La traduction, une voix pour l’Europe ?
Editoriaux • Marie Chuvin • Publié le 30 novembre 2020 • Dossier : Traduction
Introduction au dossier : « La traduction, une voix pour l’Europe ? »

La traduction est-elle la langue de l’Europe ? Tel aurait pu être le titre du dossier.
En effet, ce tout petit continent, mal délimité, aux frontières mouvantes, contient un dense foisonnement linguistique qui échappe à l’unification hégémonique d’une langue, à ce « e pluribus unum » américain. Les États d’Europe, prenant le contrepied de l’État fédéral étatsunien, ont d’ailleurs inscrit à l’article 55 du Traité sur l’Union européenne (TUE) que chacune des vingt-trois langues « faisait également foi », donnant ainsi par ricochet à la traduction ses lettres de noblesse, en transformant ce qui était jusque-là vu comme version sous-titrée en version originale. La parution simultanée en plusieurs langues de ses décisions comme de ses lois souligne que la traduction est essentielle à l’Europe, tout en la dissimulant habilement. Même si l’esprit des lois est d’abord réfléchi dans les langues de travail, celles-ci sont traduites immédiatement, écrites dans chacune des langues afin d’être publiées en même temps, sans laisser voir d’original ou de traduction. Prestidigitation européenne qui dissimule les ficelles d’une cohabitation linguistique. La facette juridique tend à obstruer l’aspect culturel de la traduction européenne.
Ce rôle prééminent désormais accordé en droit à la traduction entérine un état de fait : la traduction a cours en Europe depuis des millénaires. Depuis la Renaissance où l’humanisme essaimé en Europe y a encouragé une circulation des écrits ; depuis le Moyen-Âge, depuis l’Antiquité, aussi loin que l’on puisse remonter, la traduction existe et participe de l’unité des cultures qu’elle joint. Mais elle a pris une importance sidérante au XXe siècle. Auparavant, traduire rimait souvent avec transposer, adapter, trouver des équivalences. Depuis que les distances se sont abruptement réduites, nous savons mieux ce qui se passe dans le pays voisin. Depuis notre rapport à l’œuvre étrangère a évolué ; le désir de transposition dans un cadre familier s’est estompé grâce à la familiarité que nous entretenons désormais avec les autres pays européens.
Les exigences vis-à-vis de la traduction ont évolué de même. Bien loin d’être simple reconstitution, nous la voulons désormais parfaitement fidèle, et à l’esprit et à la lettre. Qu’elle rende sensible la musique de la langue, tout en étant française, tout en suivant le style de l’auteur, tout en étant compréhensible, tout en étant étrange et familière, tout en transcrivant non pas un propos, mais le propos exact de l’original ! Qu’elle se fasse oublier, tout en se laissant lire. Ces injonctions contradictoires amènent la traduction à se renouveler sans cesse pour proposer, sous toutes ses formes, des solutions à ce problème fondamental.
Les traduction, des essais renouvelés
Bien qu’elles soient intenables, ces exigences ouvrent une voie aux traducteurs, qu’il se solde par un échec (pas toujours) sublime ou un triomphe (souvent) miraculeux. Ce sont précisément ces difficultés que l’Europe a essayé de contourner par la pluralité des formations en traductologie proposées, qui offrent à chacun le moyen de s’exprimer selon ses affinités. Bien évidemment, la différence entre théorie et pratique subsiste, comme nous l’explique dans un entretien Isabelle Arcis, cheffe du service des documents de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. Dans un retour à la traduction littéraire qui s’affranchit des nécessités extrinsèques de la traduction juridique, l’exemple de Cesare Pavese traduisant Joyce nous montre en quoi la traduction, processus qui consiste à retourner la chair du livre, marque séminalement celui qui s’y frotte.
Donc, quelle autre solution que la traduction pour, au fond, s’imprégner des littératures et les mettre en mouvement ? De notre grand entretien avec Pierre Assouline ressort cette idée : si l’Europe veut exister, elle doit inventer une culture qui s’insère dans les trames du quotidien, qui soit naturelle à tous. Et pour brasser les littératures, embrasser ce continent qui malgré sa taille nous échappe toujours, la traduction est essentielle.
Une langue commune, entre réalité et utopie
Car la langue commune reste utopique, malgré des exercices de pensée qui vont du pragmatique – retour aux sources de l’Union avec le français et l’allemand, le Nord et le Sud – à l’idéaliste – retour aux sources originelles de l’Europe avec le latin et l’espéranto. Cette utopie-aporie est magnifiquement illustrée par Salvatore, le moine du Nom de la Rose d’Umberto Eco, qui parle un sabir de langues qui de fait est inarticulable. Le seul remède est dans le mal, un retour à la traduction : comme nous l’indique Hannah Riley du Comité économique et social européen, l’Union traduit, parce que la traduction est la seule manière efficace de répandre l’information, qu’elle soit littéraire, intellectuelle, spécialisée, en Europe.
Un geste littéraire pour rassembler l’Europe
C’est donc là que doit être organisée l’Europe de demain. Dans la traduction infatigable des livres, des idées, des pratiques, il y a une place pour un prix littéraire européen ! La graine a été semée en 1950 en Suisse, juste après la Seconde Guerre mondiale, parce que se traduire, c’est se comprendre, ou du moins chercher à se comprendre. On traduit pour rendre compte de cette tentative, et c’est ce que nous apprend la recension de Traduction et Violence de Tiphaine Samoyault.
Car « traduire », ce n’est pas seulement traduire d’une langue à l’autre, mais aussi des pensées en mots, des expressions en images, du passé au présent. George Steiner l’énonce dans Après Babel :
l’existence de l’art et de la littérature, la réalité de l’histoire vécue d’un groupement humain sont conditionnées par un processus continu, mais souvent inconscient, de traduction interne. Il n’est pas exagéré de dire que nous n’avons de civilisation que parce que nous avons appris à traduire hors de l’instant.George Steiner, Après Babel : une poétique du dire et de la traduction, Paris : A. Michel, 1978, 470.
Je suis convaincue, nous sommes convaincus que la traduction est le cœur battant de l’Europe, le cœur qui envoie des idées aux quatre coins du monde et les ramène ensuite afin qu’elles soient métabolisées, digérées, rebondies, reprises, et qu’elles irriguent toujours la pensée et la civilisation européennes.
La traduction est donc la voix de l’Europe. Tel est le titre du dossier.
Références
Pour aller plus loin
Consultez l’ensemble des articles du dossier : Traduction