'eau oxygénée à pH
assez alcalin et d'analyser les oligonucléotides isolés après
coupure par la ribonucléase T1 de molécules marquées d'ARNtPhe purifié.
Cette première expérience confirmait l'existence de quatre sites
où se lient préférentiellement les métaux, en des
endroits de la molécule essentiels pour l'établissement de sa
structure tridimensionnelle.
En utilisant une méthode électrolytique j'ai préparé
d'abord un complexe de l'AMP et de l'ion cobaltique. Et dans le laboratoire
de H. Buc, j'ai entrepris le marquage du site allostérique liant l'AMP,
de la glycogène phosphorylase b. Au cours de cette première
étude il a été possible non seulement de montrer la liaison
irréversible du complexe cobaltique - ce qui démontrait la faisabilité
de la méthode - mais aussi de mettre en évidence une interaction
du site catalytique avec le site allostérique régulateur. Cette
interaction était bien prévue par la théorie allostérique,
mais nos expériences montraient clairement, au moyen d'un marquage partiel
(une seule sous-unité marquée) que le substrat sous sa forme
macromoléculaire (le glycogène) participe à la stabilisation
de la forme active. Ce résultat, un peu inattendu au vu d'une interprétation
directe de la théorie allostérique, indique que l'interaction
avec le glycogène fournit un élément important pour la
conformation de l'enzyme. Or dans les conditions biologiques normales la phosphorylase
n'est pas en solution dans le cytoplasme, mais se trouve associée à
des particules de glycogène, sans doute avec d'autres protéines.
Il est donc légitime de se demander si cela n'implique pas une organisation
particulière de l'eau au voisinage de l'enzyme. Et c'est l'eau qui pourrait
directement participer à la stabilisation des différentes formes
allostériques de la protéine. Marc Dreyfus, Bernard Vandenbunder
et Henri Buc se sont alors intéressés à cette hypothèse
et leurs expériences donnent des résultats bien compatibles avec
l'idée d'un rôle majeur de l'eau dans la stabilisation des interactions
quaternaires nécessaires aux différentes formes de la phosphorylase b.
Un résultat comparable fut aussi obtenu dans le cas de la myosine.
On sait qu'une des grandes questions de la physique biologique reste la transformation
de l'énergie chimique en énergie mécanique au cours de
la contraction musculaire. A la suite de la lecture de ces premiers travaux
sur le marquage des macromolécules par des analogues covalents du magnésium,
Moshe Werber, chercheur de l'Institut Weizmann en Israël, vint quelques
semaines à Paris pour tenter de faire un marquage spécifique
du site catalytique de la myosine. Nos premiers travaux, suivis d'une fructueuse
collaboration de plus de trois ans et d'un séjour que je fis à
l'Institut Weizmann, nous ont permis de marquer spécifiquement des sites
proches de la région catalytique de la myosine. Au cours de ces expériences
nous avons mis en évidence un phénomène inattendu :
après le marquage d'un seul site, le marquage du deuxième se
fait plus difficilement (comme si le site était plus ouvert). Cette
anti-coopérativité
dépend fortement du taux d'agrégation des "queues" de
la myosine et, observation remarquable, l'interaction des sites est abolie
lorsque les "queues" sont tronquées au niveau d'une zone mobile
(située
à 400 Å du site actif !), dont on sait qu'elle est impliquée
dans la contraction. Il s'agissait là de la première démonstration
d'un effet à longue distance de l'hydrolyse de l'ATP par la myosine,
et cela indiquait qu'il existe un couplage entre énergie chimique et
propagation d'un signal le long de la molécule. Il sera intéressant
de voir si les protéines SMC qui se lient aux chromosomes de toutes
les cellules, et qui possèdent aussi une queue allongée associée
à un site d'hydrolyses de l'ATP, créent un mouvement semblable.
Quel peut être le support de cette propagation ? La chaîne
polypeptidique paraît bien rigide et ses liaisons covalentes ne peuvent
pas être le lieu d'un déplacement d'électrons. On en vient
donc à invoquer le rôle de l'eau liée à la molécule,
comme support du signal propagé. J'avais comme d'autres remarqué au
cours de mes études de RMN, qu'il existe autour des macromolécules,
une couche de molécules d'eau qui ne se comportent pas comme celles
de la solution, et l'on peut proposer que la pression de sélection qui
a conduit à une chaîne polypeptidique particulière peut
correspondre à une organisation particulière des molécules
d'eau le long de la chaîne. Une perturbation locale de la structure de
l'eau (par exemple par exposition au solvant d'un résidu hydrophobe)
pourrait ainsi se trouver propagée le long de la chaîne polypeptidique
et entraîner une modification globale de la molécule. Le rôle
de la consommation d'énergie chimique (hydrolyse de l'ATP) serait simplement
d'exposer le résidu en question, la suite de l'effet étant alors
en grande partie entropique. Et un modèle de ce genre, où l'entropie
joue un rôle de premier plan pourrait expliquer bien d'autres phénomènes
où la mécanique est importante, comme l'avancée des ARN
messagers sur les ribosomes.
En dehors du cas de la myosine, que nous avons étudié assez
en détail, en profitant en particulier de ce que le marquage par des
dérivés cobaltiques est réversible par thiolyse), nous
avons analysé d'autres sites actifs des ATPases et proposé une
méthode générale de préparation de dérivés
cobaltiques des nucléotides. Puis nous avons commencé à explorer
les possibilités d'autres analogues du magnésium, le chrome III
puis l'iridium III. Dans ce dernier cas, nous avons effectué un certain
nombre d'expériences, en particulier avec la glutamate déshydrogénase
d'une souche de bactéries halophiles. D'autres expériences, avec
des dérivés du ruthénium m'avaient permis de construire
une sonde fluorescente du récepteur de l'acétylcholine. Cette
sonde, qui était sensible à la présence du neuromédiateur,
n'a pas été utilisée au-delà
d'expériences préliminaires (avec Jean-Luc Popot).
Malgré les résultats prometteurs de ces derniers résultats
(en particulier avec les ions lourds comme l'iridium III utilisables non seulement
comme analogues de substrats, mais comme marqueurs pour les techniques utilisant
la diffraction des rayons X, la microscopie électronique, ou même
comme agents thérapeutiques) le peu de moyens dont je disposais ne me
permettait pas de les développer comme il convenait. Aussi décidai-je
en 1978, avec un certain regret, de cesser ce type de recherche pour me consacrer
entièrement à la génétique moléculaire qui
commençait à me donner des résultats fort intéressants.
Publications 1972-1978
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