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    <title>l&apos;Esprit européen</title>
    <description>Revue de langue française, l&apos;Esprit européen cherche à construire un maillage de revues d’opinion qui, à travers les cultures des pays de l&apos;Union, soit à même de faire naître un espace politique commun.</description>
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    <pubDate>Fri, 03 Dec 2021 18:20:13 +0100</pubDate>
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        <title>Angèle métropole</title>
        <description>&lt;p&gt;Ecouter à la suite « &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=Cd5725HpKK0&quot;&gt;Bruxelles ma belle&lt;/a&gt; », hommage à la capitale belge du compositeur et interprète néerlandais Dick Annegarn sorti en 1974, et « &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=a79iLjV-HKw&quot;&gt;Bruxelles je t’aime&lt;/a&gt; », le premier morceau de l’album d’Angèle entièrement révélé aujourd’hui, convainc qu’à l’instar du reste du monde, la chanson francophone s’est métropolisée depuis la fin des années 1970. A l’heure de la compétition généralisée entre les villes, il ne suffit plus de louer la beauté d’une ville ; il faut désormais affirmer qu’elle est « la plus belle ».&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;
&lt;img src=&quot;/assets/img/angele-pigeonnier-magritte.png&quot; title=&quot;Angèle face à La Clairvoyance de Magritte (1936)&quot; alt=&quot;Angèle s’incarne dans La Clairvoyance de Magritte (1936)&quot; /&gt;&lt;figcaption aria-hidden=&quot;true&quot;&gt;Angèle s’incarne dans La Clairvoyance de Magritte (1936)&lt;/figcaption&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Surprenamment, Angèle commence pourtant son morceau en égrenant ce qui manque à sa ville de cœur. Au contraire des villes globales comme New York ou Paris, la capitale belge aurait peu d’atouts culturels ou monumentaux à faire valoir. Encore un peu et l’on croirait à un remake belge de &lt;em&gt;Bienvenue chez les Ch’tis&lt;/em&gt; : il n’y a rien au nord de Paris, si ce n’est beaucoup de bière et de bonne humeur.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;
&lt;img src=&quot;/assets/img/angele-iris-lampadaire.png&quot; alt=&quot;Angèle en femme aux iris, symboles de la région bruxelloise&quot; /&gt;&lt;figcaption aria-hidden=&quot;true&quot;&gt;Angèle en femme aux iris, symboles de la région bruxelloise&lt;/figcaption&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Comme chez Dick Annegarn, la comparaison de Bruxelles et de Paris structure la chanson, au point qu’Angèle semble par moments s’adresser davantage à son public français qu’à ses compatriotes. Un vers comme « On n’a pas Beaubourg, ni la Seine » étonnera en effet les connaisseurs de Bruxelles : le fleuve qui y coule s’appelle la Senne, homophone parfait du célèbre fleuve parisien, et au bord du canal une antenne du Centre Pompidou est en cours de développement. Le modeste passage « On le sait, on n’a pas toujours gagné » ressemble quant à lui davantage à une concession footballistique aux Français qu’à une référence à la participation de son pays aux guerres de Corée, du Kosovo et de l’Afghanistan.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;
&lt;img src=&quot;/assets/img/angele-eve-cranach.png&quot; title=&quot;Angèle en Eve de Cranach&quot; alt=&quot;Angèle en Eve de Cranach&quot; /&gt;&lt;figcaption aria-hidden=&quot;true&quot;&gt;Angèle en Eve de Cranach&lt;/figcaption&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Les hasards de l’onomastique poussent Angèle, dont le nom de famille est van Laeken, à célébrer la commune bruxelloise homonyme, pourtant bien moins festive que les autres quartiers cités (« Les Marolles, Flagey, Saint-Gilles »). Cette mention de Laeken pousse à interpréter le morceau entier comme un &lt;em&gt;ego trip&lt;/em&gt;, une mise en scène de soi par laquelle la chanteuse, sa ville d’origine et la culture belge finissent par se confondre.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;
&lt;img src=&quot;/assets/img/angele-mini-europe.jpg&quot; title=&quot;Mini-Europe, rêve publicitaire&quot; alt=&quot;Mini-Europe, rêve publicitaire&quot; /&gt;&lt;figcaption aria-hidden=&quot;true&quot;&gt;Mini-Europe, rêve publicitaire&lt;/figcaption&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;De wagon en wagon, Angèle se transforme successivement en Oiseau bleu (nom d’une pièce de Maeterlinck et d’une des lignes du Trans Europe Express, ancien service de trains célébré par &lt;a href=&quot;https://legrandcontinent.eu/fr/2020/05/07/kraftwerk-groupe-continental/&quot;&gt;Kraftwerk&lt;/a&gt;), en femme aux iris aussi gracieuse et emblématique de Bruxelles qu’un lampadaire Art Nouveau, en personnage sorti d’un tableau pigeonnier de Magritte et, enfin, en Eve de Cranach.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;
&lt;img src=&quot;/assets/img/angele-progres-travail.jpg&quot; title=&quot;Station de métro Heysel à Laeken&quot; alt=&quot;Station de métro Heysel à Laeken&quot; /&gt;&lt;figcaption aria-hidden=&quot;true&quot;&gt;Station de métro Heysel à Laeken&lt;/figcaption&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Le clip s’achève sur une vision fantasmée de Laeken et de son plateau du Heysel. Il s’y tint jadis l’exposition universelle de 1958 et on peut aujourd’hui y visiter le parc de miniature Mini-Europe. Contrairement à ce qu’elle annonçait au tout début de sa chanson, Angèle met en scène un espace où les buildings rappellent les villes américaines et l’Atomium occupe une place réduite. Il semble que grâce à sa musique, l’impossible se soit réalisé : Bruxelles est enfin devenue une métropole attractive. Elle a détrôné par ce clip Berlin au rang de capitale de la fête européenne.&lt;/p&gt;
</description>
        <pubDate>Fri, 03 Dec 2021 00:00:00 +0100</pubDate>
        <link>/2021/12/03/angele-metropole/</link>
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        <category>Lectures</category>
        
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      <item>
        <title>Luigi Meneghello, Thomas Bernhard : raconter l&apos;expatriation à travers l&apos;ironie</title>
        <description>&lt;div class=&quot;epigraph&quot;&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;
I am one of you and being one of you / Is being and knowing what I am now / Sono uno di voi, ed essere uno di voi / È essere e sapere ciò che sono e che so.
&lt;/p&gt;
&lt;footer&gt;
Luigi Meneghello, &lt;cite&gt;Libera nos a malo (Milano : Rizzoli, 1975, p. 330)&lt;/cite&gt;
&lt;/footer&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div class=&quot;epigraph&quot;&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;
ich und die Stadt sind eine lebenslängliche, untrennbare, wenn auch fürchterliche Beziehung.
&lt;/p&gt;
&lt;footer&gt;
Thomas Bernhard, &lt;cite&gt;Die Ursache (p. 39)&lt;/cite&gt;
&lt;/footer&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L’expatriation est un thème capital pour interpréter notre contemporanéité : des expatriations exploitées par les régimes totalitaires jusqu’à la sensation de vide identitaire dans un monde toujours plus métissé et interconnecté. Le détachement physique et métaphorique entre l’individu et l’autre ou l’environnement qui l’entoure est un thème structurant la majorité des poétiques du vingtième siècle européen (de l’éperdument urbain de James Joyce à &lt;a href=&quot;https://www.espriteuropeen.fr/2021/04/18/analphabete/&quot;&gt;l’exil suisse de Agota Kristof&lt;/a&gt;, en passant par &lt;a href=&quot;https://www.espriteuropeen.fr/2020/11/19/pavese-joyce-exil-traduction/&quot;&gt;la tension vers les États-Unis de Cesare Pavese lors de son confinement dans le sud de l’Italie&lt;/a&gt;, comme de l’errance de Vladimir Nabokov entre la Russie et l’outre-atlantique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le départ de son propre pays natal génère chez l’individu le besoin de raconter : l’écriture devient alors déversoir primaire et exutoire d’une fracture entre le soi et l’autre. On parle donc ici d’un thème qui conditionne la forme même de la narration, encore plus profondément que l’« unicité créatrice » défendue stoïquement par la plupart de la critique littéraire du dernier siècle. La fracture devient encore plus flagrante lorsqu’elle est mise en relation avec sa propre origine : critiquée, idéalisée, supprimée. Il est presque impossible de conduire une analyse sur la littérature d’expatriation sans mobiliser ce que la comparatiste Franca Sinopoli appelle le « complexe de l’origine »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;sinopoli_il_2005&quot;&gt;,&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Franca &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Sinopoli&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Il &lt;span&gt;“complesso”&lt;/span&gt; dell’origine in Luigi Meneghello e Thomas Bernhard »&lt;/span&gt;, in Franca &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Sinopoli&lt;/span&gt; et Silvia &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Tatti&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;I confini della scrittura. Il dispatrio nei testi letterari&lt;/em&gt;, Isernia, 2005, p. 227‑235.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; point commun entre deux écrivains qui, à mon avis, représentent de façon paradigmatique les différentes attitudes de l’expatrié face à son propre pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s’agit d’un côté de Luigi Meneghello, écrivain italien qui a vécu la plupart de sa vie en Angleterre, notamment à Reading où il a enseigné la littérature italienne à l’université pendant plus de trente ans, créant le révolutionnaire département de &lt;em&gt;Italian Studies&lt;/em&gt;. De l’autre, il s’agit de Thomas Bernhard, auteur autrichien de romans et de pièces de théâtre, pour lequel on peut parler d’expatriation intérieure, car il a vécu pendant presque toute sa vie dans une ferme à la campagne près de Salzburg (séparé de la société), mais en voyageant beaucoup entre les capitales européennes (surtout à Rome et à Lisbonne), conduisant une analyse cynique de la société autrichienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour analyser leurs points de vue opposés quant à la distance physique et spirituelle à leur origine, je voudrais laisser parler pour eux leurs romans, &lt;em&gt;Libera nos a malo&lt;/em&gt; (1963) et &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt; (1993) pour Meneghello, et de &lt;em&gt;L’Origine&lt;/em&gt; (1975) et &lt;em&gt;Extinction&lt;/em&gt; (1986) pour Bernhard&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;meneghello_libera_1975 meneghello_il_1993 bernhard_ursache_1976 bernhard_ausloschung_1988&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Luigi &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Libera nos a malo&lt;/em&gt;, Milano : Rizzoli, 1975 ; Luigi &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, Milano : Rizzoli, 1993 ; Thomas &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Die Ursache: eine Andeutung&lt;/em&gt;, Salzburg Residenz Verlag, 1976 ; Thomas &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Auslöschung: Ein Zerfall&lt;/em&gt;, Frankfurt/M. : Suhrkamp Taschenbuch Verlag, 1988.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Le thème « cardinal » des extraits est leur utilisation très frappante de l’ironie, sorte de filtre stylistique sans lequel les auteurs ne semblent pas capable de songer ou décrire leur patrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;Libera nos a Malo&lt;/em&gt;, Meneghello raconte son rapport avec la petite ville où il est né, Malo (dans la région de la Vénétie), en mélangeant des éléments populaires avec des réflexions proches d’un essai sur les rapports entre langue et dialecte. Le même schéma est utilisé dans &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, mais ici la narration se déplace en Angleterre et se concentre sur le rapport entre langue italienne et dialecte venetien, auquel s’ adjoint la fraîcheur de la langue anglaise. La ville de naissance est aussi au centre de &lt;em&gt;L’origine&lt;/em&gt; de Bernhard, où il réalise un attaque dédaigneuse contre le milieu catholique et naziste dans lequel il a grandi. Le ton autobiographique, par contre, sera « éloigné » vers une narration à la troisième personne dans &lt;em&gt;Extinction&lt;/em&gt;, où le protagoniste, désormais auto-exilé en Italie, est forcé à retourner dans sa ville natale, (l’imaginaire) Wolfsegg, à cause de la mort soudaine de sa mère, de son père et de son frère dans un accident de voiture.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;le-regard-eloigne-de-lexpatrie&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Le regard éloigné de l’expatrié&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Qu’est-ce que l’ironie? Dans notre quotidienneté nous entendons souvent qualifier une personne d ’ « ironique », par la remarque d’un mélange nuancé entre la sympathie et la prédisposition à une réponse rapide. Pour la définir de façon technique, j’ai besoin de rappeler que selon le critique littéraire italien Francesco Muzzioli :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Da un punto di vista tecnico-retorico, l’ironia corrisponde a un preciso procedimento che è quello della negazione &lt;em&gt;in absentia&lt;/em&gt;. Mentre nell’ossimoro diciamo il contrario di quanto abbiamo appena detto […], nell’ironia diciamo il contrario di quanto vogliamo dire […]. Un tipico segnale indicatore è l’iperbole […]. L’ironia, quando è usata come un’arma, non ha interesse a incappare in equivoci. La si trova quindi combinata con l’invettiva, e incontriamo allora un testo misto di frasi ironiche e non ironiche&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;muzzioli_analisi_2012&quot;&gt;Francesco &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Muzzioli&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Analisi del testo letterario: primi strumenti di metrica, retorica, tecnica narrativa e scritture alternative&lt;/em&gt;, Rome, 2012&lt;/span&gt;, p. 101-102. Traduction personnelle : “D’un point de vue technico-rhétorique, l’ironie correspond à un processus précis, celle de la négation &lt;em&gt;in absentia&lt;/em&gt;. Alors qu’avec l’oxymore on dit le contraire de ce que l’on vient de dire […], avec l’ironie on dit le contraire de ce qu’on veut dire […]. Un signal typique en est l’hyperbole […]. L’ironie, lorsqu’elle est utilisée comme arme, n’a aucun intérêt à se confondre en équivoque. On la trouve donc combinée à l’invective et on rencontre alors un texte tissé de phrases ironiques et non-ironiques”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’ironie correspond donc à dire le contraire de ce qu’on veut dire, mais c’est aussi un outil à travers lequel l’écrivain éloigne l’objet représenté, en devenant capable de l’analyser de façon critique. Par l’ironie l’écrivain peut donc « duplier » le monde qu’il représente, ce qui peut être comparé au regard « contrapuntique » de l’expatrié - source de dialectique sur le monde - postulé par Edward Said&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;said_reflections_2012&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Cf. Edward W &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Said&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Reflections on exile and other essays&lt;/em&gt;, London : Granta Books, 2012.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Meneghello, dans son dernier roman, &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, raconte son expérience anglaise à travers son esprit comique caractéristique (qui joue à mélanger continuellement le haut et le bas, la langue de l’académie et celle du milieu populaire) mais non sans contradiction. Si au début il dit : « Il sollievo che darebbe poter raccontare la disfatta, il disastro del mio amore per l’Inghilterra in chiave ironica! Ma non posso, non è materia di ironia »&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;meneghello_il_1993&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 11. Traduction personnelle : “Le soulagement que cela me procurerait de pouvoir raconter le fiasco, le désastre que fut mon amour pour l’Angleterre de façon ironique ! Mais je ne peux pas, car elle n’est pas matière à ironie”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;, près de la fin il confesse que : « È strano. In chiave umoristica, auto-ironica, si può dire la più sfacciata verità, purché sia chiaro che questa per sua natura fa ridere ! »&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;meneghello_il_1993&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;ibid.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 167. Traduction personnelle : “C’est bizarre. On peut dire de façon humoristique, auto-ironique, la vérité la plus effrontée, à condition qu’il soit clair qu’elle fait rire de sa propre nature !”&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Le titre même du roman nous fait comprendre la particularité de l’approche à la fois existentielle et stylistique de cet écrivain de Malo puisque se « dis-patrier », signifierait utiliser l’expatriation comme un nouveau pôle critique pour regarder l’Italie de l’extérieur, de façon critique. La patrie n’est donc jamais quittée de façon définitive: l’écrivain vit dans un état d’esprit en mouvement constant entre les différents pôles de sa propre identité plurielle (italienne - anglaise - vénitienne). On a donc, à travers l’ironie, la théorisation d’une nouvelle subjectivité capable de « vivre l’expatriation », c’est-à-dire de définir sa propre identité dans la variation continue, donnant un « droit de citoyenneté » aux différentes concrétisations de son identité, tout en refusant une origine figée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, Bernhard, dans les dernières pages de &lt;em&gt;L’Origine&lt;/em&gt;, roman qui s’insère dans un cycle de textes autobiographiques, déclare son impossibilité à exprimer directement ses émotions envers l’Autriche :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;habe ich selbst mein Unglück immer unter der Oberfläche verstecken können, […] und da sich mein Wesen nicht geändert hat, ist es heute wie damals, es gelingt mir fast immer, meinen tatsächlichen inneren Zustand zu verdecken mit einem nach außen gezeigten&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bernhard_ursache_1976&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Die Ursache&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 94. Traduction personnelle : “Moi, en ce qui me concerne, j’ai toujours réussi à cacher sous la surface mon malheur […], et étant donné que ma façon d’être n’est pas changée, c’est-à-dire elle est restée aujourd’hui telle qu’elle était, je trouve toujours comment camoufler mon effectif état d’esprit intérieur avec un état d’esprit que je joue à l’extérieur”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De fait, Bernhard affirme que dans sa narration il a dissimulé ses sentiments les plus intimes à l’égard de sa patrie, de son origine. Cette duplicité, qui conduit l’auteur à écrire une longue autobiographie en plusieurs volumes en ne se faisant jamais &lt;em&gt;vraiment&lt;/em&gt; connaître par le lecteur, peut être rapprochée de son choix de ne pas quitter l’Autriche définitivement, tout en formulant continuellement des attaques virulents envers les coutumes nationales dans de nombreux articles, romans, ainsi que dans pièces de théâtre (le génie de Bernhard n’a été reconnu dans sa patrie que de manière posthume même si, de son vivant, il était considéré, par la plupart de la critique européenne, comme l’un des écrivains contemporains les plus importants&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;thomas_thomas_1990&quot;&gt;&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Chantal &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Thomas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Thomas Bernhard&lt;/em&gt;, Paris : Seuil, 1990, 266.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, dans son roman &lt;em&gt;Extinction&lt;/em&gt;, le protagoniste, véritable double et &lt;em&gt;alter ego&lt;/em&gt; de Bernhard, a eu la force de s’installer à Rome et d’abandonner son passé. La capitale italienne a été aimée par l’auteur pendant toute sa vie, surtout en vertu de son opposition avec l’Autriche : d’une part la chaleur de l’Italie du Sud, de l’autre le froid schématisme autrichien (différences, nous pouvons l’admettre, un peu stéréotypées). Mais la fuite n’est pas la méthode définitive pour la pacification de l’âme du protagoniste car il est obligé de retourner sa ville natale, Wolfsegg - la « ville des loups » métaphore de l’Autriche et du régime nazi - pour l’enterrement de ses parents et de son frère. Toutefois, la tragédie ne modifiera pas la haine viscérale du protagoniste envers sa famille. Entre les différents fantômes de son passé, une importance particulière sera donnée à la figure du cardinal italien Spadolini, amant secret de sa mère. Au centre du roman on trouve la description enthousiaste de la défunte par le cardinal, un « portrait éloigné » où l’on peut remarquer certaines stratégies ironiques dans la manifestation de l’esprit de l’expatrié :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Wenn die Italiener Herrlichkeit sagen, klingt es wie Ehrlichkeit, mehrere Male hat Spadolini geglaubt, er sagt Herrlichkeit und hat doch immer Ehrlichkeit gesagt […] Daß er Oberösterreich so gut kenne, sei das Verdienst unserer Mutter, diese errlichen Seen und Berge, das Tote Gebirge, den hohen Priel, sagte er. Und alle diese errlichen Schlösser, die es sonst nirgends gibt. Dieses ganze errliche oberöster- reichische Land, das schönste aller österreichischen, meinte er. […] Spadolini bereicherte seine Mutterverklärung auch noch mit der Bemerkung, die Mutter habe eine philosophische Ader gehabt, Ader, hat er ein paar Mal gesagt, was seiner Verlogenheit sogar einen liebenswürdigen Ak - zent gegeben hat, ich habe, wie er dieses Wort Ader ausgesprochen hat, auch noch gedacht, er habe das Wort Ader aber besonders liebenswürdig ausge- sprochen, ohne zu überlegen, was wirklich er gerade mit dem Wort Ader ausgesprochen hatte. Sein Wie hat immer das Was zugedeckt, dachte ich&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bernhard_ausloschung_1988&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Auslöschung&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 556 à 574. Traduction personnelle : “Quand les Italiens disent Herrlichkeit, magnificence, cela sonne comme Ehrlichkeit, honnêteté, et plus d’une fois Spadolini a cru dire Herrlichkeit alors qu’il disait Ehrlichkeit […]. S’il connaissait si bien la Haute Autriche, c’était grâce à notre mère, ces magnifiques, errlichen, lacs et montagnes, le Totes Gebirge, le haut Priel, dit-il. Et tous ces magnifiques, errlichen, châteaux, qui sont ici et en aucun autre lieu. Toute cette magnifique, errliche, région de la Haute Autriche, la plus belle de toutes les régions autrichiennes, dit-il[…]. Spadolini avait dépassé les bornes, toutes les bornes possibles, pensai-je, quand il avait dit que notre mère s’intéressait à toutes les choses de l’esprit […]. Spadolini enrichit son apothéose de notre mère en observant qu’elle avait un penchant pour la philosophie, eine philosophische Ader, Aderrr, a-t-il répété plusieurs fois, ce qui a donné à sa fausseté même un accent aimable. Quand il a prononcé le mot Aderrr j’ai pensé aussi qu’il avait prononcé le mot Aderrr de façon particulièrement aimable, sans réfléchir à ce qu’il avait réellement dit en disant le mot Aderrr. Son Comment a toujours dissimulé son Quoi, pensai-je”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’éloge de Spadolini tourne au ridicule les défauts de prononciations pour le ridiculiser ; ce type d’ironie est bien loin d’un conte réaliste, car le lecteur est en quelque sorte obligé d’être du côté du protagoniste et de regarder de façon critique cette description offerte par Spadolini, qui semble totalement fausse : seul le narrateur expatrié a le droit de connaître de façon authentique la réalité autrichienne. Toutefois, l’ironie stylistique indéniable cache d’autres significations, car en prononçant incorrectement le terme allemand, Spadolini confond “magnificence” et “honnêteté” : on a donc une narration qui, à la fin, laisse ouvertes de multiples interprétations, même dans la « tyrannie » du narrateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’opération de Bernhard est plus compréhensible si on la compare avec un extrait très similaire (on a une sorte de mise à distance à travers le multiliguisme) de &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt; de Meneghello. En depit du protagoniste de Bernhard, le narrateur-Meneghello (les limites entre auteur et personnage dans ses romans est très nuancé) est bien integré en Angleterre : même s’il y a nombreux passages fortement ironiques où le protagoniste est confronté à la pratique empirique de l’anglais (qui amène avec soi une culture opposée à celle italienne, stagnant dans la rhétorique fasciste), j’ai choisi un extrait où l’expatrié doit faire face à sa culture d’origine, qui apparaît par l’intermédiaire d’un étudiant de Padoue en visite à l’université de Reading :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Venne in visita il giovane biondo di Padova, lungo e languido, una specie di elegante lasagna. Tenne banco con negligenza, brillava mollemente, così elegante, così biondo, spalle al caminetto, e diceva che cosa sperava soprattutto di trovare in Inghilterra […]. Era chiaro che si dava delle arie. Qui si chiama party number, carissimo, a me non fa impressione, ho altro da pensare che far colpo agli inglesi […]. Conosciamo il tuo ethos da Camposanpiero, da Potevigodarzere…Suvvia pannocchia padovana, hai fatto il tuo numero, va’ via ora, va’ a cercare a Londra, sloggia, va’ fuori dalle incrinate scatole, vattene in nome di Santa Giustina, &lt;em&gt;piss off&lt;/em&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;meneghello_il_1993&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;, p. 206‑207.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En adoptant une description très stéréotypée, le narrateur cherche à communiquer au lecteur sa mise à distance des « italianeries » (c’est la façon dans laquelle lui-même les décrit) du peuple italien qui l’ont poussé à s’expatrier. Cependant, l’exhibition du contraste grotesque entre les deux réalités permet au lecteur la compréhension presque immédiate de l’ironie : l’écrivain sait bien de sembler trop critique, si comme il est conscient de « mettre à nu » ses faiblesses (la peur de se reconnaître dans des attitudes détestables). Ici, l’ironie est donc un instrument de critique et d’auto-critique, même qu’en Bernhard elle était surtout une moyenne de dissimulation du réel (comme on a vu dans la narration du discours de Spadolini). En fait, toute l’œuvre de Meneghello pourrait être placée sous le signe de la recherche identitaire : on parle d’une nouvelle identité dialectique et plurielle, comme on peut remarquer dans « l’invocation » qui conclut l’extrait, où « Santa Giustina » (c’est une exclamation très typique de son milieu originaire) et l’anglais « &lt;em&gt;piss off&lt;/em&gt; », créent une dissonance qui vise à exprimer la condition hybride d’un « intellectuel transnational »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;pozzolo_luigi_2020&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Marta &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Pozzolo&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Luigi Meneghello :un intellettuale transnazionale&lt;/em&gt;, Dueville : Ronzani Editore, 2020.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;desacraliser-la-tradition-nationale&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Désacraliser la tradition nationale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ainsi l’expatriation (ou la “dispatriation”, pour le dire avec les mots Meneghello), à travers l’instrument de l’ironie, permet d’avoir un regard extérieur sur son identité : l’expatrié est capable, en mettant une certaine distance, d’observer et de critiquer des aspects de sa patrie, que les yeux de quelqu’un resté au pays ne peuvent pas discerner si facilement. Voilà que la littérature ironique peut devenir un outil pour analyser la situation socio-politique du pays – le fascisme pour Meneghello ou le nazisme pour Bernhard – et pour désacraliser la tradition nationale, ce canon qui semble toujours intouchable à cause de sa distance, de son aura.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour désacraliser sa tradition nationale, il ne faut pas obligatoirement être féroces ou agresifs : comme nous fait comprendre le critique littéraire russe Mikhaïl Bakhtine, dans son &lt;em&gt;Esthétique et théorie du roman&lt;/em&gt;, c’est le rire la force la plus révolutionnaire du monde :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;È appunto il riso a distruggere la distanza epica e in generale ogni distanza gerarchica che allontana l’oggetto […]. Il riso ha la forza straordinaria di avvicinare l’oggetto; esso introduce l’oggetto in una zona di brusco contatto, dove si può familiarmente testarlo da tutte le parti […]. Il riso distrugge la paura e il rispetto di fronte all’oggetto, di fronte al mondo […]. Il riso è un fattore essenzialissimo nella creazione di quel presupposto di impavidità senza il quale è impossibile una cognizione realistica del mondo&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bakhtine_estetica_1997&quot;&gt;Mikhaïl Mikhaïlovitch &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bakhtine&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Estetica e romanzo&lt;/em&gt;, Clara &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Strada Janovič&lt;/span&gt; (trad.), Torino : Einaudi, 1997&lt;/span&gt;, p. 437-438. Traduction personnelle: “C’est justement au rire de briser la distance épique et en général chaque toute distance hiérarchique qui éloigne l’objet […]. Le rire possède le pouvoir étonnant de rapprocher l’objet ; il l’introduit brusquement dans une zone de contact, où on peut l’éprouver familièrement, de tous côtés[…]. Le rire brise la peur et le respect face à l’objet, face au monde […]. Le rire, c’est le facteur essentiel, primordial dans la création de ce présupposé d’intrépidité sans lequel une connaissance réaliste du monde est impossible”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Justement, la mise à distance physique et théorique de la tradition permet à Meneghello et Bernhard de ridiculiser les vaches sacrées de l’art et de la littérature. Un bon exemple en est assurément le passage d’&lt;em&gt;Extinction&lt;/em&gt; où, à Gambetti – à la fois camarade intellectuel dans le récit et métaphore du lecteur-même (il ne parle jamais et écoute, impuissant, le verbiage du narrateur) – le narrateur parle de Goethe, le décrivant de manière tout à fait inattendue :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Auf den Großbürger Goethe, den sich die Deutschen zum Dichterfürsten zugeschnitten und zugeschneidert ha- ben, habe ich das letzte Mal zu Gambetti gesagt, auf den Biedermann Goethe, den Insekten und Aphorismensammler mit seinem philosophischen Vogerlsalat, so ich zu Gambetti […] Goethe sei der Ge- brauchsdeutsche, habe ich zu Gambetti gesagt, sie, die Deutschen, nehmen Goethe ein wie eine Medizin und glauben an ihre Wirkung, an ihre Heilkraft; Goethe ist im Grunde nichts anderes, als der Heilpraktiker der Deutschen, hatte ich zu Gambetti gesagt, der erste deutsche Geisteshomöopath. Sie nehmen sozusagen Goethe ein und sind gesund. Das ganze deutsche Volk nimmt Goethe ein und fühlt sich gesund. […] Dabei ist dieses Weltwunder nur ein philiströser philosophischer Schrebergärtner. Gambetti hatte laut aufgelacht, als ich ihm erklärte, was ein Schrebergarten ist&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bernhard_ausloschung_1988&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Auslöschung&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 575-576. Traduction personnelle : “Goethe le grand bourgeois, que les Allemands ont taillé et cousu sur mesure jusqu’à en faire le prince des poètes, dis-je la dernière fois à Gambetti, Goethe l’honnête homme, le collectionneur d’insectes et d’aphorismes avec sa salade philosophique mélangée, décrivis-je à Gambetti […]. Goethe, c’est l’Allemand d’usage courant, dis-je à Gambetti, eux, les Allemands, ils prennent Goethe comme on prend un médicament et ils croient à ses effets, à ses vertus curatives ; enfin Goethe n’est pas autre chose que le guérisseur des Allemands, dis-je à Gambetti, le premier homéopathe allemand de l’esprit […]. Ils sont persuadés que Goethe est une merveille du monde. Et pourtant, cette merveille du monde n’est rien d’autre qu’un philistin de la philosophie qui cultive son petit jardin de banlieue. Gambetti avait éclaté d’un rire clair quand je lui avais expliqué ce qu’est un &lt;em&gt;Schrebergarten&lt;/em&gt;, un petit jardin de banlieue”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Chez Bernhard, Goethe est la métaphore de l’allemand petit-bourgeois, c’est-à-dire de la classe à d’appartenance de l’auteur lui-même, objet de l’extinction qui donne le titre au roman. Même si la description engendre le rire chez le lecteur, ce rire n’est pas complètement libre : au contraire, il est contrôlé par Bernhard, car à la fin du passage on a la description de celui du lecteur-Gambetti et donc de notre réaction prédite, avec un effet d’éloignement. De plus, à mon avis, l’arrière-goût amer que l’on a en lisant est aussi dû à la subjectivité manifeste des accusations du narrateur : en fait, les traits négatifs ne sont pas calqués sur des caractéristiques reconnaissables chez le peuple allemand, mais ressemblent davantage à des fantômes propres au moi du narrateur. L’attaque à la tradition, conduite à travers une exagération grotesque, n’amène pas le lecteur (ou du moins le lecteur extérieur, ni allemand ni autrichien) à une empathie ; notamment parce que dans cette violente attaque, rien n’est sauvé et on sait bien que quand même Goethe a été l’un des intellectuels européens les plus importants. D’ailleurs, c’est justement l’objectif de l’auteur : une &lt;em&gt;extinction&lt;/em&gt; de son origine qui ne puisse laisser aucune type de trace, même s’il peut sembler exagéré.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, chez Meneghello il ne s’agit pas d’une recherche d’élimination de l’origine provinciale, mais de sa compréhension à travers un processus de mise en relation avec les deux pôles de son identité : italien et anglais. Le titre de son premier roman, &lt;em&gt;Libera nos a Malo&lt;/em&gt; (1963, traduit en français par Christophe Mileschi en 2010&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Le traducteur a expliqué dans la préface de son excellente traduction que l’opération tardive n’a été pas due à un désintérêt du public français pour Meneghello, mais à la difficulté de traduire la langue de l’écrivain caractérisée par un mélange entre italien et dialecte vénitien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;) est très indicatif : Malo est la ville natale de l’écrivain, mais le syntagme latin peut se traduire par « libère-nous du mal ». L’auteur veut spécifier qu’il n’a pas adopté une exorcisation de ses origines, car la traduction phonétique (et tout à fait personnelle) dans le dialecte de Malo serait « libera nos amaluàmen », c’est-à-dire « libère-nous du fumier » (le “luàmen” dans le dialecte de Malo c’est précisement le fumier), avec une évidente éruption comique, mettant en évidence les particularités locales (et aimables) de la province vénitienne. Dans ce sens, le mal (ou le fumier) duquel on se doit libérer ne doit pas être cherché dans les caractéristiques du folklore mais dans les traits fascistes et catholiques de l’Italie des années 1920 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le cose andavano così: c’era il mondo della lingua, delle convenzioni, degli &lt;em&gt;Arditi&lt;/em&gt;, delle &lt;em&gt;Creole&lt;/em&gt;, di &lt;em&gt;Perbenito Mosulini&lt;/em&gt;, dei Vibralani; e c’era il mondo del dialetto, quello della realtà pratica, dei bisogni fisiologici, delle cose grossolane. Nel primo sventolavano le bandiere, e la Ramona brillava come il sole d’or, era una specie di pageant, creduta e non creduta. L’altro mondo era certo, e bastava contrapporli questi due mondi, perché scoppiasse il riso. Ridevamo recitando con le donne di servizio:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bianco rosso e verde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Color delle tre merde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Color dei panèzei la caca dei putèi&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[…] Bianco, rosso e verde era soltanto una frase in lingua; il resto era il suo counterpart in dialetto. C’era però un contenuto polemico in tutto questo: si sentiva che il dialetto dà accesso immediato e quasi automatico a una sfera della realtà che per qualche motivo gli adulti volevano mettere in parentesi&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;meneghello_libera_1975&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Libera nos a malo&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 36. Traduction personnelle : “Cela s’est déroulé ainsi : il y avait le monde de la langue, des conventions, des &lt;em&gt;Arditi&lt;/em&gt;, des &lt;em&gt;Creole&lt;/em&gt;, de &lt;em&gt;Perbenito Mosulini&lt;/em&gt;, des &lt;em&gt;Vibralani&lt;/em&gt;, et il y avait le monde du dialecte, celui de la réalité pratique, des besoins physiologiques, des choses grossières. Dans le premier, les drapeaux flottaient et la Ramona brillait comme le soleil d’or, elle était une espèce de &lt;em&gt;pageant&lt;/em&gt;, qu’on y croie ou pas. L’autre monde était ancré et il suffisait de les opposer, ces deux mondes, pour que le rire éclate. On rigolait, récitant avec les femmes de ménage :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Blanc, rouge et vert&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Couleur des trois merdes&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Couleur des &lt;em&gt;panèzei&lt;/em&gt; la &lt;em&gt;caca&lt;/em&gt; dei &lt;em&gt;putèi&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[…]. Blanc, rouge et vert était les seuls mots en langue italienne ; le reste son &lt;em&gt;counterpart&lt;/em&gt; en dialecte. Cependant, dans tout cela on voyait un sous-entendu polémique : on sentait que le dialecte donne un accès direct et presque automatique à une sphère de la réalité que, pour quelque raison, les adultes voulaient mettre entre parenthèses”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La déformation grotesque du prénom de Mussolini (qui de Benito devient « Perbenito », c’est-à-dire « très gentil ») correspond à l’anticipation d’une critique, critique de la superposition de l’identité nationale italienne sur les réalités dialectales du pays. En fait, chez Meneghello la langue nationale et la culture sont strictement liées : ils représentent une réalité fantasmatique et distante, un monde non-contingent ; au contraire, le dialecte exprime la concrétisation du réel quotidien. Blanc, rouge et noir ne sont pas les couleurs du drapeau italien, mais une phrase en langue, alors que la traduction représente son « &lt;em&gt;counterpart&lt;/em&gt; » en dialecte. Cette terme anglais, &lt;em&gt;counterpart&lt;/em&gt;, à mon avis symbolise vraiment l’essence dispatriée de l’auteur : il ne s’agit pas d’un simple anglicisme, car dans cette position il témoigne une total adhérence au régime dialectale (et une absolue distance de celui fasciste). &lt;em&gt;Counterpart&lt;/em&gt; à l’intérieur d’une narration plurilingue manifeste l’identité hybride de l’écrivain, qui reconnaît ses racines dialectales et ne cache pas une adhésion juvénile au fascisme, mais en même temps, la nouvelle identité britannique permet une optique éloignée, qui conduite à une « mise en relation » du soi avec le monde&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;glissant_poetique_1990&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Édouard &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Glissant&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Poétique de la relation&lt;/em&gt;, Paris : Gallimard, 1990, 241.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nazisme et le catholicisme représentent d’autre part pour Bernhard les causes majeures de l’éloignement de sa patrie, comment on peut lire dans cet extrait du roman &lt;em&gt;L’origine&lt;/em&gt;, où l’auteur exprime une impitoyable analyse de la culture de Salzburg dans les années du Troisième Reich :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Wohin wir schauen, wir sehen hier nichts anderes als den Katholizismus oder den Nationalsozialismus und fast in allem in dieser Stadt und Gegend einen solchen geistesstörenden und geistesverrottenden und geistestötenden katholischnationalsozialistischen, menschenumbringenden Zustand. […] Der junge, in sie hineingeborene und in ihr sich entwickelnde Mensch entwickelt sich zu beinahe hundert Prozent in seinem Leben zu einem katholischen oder nationalsozialistischen Menschen, und so haben wir es tatsächlich, wenn wir es in dieser Stadt mit Menschen zu tun haben, immer nur mit (hundertprozentigen) Katholiken oder mit (hundertprozentigen) Nationalsozialisten zu tun, die nicht dazugehörende Minderheit ist eine lächerliche […] So ist in Jahrhunderten und in wenigen Jahrzehnten das Wesen dieser Stadt ein unerträglich und schon als krankhaft zu bezeichnendes katholischnationalsozialistisches geworden, in welchem nur mehr noch Katholisches und Nationalsozialistisches ist&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bernhard_ursache_1976&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Die Ursache&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 66-67. Traduction personnelle : “Partout où on regarde autour de nous, on n’aperçoit pas autre chose, dans ce lieu, si non le catholicisme ou le national-socialisme, et presque dans chaque aspect de cette ville et de ces alentours on aperçoit un état de chose catholique-nationale-socialiste qui tue les êtres humains, et perturbe et détruit et mortifie leur esprit […]. Le jeune qui nait dans cette ville et se développe en elle, évolue presque à cent pour cent, dans le cours de sa vie, en un être catholique ou national-socialiste, tant qu’en effet, quand on a à quoi faire avec des êtres humains dans cette ville, on a toujours de quoi faire avec des catholiques (à cent pour cent) ou avec des national-socialistes à cent pour cent […]. Ainsi, au cours des siècles et en peu de décennies, l’essence de cette ville est devenue de façon intolérable – mais ce serait plus juste de dire de façon morbidee – catholique-nationale-socialiste, une ville dans laquelle, désormais, il n’existe plus rien qui ne soit pas catholique ou national-socialiste”.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ici l’ironie nous n’amène certainement pas au rire, et pourtant elle innerve le récit : en particulier à travers la répétition systématique et obsessive du lien catholique-nationaliste, qui éloigne de façon grotesque la narration. Bernhard n’a aucune pitié face à sa population, photographiée dans ses défauts les plus évidents ; au même temps de Meneghello, il individu une nette continuité entre le catholicisme nationale autrichien et le nazisme (Meneghello reconnaissait entre le nouveau parti de droite &lt;em&gt;Democratie Chrétienne&lt;/em&gt; et le fascisme), ne voyant pas le régime comme la cause de la dégradation de sa nation, mais le reconnaissant comme un effet quasi « naturel ». Mais si Meneghello accepte son adhésion initiale au fascisme, Bernhard se dépeint comme totalement étranger à son système ( ce qui est presque qu’impossible, car il était seulement un enfant), tout en admettant admette que c’est « statistiquement » impossible de n’être pas catholique ou nazi si on est né à Salzburg. Enfin, l’éloignement de sa patrie plus qu’un instrument d’analyse devient un outil d’exorcisation (ou d’extinction) de son passé et, au fond, de lui-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure, l’expérience des deux écrivains apparaît paradigmatique des deux approches différentes que le sujet expatrié peut avoir face à son origine : expatriation veut dire regarder de façon éloignée, mais cela conduire soit à une « habitation » du propre state hybride et plurilinguistique, soit vers une recherche d’extinction de son identité nationale. De façon très intéressante, les deux points de vue opposés sont manifestés d’un côté par un écrivain qui a vraiment laissé l’Italie (Meneghello), trouvant en Angleterre une intégration affective et professionnelle ; et de l’autre côté par un auteur (Bernhard) qui n’a jamais trouvé la « force » d’abandonner son pays d’origine (sinon dans la fiction littéraire), vivant une intense expatriation existentielle liée à un nomadisme tourmenté sur le territoire européen. Je crois que, pour conclure la comparaison, il n’y a pas des meilleurs mots que celles des mêmes auteurs :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Volendo fare una storia, sarebbero due storie incrociate: come da un lato l’esperienza inglese (EN) ha stravolto la mia percezione dell’Italia (IT), e d’altro canto come IT ha stravolto EN. Ho vissuto con l’idea che tutto ciò che avveniva lassù era anche (per me) roba di qui. Mi accorgo che il punto di vista continua a oscillare. L’Inghilterra è insieme “Lassù” e “quassù”, e altrettanto l’Italia. Qui, là: corrente alternata&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-17&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-17&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;meneghello_il_1993&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 27. Traduction personnelle : En voulant faire une histoire, il y auraitdeux histoires entrecroisées : comment d’un côté l’expérience anglaise (EN) a bouleversé ma perception de l’Italie (IT), et par ailleurs comment IT a bouleversé EN. J’ai vécu avec l’idée que tout ce qui s’est passé là-haut était aussi (pour moi) un truc d’ici. Je m’aperçoisque le point de vue continue à basculer. L’Angleterre est même « Là-haut » et « Ici-haut », et également l’Italie. Là, là-bas : courant alternatif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Das einzige, das ich schon end- gültig im Kopf habe, hatte ich zu Gambetti gesagt, ist der Titel &lt;em&gt;Auslöschung&lt;/em&gt;, denn mein Bericht ist nur dazu da, das in ihm Beschriebene auszulöschen, alles auszu- löschen, das ich unter Wolfsegg verstehe, und alles, das Wolfsegg ist, alles, Gambetti, verstehen Sie mich, wirklich und tatsächlich alles. Nach diesem Bericht muß alles, das Wolfsegg ist, ausgelöscht sein&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-18&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-18&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bernhard_ausloschung_1988&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Auslöschung&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;, p. 199. Traduction personnelle : L’unique chose que j’ai définitivement en tête, je disais à Gambetti, c’est le titre Extinction, parce que mon compte-rendu est là seulement pour éteindre tout ce que j’entend avec Wolfsegg et tout ce que Wolfsegg est, tout, Gambetti, comprenez-moi, vraiment et effectivement tout. Après ce compte rendu tout ce que Wolfsegg est doit être éteint. Mon compte rendu n’est pas autre chose qu’une extinction, j’avais dit à Gambetti.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;references&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-bakhtine_estetica_1997&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Mikhaïl Mikhaïlovitch &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bakhtine&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Estetica e romanzo&lt;/em&gt;, Clara &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Strada Janovič&lt;/span&gt; (trad.), Torino : Einaudi, 1997.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-bernhard_ausloschung_1988&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Thomas &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Auslöschung: Ein Zerfall&lt;/em&gt;, Frankfurt/M. : Suhrkamp Taschenbuch Verlag, 1988.
&lt;/div&gt;
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Thomas &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bernhard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Die Ursache: eine Andeutung&lt;/em&gt;, Salzburg Residenz Verlag, 1976.
&lt;/div&gt;
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Édouard &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Glissant&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Poétique de la relation&lt;/em&gt;, Paris : Gallimard, 1990, 241.
&lt;/div&gt;
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Luigi &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Il dispatrio&lt;/em&gt;, Milano : Rizzoli, 1993.
&lt;/div&gt;
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Luigi &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Meneghello&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Libera nos a malo&lt;/em&gt;, Milano : Rizzoli, 1975.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-muzzioli_analisi_2012&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Francesco &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Muzzioli&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Analisi del testo letterario: primi strumenti di metrica, retorica, tecnica narrativa e scritture alternative&lt;/em&gt;, Rome, 2012.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-pozzolo_luigi_2020&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Marta &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Pozzolo&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Luigi Meneghello :un intellettuale transnazionale&lt;/em&gt;, Dueville : Ronzani Editore, 2020, &lt;a href=&quot;https://about.ronzanieditore.it/collana-saggi/luigi-meneghello-un-intellettuale-transnazionale&quot;&gt;https://about.ronzanieditore.it/collana-saggi/luigi-meneghello-un-intellettuale-transnazionale&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-said_reflections_2012&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Edward W &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Said&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Reflections on exile and other essays&lt;/em&gt;, London : Granta Books, 2012.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-sinopoli_il_2005&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Franca &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Sinopoli&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Il &lt;span&gt;“complesso”&lt;/span&gt; dell’origine in Luigi Meneghello e Thomas Bernhard »&lt;/span&gt;, in Franca &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Sinopoli&lt;/span&gt; et Silvia &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Tatti&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;I confini della scrittura. Il dispatrio nei testi letterari&lt;/em&gt;, Isernia, 2005, p. 227‑235, &lt;a href=&quot;https://iris.uniroma1.it/handle/11573/481976?mode=full.2205&quot;&gt;https://iris.uniroma1.it/handle/11573/481976?mode=full.2205&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-thomas_thomas_1990&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Chantal &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Thomas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Thomas Bernhard&lt;/em&gt;, Paris : Seuil, 1990, 266.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
</description>
        <pubDate>Mon, 26 Apr 2021 00:00:00 +0200</pubDate>
        <link>/2021/04/26/meneghello-bernhard-origine-revelee/</link>
        <guid isPermaLink="true">/2021/04/26/meneghello-bernhard-origine-revelee/</guid>
        
        <category>Exil</category>
        
        
        <category>Etudes</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>Un parcours d&apos;Analphabète. Agota Kristof, du hongrois au français</title>
        <description>&lt;div class=&quot;epigraph&quot;&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;
Au début, il n’y avait qu’une seule langue. Les objets, les choses, les sentiments, les couleurs, les rêves, les lettres, les livres, les journaux, étaient cette langue. Je ne pouvais pas imaginer qu’une autre langue puisse exister, qu’un être humain puisse prononcer un mot que je ne comprendrais pas
&lt;/p&gt;
&lt;footer&gt;
Agota Kristof, &lt;cite&gt;L’Analphabète (p. 64)&lt;/cite&gt;
&lt;/footer&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Qu’est-ce que la rencontre avec l’étranger, le différent, change à notre perception des choses ? Que nous apporte le nouveau ? Les frontières nous limitent-elles ou bien ont-elles au contraire le pouvoir d’élargir nos horizons ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ces temps de « mondialisation », où le partage des informations est global et rapide, où les distances rétrécissent temporellement, les rencontres entre cultures se multiplient et en interrogent les acteurs. Être « expatrié » se révèle comme condition commune à notre époque et la question de l’intégration dans la communauté d’accueil pose de nombreux problèmes, notamment d’ordre éthique, concernant la ligne étroite qui sépare liberté et nécessité. Il ne s’agit pas, bien sûr, de questions à la réponse facile, ou rapide ; cependant, des exemples pourraient stimuler notre réflexion à ce sujet, comme nous l’invite la lecture de &lt;em&gt;L’Analphabète&lt;/em&gt; de Agota Kristof, récit autobiographique paru en 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les onze chapitres de cet ouvrage ramassé parcourent « à vol d’oiseau » l’histoire de sa vocation littéraire, de l’émigration et de l’intégration ayant caractérisé toute son existence. En 1956, Agota Kristof a vingt et un ans et dans la nuit elle franchit la frontière austro-hongroise à pied, sa fille de quatre mois dans les bras. Une fois en Suisse, elle s’installe à Neufchâtel, y trouve du travail dans une usine et se consacre à l’écriture. En effet, depuis son jeune âge, elle aime écrire des pièces de théâtre pour susciter le rire et pendant ses longues heures de travail monotone, des poèmes prennent forme dans son esprit : elle les note sur une feuille de papier, et les recopie, le soir, dans un cahier. Tout ce travail est réalisé dans sa langue maternelle : le hongrois. Aucune chance, par conséquent, que ses travaux puissent être un pont vers ses voisins, ses concitoyens, les gens qui l’entourent. C’est pour cela que Agota Kristof décide d’apprendre le français, une langue qu’elle comprend déjà mais qu’elle ne parvient pas à écrire. Ses efforts aboutissent à son premier roman, &lt;em&gt;Le Grand Cahier&lt;/em&gt;, publié en 1986 aux éditions du Seuil. Vingt ans après, elle affirme pourtant encore entretenir un rapport conflictuel avec cette langue :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Je parle le français depuis plus de trente ans, je l’écris depuis vingt ans, mais je ne le connais toujours pas. Je ne le parle pas sans faute, et je ne peux l’écrire qu’avec l’aide de dictionnaires fréquemment consultés. C’est pour cette raison que j’appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a encore une autre raison, et c’est la plus grave : cette langue est en train de tuer ma langue maternelle&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;kristof_analphabete_2004&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Agota &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Kristof&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’analphabète : récit autobiographique&lt;/em&gt;, Carouge-Genève : Zoé, 2004, p. 19.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce processus d’intégration volontaire se transforme en une lutte entre ses racines et sa nouvelle vie. À la recherche d’un nouvel équilibre, elle rebondit encore :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette langue je ne l’ai pas choisie. Elle m’a été imposée par le sort, par le hasard, par les circonstances. Écrire en français, j’y suis obligée. C’est un défi. Le défi d’une analphabète.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il y a de l’ambivalence dans cette affirmation : l’ambivalence de l’expatrié. L’obligation d’intégration n’est pas imposée formellement de l’extérieur, elle surgit dans l’individu en tant que conséquence de son besoin de communication. C’est à ce moment que le défi de franchir la barrière est posé et saisi par celui qui ne s’arrête pas aux frontières culturelles, ayant déjà outrepassé les frontières physiques. La rencontre avec le nouveau et l’étranger génère de la souffrance, certes, mais elle révèle à l’individu des capacités qu’il ignorait auparavant. En étant privé de ses repères confortables et même de certaines de ses compétences (nous redevenons analphabètes), il reconnaît ce qu’il lui est essentiel comme, pour Agota Kristof, l’écriture.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quelle aurait été ma vie si je n’avais pas quitté mon pays ? Plus dure, plus pauvre, je pense, mais aussi moins solitaire, moins déchirée, heureuse peut-être. Ce dont je suis sûre, c’est que j’aurais écrit, n’importe où, dans n’importe quelle langue !&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;kristof_analphabete_2004&quot;&gt;&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;, p. 27‑28.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet aveu, ce besoin d’écrire, donne à Agota Kristof la force d’apprendre une nouvelle langue, d’accepter qu’elle occupe en elle de l’espace cérébral, que ses souvenirs d’enfance soient exprimés par des mots absolument inconnus à l’époque où ils ont pris forme et que la structuration de sa pensée suive une syntaxe différente de celle de ses parents. Tout cela, afin de pouvoir écrire ; tout cela, pour que sa personne puisse être en communication et en relation avec les hommes et les femmes qui l’entourent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu’est-ce qu’une barrière, telle que celle de la langue, peut générer dans les individus qui la rencontrent ? La condition d’« expatrié » est-elle une limite insurmontable ? Agota Kristof nous montre dans ce remarque ouvrage que ni la langue étrangère ni la frontière territoriale ne sont infranchissables, à condition de le vouloir.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;a-propos-de&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;À propos de&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-kristof_analphabete_2004&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Agota &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Kristof&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’analphabète : récit autobiographique&lt;/em&gt;, Carouge-Genève : Zoé, 2004, 57.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
</description>
        <pubDate>Sun, 18 Apr 2021 00:00:00 +0200</pubDate>
        <link>/2021/04/18/analphabete/</link>
        <guid isPermaLink="true">/2021/04/18/analphabete/</guid>
        
        <category>Exil</category>
        
        
        <category>Lectures</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>L’Europe en Voyage</title>
        <description>&lt;p&gt;Incapable de dessiner une ligne droite allant de mon lieu de départ à mon lieu d’arrivée, je ne me considère pas comme émigré. Je suis plutôt celui qui erre, un nomade. Partir était une question – tout d’abord linguistique (comment aimer ? comment écrire ?) – et, si réponse il y a, elle demeure en un perpétuel mouvement. La langue polonaise, avec ses méandres et ses fantaisies, s’infiltre chaque jour un peu plus dans la langue française. Après avoir vécu quelques années à l’étranger (qui était déjà &lt;em&gt;ici&lt;/em&gt; – où serais-je arrivé sinon ?) je distingue deux questions principales qu’on pose à un &lt;em&gt;ex/in-patrié&lt;/em&gt; : « tu restes ? tu reviens ? ». Il doit y avoir une troisième possibilité, je crois. J’écris donc. En fin de compte, ne sommes-nous pas tous constitués des ailleurs qui nous invitent au voyage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque région ou pays est parfois déterritorialisé. Il s’étend au-delà de ses frontières et devient un imaginaire, un système de pensée, un grand réseau de constellations qui ensemble ne font qu’une, composée de multiplicités. Pendant les voyages je plaisante souvent en disant que « les Polonais, ça se trouve partout ». En effet, de nombreuses organisations appelées « Polonia » (associations polonaises) sont disséminées à travers le monde entier, et cela depuis des années – on pourrait prendre l’exemple de la Grande Émigration polonaise en France, suite à laquelle beaucoup de grands artistes polonais, tels que Chopin et Mickiewicz, ont habité Paris pendant le XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, nostalgiques de la patrie. Des « Polonia », avec leurs épiceries, librairies, sont des pays qui s’extériorisent et qui, dans un espace autre, constituent une irruption d’un ailleurs ou bien, pour un Polonais, la possibilité de se trouver transporté à nouveau &lt;em&gt;in patria&lt;/em&gt;, reconnecté à l’un des centres possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce moment un puissant mouvement se fait sentir, surtout en Europe Centrale, de retour aux racines nationales. C’est une forme de défense contre la menace que représente pour les gouvernements de ces pays l’idéologie de l’Union européenne. Ces pays-là, comme la Pologne et la Hongrie, veulent continuer de vivre et d’introduire des lois selon leurs valeurs propres. Mais le patriotisme d’aujourd’hui ne ressemble pas à celui du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. En Pologne ce sentiment d’appartenance est très déformé. Celui qui se veut patriote se trouve tout de suite classé comme membre des organisations nationalistes. Que faire alors si on veut tout simplement habiter le territoire et si, &lt;a href=&quot;https://poets.org/poem/song-myself-51&quot;&gt;comme le disait Whitman, on contient des multitudes&lt;/a&gt; ? Dans une course effrénée, on a cessé de chercher ; et la scène identitaire, basée sur ce système binaire, devient sur-politisée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous observons en même temps une vague d’émigration vers l’Ouest. Les familles auparavant restées sur les territoires n’appartenant plus à la Pologne à cause de la guerre ont désormais la possibilité de revenir et de vivre dans leur pays. Les Ukrainiens immigrent massivement en Pologne, et en parallèle, les jeunes polonais partent vers l’Ouest pour trouver de nouveaux débouchés. Serait-on alors sur le seuil d’une Europe Centrale unie ? Les régions du sud de la Pologne étaient jusqu’au XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle multiculturelles et très tolérantes, accueillant toute minorité et religion, des peuples dont on ne voit maintenant plus que des vestiges. Il nous faudrait donc revenir aux mêmes échanges et à la circulation entre les pays, au partage du même imaginaire qui ne réside pas dans l’idéologie (qui implique forcément un centre) mais dans notre être primitif qui embrasse plusieurs nationalités par un réseau de chemins sans être limité à ce réseau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque voyage est en effet une recherche d’unité qui commence par une séparation, un détachement, puis une traversée du monde qui n’est que différence et polysémie pour, à la fin de cette odyssée, arriver à un point de convergence où tout ne fait qu’un, où l’on peut être, pour employer le terme musical, accordé. Surgit alors une question : s’agit-il d’un retour aux racines non-dissonantes ou bien est-ce une harmonie polyphonique que l’on vise comme objet de quête ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Moyen-Âge le Vieux Continent était majoritairement parcouru par la foi chrétienne et un entrelacement de routes qui, comme le dit la légende, conduisaient toujours à Jérusalem, Rome ou Compostelle – les trois grands sanctuaires du monde occidental. Peu de gens voyageaient, car quitter son pays et les siens signifiait se mettre en péril. Une fois le chemin trouvé, naturellement on voulait qu’il conduise droit au but. A part les &lt;em&gt;picaros&lt;/em&gt; et les aventuriers qui en faisaient leur mode de vie, chaque voyageur avait au moment du départ un objectif précis et des profits possibles en tête – une structure prédéfinie qui, si tout se passait bien, suivrait l’arrivée au lieu-centre. Mais le territoire européen était habité aussi par les peuples nomades (comme les Tziganes) et diasporiques (les Juifs), recueillant au long de leur route plusieurs langues et cultures. La révolution industrielle, le figement de la société et les deux guerres ont conduit à la disparition de cet esprit viatique (qu’il soit statique ou dynamique) comme mode de vie en communauté. Nous sommes maintenant des individus enfermés dans la structure labyrinthique du pays, avec un mirage de mondialisation à l’horizon. Tout déplacement semble une dérive plutôt qu’une errance libre – un déplacement comme recherche constante qui pourrait inviter à toujours sortir de notre monde connu pour faire des trouvailles au cours de la route vers notre identité. Une union des passants, serait-ce possible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation actuelle et les crises à venir (identitaires, économiques, environnementales etc.) nous demandent d’être dans un échange constant et, ensemble, de faire face aux problèmes globaux. Retrouver cet instinct de chasseur-cueilleur qui permet de se nourrir de la diversité ; en cherchant des nouveaux habitats, dans une forme brouillée de quête, procéder à une nomadisation de l’espace qui n’aurait plus besoin de dessiner des frontières entre les notions (parfois dépourvues de contenu) telles que &lt;em&gt;ici&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;ailleurs&lt;/em&gt;. En effet, “celui qui part” possède une identité européenne en devenir, il traverse les espaces figés par leurs définitions et participe à la construction de ponts, à l’enchevêtrement des altérités. Pourquoi &lt;em&gt;ici&lt;/em&gt; devrait-il être affirmé par la construction de murs ? La montée des nationalismes, surtout en Europe Centrale, nous montre le besoin émergent d’affirmer sa propre identité par un retour en arrière, par un discours qui demande une topographie européenne qui pourrait être à nouveau construite autour d’une seule et même vérité. Cependant, est-ce une nécessité de faire une distinction entre ceux qui restent et ceux qui partent ? Ne serait-il pas possible de se mettre en voyage en demeurant à la fois &lt;em&gt;in-patria&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;ex-patria&lt;/em&gt;, parler plusieurs langues en restant fidèle à une seule ? Est-on obligé d’appartenir à un endroit précis ou peut-on rester toujours en mouvement, en un exil qui est, en fin de compte, un questionnement perpétuel (notre nourriture, notre manne) sur la réalité européenne dans laquelle nous vivons ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les expatriés sont vus comme des gens déracinés, arrachés à leur identité et à leur langue, des pèlerins (au sens des étrangers) qui passent, qui traversent et qui, tout simplement, n’appartiennent pas. C’est là que l’esprit de pèlerinage, de la traversée, devient fécond : ne sommes-nous pas tous des étrangers, même dans nos patries, porteurs d’ailleurs qui invitent au voyage et, ce qui suit, au changement de système de pensée, changement de paradigme ? L’Europe de nos jours n’est plus une mosaïque de territoires fermés, mais un rassemblement d’espaces où l’on construit notre identité en faisant le geste de passer les frontières, appelés par ce désir de rencontrer &lt;em&gt;l’Autre&lt;/em&gt; afin de devenir &lt;em&gt;Soi-même&lt;/em&gt;. Chaque pays dispose de lignes de fuite qui nous conduisent vers d’autres pays. Un expatrié ne trahit pas sa patrie en en choisissant une autre. Il est en train de s’accomplir, il se donne à une errance, y compris par la volonté de s’exprimer dans une autre langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Créons alors une Europe &lt;em&gt;pluri&lt;/em&gt;, et non &lt;em&gt;uni&lt;/em&gt;-centrique ! Faisons rhizome, non arbre, restons connectés à tous les centres en même temps ! Nomadisons notre espace identitaire afin de déscléroser les définitions d’appartenance et de devenir une Europe en mouvement perpétuel ! Car, comme dit Norwid à la fin de son poème &lt;em&gt;Pielgrzym&lt;/em&gt; que je laisse ici non traduit, étranger :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&quot;epigraph&quot;&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;
Przecież i ja — ziemi tyle mam, / Ile jej stopa ma pokrywa, / Dopokąd idę!…
&lt;/p&gt;
&lt;footer&gt;
Cyprian Kamil Norwid, &lt;cite&gt;Pielgrzym&lt;/cite&gt;
&lt;/footer&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/div&gt;
</description>
        <pubDate>Sun, 11 Apr 2021 00:00:00 +0200</pubDate>
        <link>/2021/04/11/europe-en-voyage/</link>
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        <category>Exil</category>
        
        
        <category>Editoriaux</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>Fédérer</title>
        <description>&lt;p&gt;Pourquoi ajouter du bruit au bruit, ajouter une énième revue à tous les écrits qui jonchent le monde, ajouter du texte à toutes les traces ? Pourquoi encore écrire, alors que tout a été dit et que toute parole ne nous semble être qu’une répétition d’un lointain écho ? Pourquoi, de surcroît, s’adjoindre un épithète qui évoque le monstre froid qu’est l’Union européenne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une revue, c’est d’abord un collectif. Si nous faisons &lt;em&gt;l’Esprit européen&lt;/em&gt;, c’est tout autant pour ses lecteurs, ces &lt;em&gt;happy few&lt;/em&gt;, que pour nous, afin de fédérer en un même lieu et autour d’une même temporalité un groupe de personnes. Cet aveu d’égoïsme est pour nous un principe directeur : nous ne concevons pas cette revue pour dire des réflexions issues d’une vie de travail, mais au contraire, pour s’exercer à penser, à écrire et à concevoir de belles idées. Écrire est formateur à bien des titres, et c’est souvent par l’écriture que les idées naissent, et non l’inverse. Nous ne croyons pas tant en nos capacités individuelles à écrire des choses qui valent la peine d’être lues qu’en la capacité de notre groupe à les engendrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Muni de ce précepte fondateur, nous voilà donc lancés contre une époque difficile. Époque amèrement numérique et âprement marchande, au sein de laquelle il nous semble de plus en plus difficile de faire place à &lt;em&gt;d’autres choses&lt;/em&gt;. Voilà aussi à quoi nous sert &lt;em&gt;l’Esprit européen&lt;/em&gt; : faire une légère entaille dans la trame épaisse de l’époque, y installer une hétérotopie foucaldienne – &lt;a href=&quot;https://www.espriteuropeen.fr/2020/10/27/folie-traduction-salvatore-umberto-eco/&quot;&gt;une autre nef des fous, peut-être, voguant sur les rives de notre temps&lt;/a&gt;. Construire un espace et un temps qui échappent à l’idéologie de la performance et à l’alternance monocorde entre la sphère privée et les tristes &lt;em&gt;open spaces&lt;/em&gt;. Y faire une place tranquille pour les échanges (même les plus) inutiles, les textes (même) sans lendemain, les thèses (même les plus) fragiles et les idées (même les plus) douteuses. Y faire une marque pour l’indignation face à la catastrophe écologique, aux inégalités honteuses et aux autoritarismes, pour la foi placée dans le projet européen face aux crispations civilisationnelles qui le traversent comme pour l’espérance, toujours présente, des jours heureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’isolement physique né de la pandémie a souligné une chose, c’est que le travail doit d’abord se penser dans sa dimension sociale : arracher seul quelques bribes au bloc de l’existence est une tâche surhumaine ; lui soustraire à plusieurs quelques mots sensés est à hauteur d’homme. Voici notre projet pour cette revue : faire œuvre de &lt;em&gt;Zeitschrift&lt;/em&gt; - littéralement, une écriture du temps - et recueillir ce que de nos temps nous pensons devoir sauver, souligner, sauvegarder ; ce qui n’a pas encore été dit mais est sur le point de naître.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous souhaitons donc fédérer autour de &lt;em&gt;l’Esprit européen&lt;/em&gt; à plusieurs titres. Fédérer, d’abord, une communauté d’auteurs mue par la volonté de trouver ensemble, par le travail collectif, une voix autre. Fédérer, ensuite, un ensemble de lecteurs désireux de suivre cette aventure collective et d’y trouver quelques éléments de réflexion. Fédérer, enfin, les textes que nous produiront en un &lt;em&gt;organon&lt;/em&gt;, un ensemble de textes structurés, reliés entre eux, où chacun prend sens à la lumière de ceux qui le précèdent. Cette ambition d’une élaboration est le second visage de la revue, qui découle de prime abord de notre envie de réfléchir ensemble, et par conséquent de se parler et de se lire, de se répondre de vive voix ou par écrit, d’inscrire chaque nouveau texte dans un tissu de publications ayant chacune défrichée leur pan d’inconnu. À l’heure où l’individu se voit sommé de s’isoler pour défendre la société, il importe de tenir à cœur cette exigence d’établir, par nos papiers croisés, une maison commune.&lt;/p&gt;
</description>
        <pubDate>Wed, 31 Mar 2021 00:00:00 +0200</pubDate>
        <link>/2021/03/31/federer-travail-collectif/</link>
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        <category>Fédérer</category>
        
        
        <category>Editoriaux</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>L&apos;Europe et le patriotisme constitutionnel</title>
        <description>&lt;p&gt;L’histoire d’une construction européenne avant tout économique est connue : l’interdépendance et l’intégration croissantes des marchés étaient les « petit pas » qui devaient proscrire toute nouvelle guerre entre les nations. S’il s’agit encore d’une des principales compétences de l’Union, c’est une toute autre histoire qui semble s’écrire en parallèle depuis les années 1990, lorsque principes et valeurs ont gagné les traités. Le discours de l’État de droit, de la &lt;em&gt;rule of law&lt;/em&gt; ou du &lt;em&gt;rechsstaat&lt;/em&gt; a été saisi par l’Europe&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Quand bien même il s’agit de trois concepts bien distincts aux histoires propres : s’ils renvoient à la limitation des pouvoirs, contre l’État de police, ils le font de manière bien différente en privilégiant des contre-pouvoirs différents mais souvent, à l’époque contemporaine, en privilégiant la garantie judiciaire. Voir la thèse de &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;heuschling_etat_2002&quot;&gt; (Luc &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Heuschling&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;État de droit, Rechtsstaat, rule of law&lt;/em&gt;, Paris : Dalloz, 2002, 739)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;, dont l’avènement devait être l’adoption d’une « Constitution pour l’Europe » en 2004. Il s’agissait en réalité d’un traité, dont l’adoption même était celle de la ratification par les États, et à cet égard la victoire du « non » aux référendums aux Pays-Bas et en France en 2005 a créé une scission politique qui n’est toujours pas résorbée, similaire à celle du Brexit. Cette scission traverse le clivage droite-gauche en deux camps opposés, les cosmopolites (souvent qualifiés de libéraux) d’un côté, les souverainistes de l’autre, avec le clivage social (ou électoral) correspondant&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;lehingue_non_2007&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Patrick &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lehingue&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le Non français au traité constitutionnel européen (mai 2005) »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Actes de la recherche en sciences sociales&lt;/em&gt;, vol. n° 166–167, n° 1, Le Seuil, 2007, p. 123‑139.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Que le traité de Lisbonne ait été adopté en 2007 n’a bien entendu pas fait changer sensiblement les positions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La terminologie constitutionnelle a sans doute joué pour beaucoup dans la crispation des débats, et à juste titre : elle renvoie à la souveraineté, celle-là même qui placerait au sommet d’une hiérarchie des normes une loi fondamentale, adaptée par le peuple-constituant. Face à cette difficulté, nombreux sont les auteurs qui ont mis en avant la possibilité d’un fédéralisme, où la Constitution, à l’image de la Convention de Philadelphie américaine de 1787, peut d’abord être un traité et respecter la souveraineté des États sans contradiction&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;constantinesco_federalisme_2010&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Vlad &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Constantinesco&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le fédéralisme : d’un anti-étatisme à un a-étatisme ? »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’Europe en Formation&lt;/em&gt;, vol. n° 355, n° 1, Centre international de formation européenne, 2010, p. 41‑52.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Et il est vrai que de ce point de vue le droit européen n’est construit par rien d’autre que par l’adhésion des États, que chaque législateur, peuple réuni en référendum et que, bien souvent, chaque constituant vient réaffirmer&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;La souveraineté n’est alors jamais que le choix du constituant, et non une entité pré-existante et inaccessible : &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;beaud_puissance_1994&quot;&gt; (Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La puissance de l’Etat&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 1994, 512)&lt;/span&gt;. Voir aussi &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;beaud_theorie_2013&quot;&gt; (Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Théorie de la Fédération&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 2013)&lt;/span&gt;, et &lt;a href=&quot;https://www.espriteuropeen.fr/2021/01/29/beaud-theorie-federation/&quot;&gt;la lecture proposée dans ce numéro&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Une constitution européenne, en ce sens, existe déjà&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Pour une approche historique, qui date de la période antérieure à la rupture de 2004, voir : &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;magnette_constitution_2002&quot;&gt; (Paul &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Magnette&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;La constitution de l’Europe&lt;/em&gt;, Bruxelles : Éd. de l’Université de Bruxelles, 2002, 215)&lt;/span&gt; Voir le texte célèbre de &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;grimm_does_1995&quot;&gt; (Dieter &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Grimm&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Does Europe Need a Constitution? »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;European Law Journal&lt;/em&gt;, vol. 1, n° 3, 1995, p. 282‑302)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;, sans qu’il soit besoin d’en invoquer le terme. La terminologie constitutionnelle renvoie en effet, pour des raisons historiques et non de nature, à la construction de l’État-nation. Il n’en reste pas moins qu’au sens strict, il n’y a pas de constituant européen mais des constituants dans chaque État. C’est pourquoi la voie fédérale ou confédérale est intéressante, qui laisse en théorie une part de souveraineté à ces constituants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours de l’État de droit répond en réalité à une autre logique, qui n’est pas incompatible avec la précédente. C’est l’idée d’une communauté de valeurs qui est mise en avant, où la démocratie est définie en des termes substantiels ou axiologiques, et associée à la réalisation des droits fondamentaux. La question n’a pourtant rien d’évident, alors que dans chaque État la démocratie a été également redéfinie sur le mode des droits et principes juridiques que porteraient une norme supérieure à toutes les autres. S’ils se construisent chacun comme État de droit, comment admettre la coexistence au sein d’un État de droit plus vaste ? Les juges nationaux, qui en assurent la garantie dans le paradigme constitutionnaliste contemporain – et qui participent de la création même des normes en donnant sens aux textes constitutionnels –, sont alors placés dans une situation particulièrement délicate, qui peut confiner au dialogue de sourd avec les institutions européennes : il leur faut remplir leur rôle vis-à-vis du texte constitutionnel auquel ils sont soumis, tout en assurant une primauté du droit européen qui, bien souvent, est prévue par ce texte lui-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est une difficulté qu’illustre (entre autres) la décision du Conseil constitutionnel vis-à-vis du traité de 2004 : sa dénomination constitutionnelle n’était pas un problème, car « sans incidence » sur la place de la Constitution « au sommet de l’ordre juridique interne »&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Conseil Constitutionnel, n°2004-505, 19 novembre 2004, &lt;em&gt;Traité établissant une Constitution pour l’Europe&lt;/em&gt;. Il a toutefois été observé que le Conseil évacuait bien opportunément la question de la nouveauté du transfert opéré, notamment celle de la Charte des droits fondamentaux de l’UE, en s’appuyant sur une déclaration annexée au traité, et sans envisager la jurisprudence de la Cour de justice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Sur le fond du texte, qui ne changeait pas grand chose au droit européen et à sa primauté, le Conseil estime qu’il n’y a pas d’atteinte aux « conditions essentielles de l’exercice de la souveraineté nationale », une formule que le juge français utilise pour vérifier le respect de l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, selon lequel « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ». Les observateurs eurosceptiques ne manquent pas de remarquer qu’elle n’a jamais vraiment fait obstacle aux transferts de compétence vers l’Union, nonobstant le rappel constant de la suprématie de la Constitution nationale. Les années suivantes, les juges français se sont sortis du conflit par le haut, en invoquant la garantie des droits comme devant être équivalente, entre le droit constitutionnel national et le droit européen, pour que ce dernier soit autorisé à primer sur les normes applicables aux citoyens, selon une position qu’avait déjà adopté le tribunal constitutionnel allemand&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Pour une lecture critique de ces jurisprudences, voir &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;brunet_les_2009&quot;&gt; (Pierre &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Brunet&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Les juges européens au pays des valeurs »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La Vie des idées&lt;/em&gt;, La Vie des idées, 2009)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce « patriotisme juridique » ne saurait, à lui seul, fonder l’idée européenne, laquelle est traditionnellement opposée au « patriotisme historique » d’une communauté de destin&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;ferry_question_2000&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Jean-Marc &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Ferry&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La question de l’État européen&lt;/em&gt;, Paris : Gallimard, 2000, 322.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; La notion de patriotisme constitutionnel a alors connu un certain succès, grâce notamment aux travaux de Jürgen Habermas&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Entre autres références, on notera : &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;habermas_integration_1998 habermas_apres_2000 habermas_conscience_1990&quot;&gt; (Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’intégration républicaine : essais de théorie politique&lt;/em&gt;, Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Fayard, 1998, 386 ; Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Après l’État-nation : une nouvelle constellation politique&lt;/em&gt;, Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Fayard, 2000, 157 ; Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Conscience historique et identité posttraditionnelle, l’orientation à l’Ouest de la RFA »&lt;/span&gt;, Christian &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bouchindhomme&lt;/span&gt; et Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (trad.), in &lt;em&gt;Écrits politiques : culture, droit, histoire&lt;/em&gt;, Paris : les Éd. du Cerf, 1990, p. 225‑243)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Celui-ci ne nie pas l’importance de l’État-nation et reconnait bien au contraire qu’il a joué un rôle crucial dans l’établissement de la démocratie, c’est-à-dire la formation d’une volonté souveraine, autour de marqueurs culturels communs et d’un sentiment d’appartenance. Mais le philosophe n’y voit qu’une étape historique qui doit désormais être dépassée, comme il y appelait d’abord dans la perspective de la réunification allemande, vers l’adhésion à des valeurs constitutionnelles communes, telles que celles de la loi fondamentale de 1949. Le progrès démocratique exigerait en effet une dissociation en guise de dépassement entre la nation (ou la communauté historique, qui dans le contexte allemand plaidait pour l’éclatement) et la citoyenneté (ou la communauté politique), dans le sens d’une démocratie post-nationale&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;rochlitz_patriotisme_2002&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Justine &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lacroix&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Patriotisme constitutionnel et démocratie post-nationale chez Jürgen Habermas »&lt;/span&gt;, in Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;Habermas l’usage public de la raison&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 2002, p. 133‑160.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Contre l’idée d’une origine culturelle pré-politique et contre les replis nationaux, les citoyens feraient communauté par la formation d’une culture politique partagée&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Pour une présentation synthétique, voir &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;habermas_constitution_2012&quot;&gt; (Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La constitution de l’Europe&lt;/em&gt;, Christian &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bouchindhomme&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Gallimard, 2012, 1 vol)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’État de droit à l’européenne semble à première vue suivre cette voie. La proclamation de valeurs au niveau de l’Union s’enrichit des débats sur l’interprétation juridique des droits des différentes traditions nationales, dans une perspective de construction partagée&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;ferry_question_2000&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Ferry&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La question de l’État européen&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;, p. 76.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; L’adoption d’une Constitution européenne par les peuples - par référendum - devait couronner la volonté commune&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;habermas_pas_2001&quot;&gt;&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Pas d’Europe sans constitution commune ! »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Le Point&lt;/em&gt;, 13.04.2001, p. 102‑104.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; : force est de constater que cela n’a pas eu lieu, non seulement du fait du rejet du texte de 2004 par deux référendums nationaux, mais aussi parce que partout ailleurs la ratification avait été faite par les parlements, la voie suivie en 2007 pour adopter le traité de Lisbonne. Sans doute la culture politique partagée n’a pas été constituée, et à cet égard on peut s’interroger sur le passage au post-national théorisé par Habermas. Celui-ci cherche en effet à éviter la violence avec laquelle se forment les États-nations, que ne précède jamais une communauté culturelle : celle-ci est le produit d’une imposition par le processus de rationalisation et de centralisation étatiques, où s’établissent une langue, une réécriture de l’histoire commune, une théorie politique, la constitution d’un extérieur, etc&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;rochlitz_patriotisme_2002&quot;&gt; (&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lacroix&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Patriotisme constitutionnel et démocratie post-nationale chez Jürgen Habermas »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;, p. 136)&lt;/span&gt;. Voir aussi &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;bourdieu_sur_2011&quot;&gt; (Pierre &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bourdieu&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Sur l’État : cours au Collège de France, 1989-1992&lt;/em&gt;, Paris : Raisons d’agir-Seuil, 2011, 1 vol)&lt;/span&gt;, qui analyse l’État comme la constitution d’un capital symbolique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une démocratie post-nationale peut-elle se créer sans cela, par la seule force de la délibération ? La formation progressive d’une société civile et d’une vie politique partisane - qu’Habermas voyait comme une précondition nécessaire et qui de toute évidence n’existent pas - peut-elle advenir suffisamment rapidement pour qu’un choix vraiment délibéré se fasse vers une communauté morale ? L’obstacle principal reste le clivage politique et social qui est apparu en 2005, où l’Union semble bénéficier avant tout aux libéraux qui la portent et moins aux classes moyennes et populaires, même si les contingences historiques parleront mieux que les prophéties théoriques, en donnant peut-être lieu aux conditions nécessaires d’une telle volonté. L’opposition de l’État de droit aux gouvernements polonais et hongrois n’est qu’une illustration de la conflictualité des valeurs que l’on veut promouvoir, contrairement à ce que le terme de « démocratie illibérale » laisse penser en supposant l’évidence d’une « démocratie libérale »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;foessel__2018&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Michaël &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Foessel&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La « démocratie illibérale » n’existe pas »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;AOC&lt;/em&gt;, 04.03.2018.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un constat s’impose à l’heure actuelle. La construction européenne récente s’est faite d’une manière qui semble forcée, au sens d’artificielle. L’État de droit a été proclamé avec une grande abstraction, sans le fondement moral et politique qui devrait l’installer selon les défenseurs d’un patriotisme constitutionnel. Aussi l’Union demeure une construction juridique avant tout, et il n’est pas anodin que ce soit la Cour de justice qui ait proposé l’État de droit à l’européenne avant l’inscription dans les traités, et que les juges nationaux et européens jouent un tel rôle dans la constitution d’un patrimoine de droits communs. La voie d’une démocratie post-nationale, si elle est possible, a peu de chances d’advenir si les valeurs européennes restent entre les mains de l’élite juridique et que l’État de droit est ainsi défini par en haut, au lieu d’émerger d’une volonté commune. En ce sens, c’est vers la politique, plus que vers le seul droit, que le patriotisme constitutionnel s’est toujours tourné. Jürgen Habermas lui-même a été très critique de la manière dont le Tribunal constitutionnel fédéral allemand a créé un ordre axiologique objectif en lieu et place du législateur&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;habermas_droit_1997&quot;&gt; (Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Droit et démocratie : entre faits et normes&lt;/em&gt;, Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; et Christian &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bouchindhomme&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Gallimard, 1997, 551)&lt;/span&gt;. Pour une telle critique, voir aussi &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;brunet_les_2009&quot;&gt; (&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Brunet&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Les juges européens au pays des valeurs »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Au regard de l’expérience de 2005, il ne faudrait pas oublier qu’une Constitution n’émerge pas seulement d’une évolution démocratique linéaire ou d’une nécessité organisationnelle, mais de compromis et de rapports de force&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;hirschl_preserving_2005&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Ran &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Hirschl&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Preserving hegemony? Assessing the political origins of the EU Constitution »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;International Journal of Constitutional Law&lt;/em&gt;, vol. 3, n° 2–3, 2005, p. 269‑291.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;references&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-beaud_theorie_2013&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Théorie de la Fédération&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 2013.
&lt;/div&gt;
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Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La puissance de l’Etat&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 1994, 512.
&lt;/div&gt;
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Pierre &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bourdieu&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Sur l’État : cours au Collège de France, 1989-1992&lt;/em&gt;, Paris : Raisons d’agir-Seuil, 2011, 1 vol.
&lt;/div&gt;
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Pierre &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Brunet&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Les juges européens au pays des valeurs »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La Vie des idées&lt;/em&gt;, La Vie des idées, 2009, &lt;a href=&quot;https://laviedesidees.fr/Les-juges-europeens-au-pays-des-valeurs.html&quot;&gt;https://laviedesidees.fr/Les-juges-europeens-au-pays-des-valeurs.html&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
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Vlad &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Constantinesco&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le fédéralisme : d’un anti-étatisme à un a-étatisme ? »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’Europe en Formation&lt;/em&gt;, vol. n° 355, n° 1, Centre international de formation européenne, 2010, p. 41‑52, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-l-europe-en-formation-2010-1-page-41.htm&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-l-europe-en-formation-2010-1-page-41.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-ferry_question_2000&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jean-Marc &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Ferry&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La question de l’État européen&lt;/em&gt;, Paris : Gallimard, 2000, 322.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-foessel__2018&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Michaël &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Foessel&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La « démocratie illibérale » n’existe pas »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;AOC&lt;/em&gt;, 04.03.2018, &lt;a href=&quot;https://aoc.media/analyse/2018/03/05/ne-parlez-plus-de-democratie-illiberale/&quot;&gt;https://aoc.media/analyse/2018/03/05/ne-parlez-plus-de-democratie-illiberale/&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-grimm_does_1995&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Dieter &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Grimm&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Does Europe Need a Constitution? »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;European Law Journal&lt;/em&gt;, vol. 1, n° 3, 1995, p. 282‑302, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1111/j.1468-0386.1995.tb00033.x&quot;&gt;https://doi.org/10.1111/j.1468-0386.1995.tb00033.x&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-habermas_constitution_2012&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La constitution de l’Europe&lt;/em&gt;, Christian &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bouchindhomme&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Gallimard, 2012, 1 vol.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-habermas_pas_2001&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Pas d’Europe sans constitution commune ! »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Le Point&lt;/em&gt;, 13.04.2001, p. 102‑104.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-habermas_apres_2000&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Après l’État-nation : une nouvelle constellation politique&lt;/em&gt;, Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Fayard, 2000, 157.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-habermas_integration_1998&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’intégration républicaine : essais de théorie politique&lt;/em&gt;, Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Fayard, 1998, 386.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-habermas_droit_1997&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Droit et démocratie : entre faits et normes&lt;/em&gt;, Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; et Christian &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bouchindhomme&lt;/span&gt; (trad.), Paris : Gallimard, 1997, 551.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-habermas_conscience_1990&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Conscience historique et identité posttraditionnelle, l’orientation à l’Ouest de la RFA »&lt;/span&gt;, Christian &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Bouchindhomme&lt;/span&gt; et Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (trad.), in &lt;em&gt;Écrits politiques : culture, droit, histoire&lt;/em&gt;, Paris : les Éd. du Cerf, 1990, p. 225‑243.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-heuschling_etat_2002&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Luc &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Heuschling&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;État de droit, Rechtsstaat, rule of law&lt;/em&gt;, Paris : Dalloz, 2002, 739.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-hirschl_preserving_2005&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Ran &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Hirschl&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Preserving hegemony? Assessing the political origins of the EU Constitution »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;International Journal of Constitutional Law&lt;/em&gt;, vol. 3, n° 2–3, 2005, p. 269‑291, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1093/icon/moi020&quot;&gt;10.1093/icon/moi020&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-rochlitz_patriotisme_2002&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Justine &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lacroix&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Patriotisme constitutionnel et démocratie post-nationale chez Jürgen Habermas »&lt;/span&gt;, in Rainer &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rochlitz&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;Habermas l’usage public de la raison&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 2002, p. 133‑160.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-lehingue_non_2007&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Patrick &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lehingue&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le Non français au traité constitutionnel européen (mai 2005) »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Actes de la recherche en sciences sociales&lt;/em&gt;, vol. n° 166–167, n° 1, Le Seuil, 2007, p. 123‑139, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2007-1-page-123.htm&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2007-1-page-123.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-magnette_constitution_2002&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Paul &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Magnette&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;La constitution de l’Europe&lt;/em&gt;, Bruxelles : Éd. de l’Université de Bruxelles, 2002, 215.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
</description>
        <pubDate>Sun, 28 Mar 2021 00:00:00 +0100</pubDate>
        <link>/2021/03/28/Europe-patriotisme-constitutionnel/</link>
        <guid isPermaLink="true">/2021/03/28/Europe-patriotisme-constitutionnel/</guid>
        
        <category>Fédérer</category>
        
        
        <category>Etudes</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>La citoyenneté européenne : réalité juridique ou formule incantatoire ?</title>
        <description>&lt;p&gt;Dans une note manuscrite adressée à Robert Schuman au début des années 1950, Paul Reuter soulignait la très grande importance des « problèmes de vocabulaires » et de la symbolique des mots dans la construction d’un projet politique d’ampleur&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Note manuscrite à Robert Schuman, 1951 ou 1952, cité par &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;beaud_leurope_2007&quot;&gt; (Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’Europe vue sous l’angle de la Fédération : le regard paradoxal de Paul Reuter »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Droits&lt;/em&gt;, vol. 45, n° 1, Presses Universitaires de France, 2007, p. 47‑72)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Pour justifier la préférence accordée à l’expression de « communauté européenne » sur celle de « confédération européenne », il affirmait ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;il est nécessaire de distinguer un double emploi du vocabulaire. Ou bien, on emploie les termes dans un sens juridique précis en vue de mettre la clarté dans ses propres idées, ou bien on emploie les termes pour ce qu’ils comportent de valeur psychologique, de résonance profonde à l’égard de l’opinion&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’idéal – sinon l’utopie – fédéraliste qui guidait les pères fondateurs de l’Union européenne justifiait ainsi que l’on écarte l’expression de « confédération », évoquant un lien « superficiel et lâche », au profit de celle de « Communauté », qui bien que ne voulant « juridiquement […] strictement rien dire », était « lourde d’avenir et évoquait une association étroite »&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Note manuscrite à Robert Schuman, 1951 ou 1952, cité par &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;beaud_leurope_2007&quot;&gt; (&lt;em&gt;ibid.&lt;/em&gt;)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est évident que les propos de Reuter trouvent à s’appliquer bien au-delà de ce seul exemple – et notamment hors du cadre de la construction européenne. Ils trouvent pourtant dans le champ de cette dernière un écho particulier en raison de la dimension politique considérable que revêtent toutes les qualifications juridiques en droit de l’Union. Chacun pourra simplement pour s’en convaincre s’intéresser aux nombreuses controverses suscitées par la formule même de « constitution européenne » ; ou se pencher comme nous choisissons de le faire sur cette « citoyenneté européenne », dont la nature demeure incertaine parmi les spécialistes et pour le moins floue, sinon opaque, pour la grande majorité de ceux mêmes qu’elle désigne.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;la-citoyennete-federale-comme-moyen-de-penser-une-citoyennete-europeenne&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;La citoyenneté fédérale comme moyen de penser une « citoyenneté européenne »&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’idée de citoyenneté européenne constitue en effet un terrain privilégié pour mettre à jour ce « double emploi » du vocabulaire. Elle est en effet porteuse d’une forte symbolique d’intégration – assez largement issue comme nous le verrons d’une relative confusion entre citoyenneté et nationalité – mais n’en constitue pas moins une notion juridique à part entière, renvoyant à une réalité juridique déterminée. En tout état de cause, le simple fait que la citoyenneté européenne soit parfois présentée comme une citoyenneté de « basse intensité »&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;La formule est issue d’une chronique récente diffusée sur les ondes de France Culture le 28 décembre dernier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; - formule mystérieuse s’il en est - justifie selon nous que l’on s’interroge sur l’éventuelle usurpation de son appellation par ce statut&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;barroche_citoyennete_2018&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Julien &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Barroche&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne victime de ses propres contradictions : de la nationalité étatique à la rationalité économique »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Jus Politicum&lt;/em&gt;, n° 19, 2018, p. 179‑227.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est toutefois une étape préalable à laquelle on ne peut échapper pour simplement prendre cette question « au sérieux ». Comme souvent s’agissant de l’Union européenne, il est en effet nécessaire pour penser les concepts que l’on utilise de sortir du paradigme étriqué de l’État unitaire centralisé, en adoptant les canons de pensée de la Fédération&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir, dans ce même numéro, &lt;a href=&quot;https://www.espriteuropeen.fr/2021/01/29/beaud-theorie-federation/&quot;&gt;la lecture de la &lt;em&gt;Théorie de la Fédération&lt;/em&gt; d’Olivier Beaud&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; – véritables conditions de possibilités d’une réflexion sur la construction européenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’idée selon laquelle toute conceptualisation de la citoyenneté européenne implique de « repenser le droit de la citoyenneté dans une perspective fédérale » n’est évidemment pas nouvelle. Elle a été en particulier magistralement démontrée par l’éminent juriste Christoph Schönberger&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schonberger_citoyennete_2009&quot;&gt;,&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Cf. Christoph &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Schönberger&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne en tant que citoyenneté fédérale. Quelques leçons sur la citoyenneté à tirer du fédéralisme comparatif »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Droit &amp;amp; Philosophie - Annuaire de l’institut Michel Villey&lt;/em&gt;, vol. 1, 2009, p. 255‑275.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; mais mérite toutefois d’être rappelée pour écarter définitivement l’une des réponses avancées par une partie de la doctrine s’agissant de la nature de la citoyenneté européenne. Cette dernière thèse profondément contestable peut être résumée par le syllogisme suivant : la citoyenneté renvoie à un lien unique et exclusif entre un individu et un État unitaire ; or, l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui n’est pas – loin s’en faut – un État ; donc la citoyenneté européenne n’est pas une « véritable » citoyenneté, ou est du moins une citoyenneté &lt;em&gt;sui generis &lt;/em&gt;– en d’autres termes entièrement nouvelle, et spécifique à l’Union.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le caractère spécieux de ce raisonnement réside en réalité dans ses prémisses : l’affirmation selon laquelle la citoyenneté serait nécessairement unitaire, en plus de reposer sur une nouvelle confusion avec le concept – unique – de nationalité, est en effet en profonde contradiction avec l’existence même des exemples de double-citoyenneté fédérale. Dans les systèmes fédéraux, la nature duale constitutive de toute Fédération implique en effet une dualité équivalente de l’appartenance politique, à la fois à l’entité fédérée (État membre, canton, land, province…) et à l’entité fédérale. La réduction de la citoyenneté à une appartenance unique à un État relève donc précisément d’un mauvais usage du concept au détriment de la réalité juridique. A moins de vouloir arbitrairement considérer que ces cas ne relèvent pas d’une « véritable » citoyenneté au seul motif qu’ils ne correspondent pas au modèle unitaire de l’État-nation, force est donc d’admettre l’hypothèse de citoyennetés plurielles et imbriquées. Ainsi, de la même manière que la Fédération est mieux adaptée pour saisir l’Union européenne, la citoyenneté fédérale est – fort logiquement – mieux adaptée à saisir le concept de citoyenneté européenne. C’est donc à l’aune de la première qu’il convient d’évaluer la seconde.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;la-coloration-federale-de-la-citoyennete-europeenne&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;La coloration fédérale de la citoyenneté européenne&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’utilisation de la citoyenneté fédérale comme étalon de mesure de la citoyenneté européenne apparaît d’autant plus légitime qu’il est difficile de ne pas admettre les ressemblances qui lient les deux notions. A l’instar des citoyennetés fédérales, la citoyenneté consacrée par le Traité de Maastricht se présente en effet comme une citoyenneté additionnelle à celle des États membres qui, loin de les remplacer ou de les faire disparaître, s’y superpose. La chose est d’ailleurs expressément affirmée par le droit primaire de l’Union, qui souligne en des termes identiques aux articles 9 du Traité sur l’Union européenne (TUE) et 20 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) que « la citoyenneté de l’Union s’ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas ». La seule lecture de ces articles suffit d’ailleurs à percevoir définitivement à quel point les discours fondés sur le présupposé d’une citoyenneté unique sont impropres à rendre compte de cette notion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette première ressemblance, déjà significative, s’ajoute par ailleurs celle des principaux droits conférés aux bénéficiaires de ce statut. Le TFUE consacre en effet non seulement le droit de tout citoyen « de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres » (article 21), mais également un principe d’égalité de traitement des citoyens, qui s’impose aux États membres dans le (champ d’application du droit de l’Union. Or, comme le souligne Christoph Schönberger, ces deux éléments constituent précisément « le véritable noyau dur de la citoyenneté fédérale »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schonberger_citoyennete_2009&quot;&gt;,&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;em&gt;ibid.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; dont la fonction n’est autre que d’abolir la distinction entre les citoyens d’un État membre (quelle que soit sa dénomination) et les citoyens d’un « État frère », par la création d’une citoyenneté interétatique. Cette proximité entre les citoyennetés européenne et fédérale s’agissant de leur contenu principal ne peut ainsi être ignorée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut pour parachever ce rapprochement, souligner enfin que la citoyenneté européenne présente également de façon intéressante de grandes similitudes avec la citoyenneté fédérale des Fédérations émergentes&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;C’est-à-dire une Fédération en cours de construction, comme la Suisse du XIXe siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Étudier la citoyenneté européenne à travers le prisme de la citoyenneté de Fédérations émergentes relève en effet d’une certaine logique dès lors que l’on adhère à la thèse d’Olivier Beaud, qui assimile l’Union européenne à ce modèle. De cette comparaison surgit là encore le constat d’une grande proximité de la citoyenneté européenne avec le modèle de Fédération naissante dans lequel « la citoyenneté fédérale dépend de l’acquisition de la citoyenneté dans les États fédérés »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schonberger_citoyennete_2009&quot;&gt;&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Schönberger&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne en tant que citoyenneté fédérale. Quelques leçons sur la citoyenneté à tirer du fédéralisme comparatif »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; : les deux articles précités des traités fondateurs (article 9 TUE et 20 TFUE) affirment en effet de concert qu’« est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un État membre ». Cette prééminence de la citoyenneté étatique sur la citoyenneté fédérale, caractéristique des « jeunes Fédérations », constitue un élément supplémentaire incitant à l’assimilation de la citoyenneté européenne à une citoyenneté fédérale. Elle fait pour le moins apparaître que la citoyenneté européenne n’est pas nécessairement une catégorie &lt;em&gt;sui generis&lt;/em&gt;, unique en son genre ou entièrement nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question demeure pourtant de savoir dans quelle mesure ce faisceau d’indices, qui contribue indubitablement à conférer une coloration fédérale au statut qui nous occupe, est suffisant pour qualifier avec certitude la citoyenneté européenne de citoyenneté fédérale. Il ne s’agit ainsi plus de déterminer s’il est simplement possible de penser une citoyenneté européenne, ou s’il est possible de la rapprocher d’une citoyenneté fédérale, mais de se demander si elle remplit toutes les conditions pour être définitivement rangée dans cette catégorie.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;les-obstacles-a-la-pleine-reconnaissance-dune-citoyennete-europeenne-federale&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Les obstacles à la pleine reconnaissance d’une citoyenneté européenne fédérale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le seul fait que l’adoption d’une approche fédérale de la citoyenneté permette de conceptualiser une citoyenneté européenne ne signifie pas nécessairement que cette citoyenneté telle qu’elle existe aujourd’hui puisse être consacrée comme telle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nombre des obstacles à cette reconnaissance figure en particulier l’argument de l’absence d’une réelle identité européenne commune à même de fonder une appartenance politique des citoyens à l’Union européenne – et par-là même une véritable citoyenneté fédérale. Cette dernière se voit en effet traditionnellement reconnaître une double dimension, à la fois horizontale – qui renvoie aux liens entre les citoyens de la fédération et les États membres – et verticale – qui renvoie cette fois à la relation qu’entretiennent les citoyens avec l’entité fédérale. Or, si le statut actuel de citoyen européen fait bien droit à la dimension horizontale – comme nous avons pu le voir plus haut –, force est d’admettre qu’il pèche en revanche du point de vue de sa verticalité. Le constat du manque de sentiment d’appartenance politique des citoyens européens à l’Union européenne est en effet assez largement partagé : comme le souligne ainsi Édouard Dubout, de nombreuses études sociologiques montrent une importante altération de « la confiance des citoyens dans l’Union ». Plus largement encore, celui-ci souligne l’absence quasi-totale d’une identité commune européenne, dont témoigne « un net mouvement de « désidentification » européenne – au sens où les citoyens se ressentent prioritairement, et même exclusivement pour nombre d’entre eux, membres de leur communauté politique nationale et non d’une communauté politique européenne largement hypothétique »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;dubout_lechec_2017&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Édouard &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dubout&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’échec de la citoyenneté européenne ? Les mutations d’une citoyenneté complexe en période de crise identitaire »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Jus Politicum&lt;/em&gt;, n° 18, 2017, p. 283‑309.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Les divers droits conférés aux citoyens européens pour matérialiser leur connexion avec l’Union (droit de vote aux élections européennes, droit d’ester en justice, droit de pétition, droit de s’adresser aux institutions de l’Union dans leur langue, etc.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir notamment les articles 20 à 25 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;) se sont ainsi avérés insuffisants pour construire cette « identité commune ». En d’autres termes, l’appartenance à l’entité fédérale fait défaut, et invite à soulever une nouvelle question : « un statut de citoyen est-il réellement instituable sans communauté citoyenne préalable ? »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;dubout_lechec_2017&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dubout&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’échec de la citoyenneté européenne ? Les mutations d’une citoyenneté complexe en période de crise identitaire »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Cette question revient en réalité à poser celle de la performativité des mots et des concepts.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;faire-advenir-la-chose-par-le-mot-le-statut-juridique-au-service-de-la-citoyennete-politique&quot; class=&quot;level3&quot;&gt;
&lt;h3&gt;Faire advenir la chose par le mot : le statut juridique au service de la citoyenneté politique&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il est sans doute nécessaire à cet égard de revenir sur l’opposition structurante que nous évoquions au moment d’introduire notre propos, entre l’usage juridique et l’usage symbolique des mots. Car s’il est possible de voir cette dichotomie comme parfaitement alternative, il existe très certainement une « zone grise », découlant de la capacité de mots, concepts et symboles à influer sur la réalité, en créant par leur existence même la chose qu’ils désignent. S’agissant du cas qui nous intéresse ici, il ne fait guère de doute que la création d’un statut de citoyen européen, tant par sa dimension symbolique que par son contenu, pourrait contribuer à construire cette identité politique qui fait défaut à … la citoyenneté européenne. Ainsi, quand bien même le mot précéderait la chose – ou le statut la réalité juridique –, son utilisation anticipée n’en demeurerait pas moins politiquement et, à terme, juridiquement pertinente en tant qu’élément participant à la réunion des conditions même de son existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle était d’ailleurs à n’en pas douter l’une des fonctions de ce statut au moment de sa création : comme le souligne parfaitement Édouard Dubout, « la citoyenneté européenne a été investie de la lourde tâche de rendre pensable un sentiment de double appartenance de l’individu, à la fois à l’égard de l’État membre mais également à l’égard de l’Union européenne, sur lequel repose la solidité et la pérennité d’un édifice fédératif »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;dubout_lechec_2017&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;em&gt;ibid.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; La création même du statut de citoyen européen par le traité de Maastricht reposait ainsi sur une certaine croyance des rédacteurs en la capacité autoréalisatrice de la “citoyenneté européenne”. On peut même reconnaître que cette foi dans les vertus créatrices du statut – même déficitaire du point de vue de sa verticalité – n’avait à première vue rien d’irrationnel, dans la mesure où « la dimension principale d’une citoyenneté fédérale naissante est toujours horizontale »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schonberger_citoyennete_2009&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Schönberger&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne en tant que citoyenneté fédérale. Quelques leçons sur la citoyenneté à tirer du fédéralisme comparatif »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; La tentation serait d’ailleurs grande de soutenir que ce processus est actuellement en cours, en affirmant que l’incomplétude du statut de citoyen européen découle naturellement de sa – relative – jeunesse, en d’autres termes du fait qu’il est, à l’image de l’Union, en construction. Le statut de citoyen européen, loin d’usurper son titre, serait ainsi au contraire simplement en train de le conquérir progressivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette assertion doit pourtant selon nous être rejetée au regard des faits. Comme le remarque en effet Christoph Schönberger, « l’intégration horizontale d’individus particuliers au sein de la société de l’État membre d’accueil ne contribue pas de manière significative au développement d’une plus forte identité commune qui serait celle de l’Union européenne dans sa globalité »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schonberger_citoyennete_2009&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;em&gt;ibid.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Parmi les causes de cet échec, on trouve sans aucun doute « l’attention très tôt portée au fonctionnement d’une intégration économique »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schonberger_citoyennete_2009&quot;&gt;,&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;em&gt;ibid.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; qui a contribué à créer une « citoyenneté de marché » assez éloignée de la citoyenneté classique&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;barroche_citoyennete_2018&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Barroche&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne victime de ses propres contradictions : de la nationalité étatique à la rationalité économique »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; On peut également avancer – peut-être à sa décharge – que le statut de citoyen européen a globalement pris les traits d’une forme « moderne » de citoyenneté, davantage juridique que politique – évolution que l’on retrouve dans de nombreux États unitaires&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-17&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-17&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir sur ce point la récente thèse soutenue le 21 septembre 2020 par &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;aynes_privation_2020&quot;&gt; (Camille &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Aynès&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La privation des droits civiques et politiques : l’apport du droit pénal à une théorie de la citoyenneté&lt;/em&gt;, Thèse de doctorat, European University Institute, 2020)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Par manque de verticalité et en raison de la faiblesse de sa dimension politique, le contenu du statut de citoyen était donc impuissant à remplir sa mission. Il va sans dire que cette tâche était sans doute trop lourde pour que la seule expression de « citoyenneté » – le contenant – y parvienne, malgré « l’imaginaire de liberté et de démocratie » que le seul prononcé de ce mot mobilise&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;barroche_citoyennete_2018&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-18&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-18&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Barroche&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne victime de ses propres contradictions : de la nationalité étatique à la rationalité économique »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Ici réside d’ailleurs sans doute l’une des spécificités de l’Union par rapport aux autres Fédérations émergentes : de même que l’intégration économique peine à muter en une réelle intégration politique, la dimension horizontale proéminente de la citoyenneté européenne ne parvient pas à attirer dans son sillage la dimension verticale – même près de trente ans après sa création. La croyance en l’inéluctabilité de l’avènement d’une identité politique commune par la seule action du statut de citoyen européen tel qu’il existe aujourd’hui paraît dès lors déraisonnable en raison de la confiance démesurée qu’elle accorde à sa performativité, et plus encore critiquable au regard de l’attentisme auquel elle condamne.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;la-crise-de-foi-de-la-performativite&quot; class=&quot;level3&quot;&gt;
&lt;h3&gt;La crise de foi de la performativité&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le constat de l’échec du statut de citoyen européen dans la construction de l’identité politique nécessaire à la reconnaissance d’une citoyenneté européenne fédérale pourrait presque naturellement conduire – et a même conduit certains – à rejeter l’idée même de performativité. Une telle réaction consisterait ainsi à affirmer comme le fait Édouard Dubout, que « le sentiment d’appartenance européenne devrait précéder l’élaboration d’une démocratie européenne et non en découler »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;dubout_lechec_2017&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-19&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-19&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dubout&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’échec de la citoyenneté européenne ? Les mutations d’une citoyenneté complexe en période de crise identitaire »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Autrement dit, l’existence d’une identité politique commune serait une condition préalable indispensable à la reconnaissance d’un statut de citoyenneté, et toute inversion de cet ordre « naturel » des choses constituerait un dévoiement du concept même de citoyenneté fédérale. On en viendrait ainsi à penser que l’impuissance du statut de citoyen européen à s’autoréaliser constitue la preuve du décalage existant entre le statut et la réalité politico-juridique – le premier n’étant pas parvenu à modifier la seconde. La citoyenneté européenne apparaîtrait dès lors comme un simple vœu pieu, une vaine formule incantatoire, et non comme une qualification juridique à la hauteur de ce terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision presque “désabusée” est certainement assez pertinente au regard de l’état actuel de la citoyenneté européenne. Faire reposer le bien fondé de l’emploi de l’expression de “citoyenneté européenne” sur sa performativité semble en effet nécessairement impliquer qu’en l’absence d’une telle auto-réalisation, la qualification de citoyenneté “réelle” doive être refusée à ce statut. Une telle affirmation mérite pourtant selon nous d’être sinon rejetée, pour le moins nuancée, en ce qu’elle repose sur une vision très largement statique de l’Union européenne et de son droit. Nul ne conteste en effet que la construction européenne est toujours en cours, et que cette dimension évolutive propre aux entités politiques émergentes impose que l’on tienne compte des éventuelles mutations du contexte juridico-politique. Il est dès lors possible, et même nécessaire de tempérer le propos, pour au moins deux raisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’abord, parce que l’idée selon laquelle l’existence même d’une citoyenneté européenne imposerait la préexistence d’une unité politique suffisante revient – en forçant à peine le trait – à affirmer qu’elle suppose le parfait avènement de la Fédération européenne. En d’autres termes, que l’expression même de « citoyenneté européenne » ne peut être proférée en l’absence d’une Fédération européenne pleinement constituée. Or on perçoit mal en quoi et pourquoi la citoyenneté européenne devrait se voir attribuer ce rôle de dernière pierre posée sur l’édifice Fédéral, et ne pourrait au contraire se construire, à l’image de cette dernière, de façon progressive. Dans la mesure où il serait absurde de déterminer un ordre précis d’apparition des différents éléments constitutifs d’une Fédération, il est presque injuste de reprocher au statut de citoyen européen de n’avoir pas attendu “son tour”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, et peut-être surtout, parce qu’il est exagéré de considérer que l’échec actuel du statut de citoyen à s’autoréaliser est nécessairement indépassable. Une telle affirmation ne serait en effet pas moins radicale, et par là même critiquable, que la certitude d’une nécessaire métamorphose de la citoyenneté actuelle en une réelle citoyenneté fédérale. Il est d’ailleurs intéressant de constater que ces deux visions en apparence contraires de la citoyenneté européenne invitent toute deux à une même passivité - soit un attentisme naïf d’un avènement miraculeux d’une identité européenne espérée, soit une sorte de fatalisme née du seul constat que cette dernière n’existe pas encore. Or, précisément, la capacité des mots à influer sur la réalité politico-juridique doit être perçue non comme automatique, ni comme impossible, mais comme potentielle. Il est ainsi exact d’affirmer qu’il ne suffit pas aux rédacteurs des traités de prononcer l’expression de “citoyenneté européenne” pour que celle-ci advienne ; mais à l’inverse il serait également faux d’affirmer que l’échec de cette tentative est nécessairement définitif. Car il est tout à fait possible d’envisager une évolution future du droit de l’Union, qui permettrait de conférer sa “juridicité” à la citoyenneté européenne.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;affirmer-la-dimension-politique-de-la-citoyennete&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Affirmer la dimension politique de la citoyenneté&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La solution à l’impasse actuelle réside sans doute dans la résolution du paradoxe qui caractérise l’élaboration de la citoyenneté : dès lors qu’on constate qu’il est pour le moins étrange que le statut de citoyen européen, dont la vocation était précisément de participer à la construction de l’identité européenne, soit privé d’une dimension politique réelle, il est en effet possible d’envisager une solution au problème par le simple renforcement de cette dernière. Les leviers permettant de renforcer ce versant de la citoyenneté sont d’ailleurs multiples : il apparaît tout d’abord nécessaire de renforcer la dimension représentative et démocratique de l’Union pour renforcer les liens directs avec les citoyens ; il serait également intéressant que l’Union se saisisse autant des devoirs du citoyen, qui ont à plusieurs égards une dimension davantage politique que leur droits&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-20&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-20&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Il s’agirait d’ailleurs indépendamment de ces considérations de clarifier l’affirmation du préambule de la Charte des droits fondamentaux selon laquelle « la jouissance de ces droits entraîne des responsabilités et des devoirs ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; ; d’un point de vue plus systémique, il serait enfin pertinent de tenter de résoudre le « problème structurel spécifique » de l’Union résultant de l’éclatement de la responsabilité politique en son sein, qui « ne permet pas d’assigner à une autorité déterminée “la responsabilité politique globale pour la société globale” », et empêche certainement l’identification des citoyens à une entité politique européenne unique&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;jouanjan_ce_2003&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-21&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-21&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Jouanjan&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Ce que « donner une constitution à l’Europe » veut dire »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Cités&lt;/em&gt;, vol. n° 13, n° 1, Presses Universitaires de France, 2003, p. 21‑35.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces pistes permettant d’envisager une performativité réelle du statut sont ainsi nombreuses, même si elles restent sans doute très ambitieuses au regard des obstacles que rencontrent actuellement la construction européenne. Elles n’en demeurent pas moins selon nous une condition indispensable à un déplacement hautement souhaitable des affrontements sur la question de l’Union européenne, d’un terrain sémantique stérile à un terrain juridique fertile.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;references&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-aynes_privation_2020&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Camille &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Aynès&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La privation des droits civiques et politiques : l’apport du droit pénal à une théorie de la citoyenneté&lt;/em&gt;, Thèse de doctorat, European University Institute, 2020, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.2870/388317&quot;&gt;10.2870/388317&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-barroche_citoyennete_2018&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Julien &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Barroche&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne victime de ses propres contradictions : de la nationalité étatique à la rationalité économique »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Jus Politicum&lt;/em&gt;, n° 19, 2018, p. 179‑227, &lt;a href=&quot;http://juspoliticum.com/auteurs/article/1208/La-citoyennete-europeenne-victime-de-ses-propres-contradictions-de-la-nationalite-etatique-a-la-rationalite-economique&quot;&gt;http://juspoliticum.com/auteurs/article/1208/La-citoyennete-europeenne-victime-de-ses-propres-contradictions-de-la-nationalite-etatique-a-la-rationalite-economique&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-beaud_leurope_2007&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’Europe vue sous l’angle de la Fédération : le regard paradoxal de Paul Reuter »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Droits&lt;/em&gt;, vol. 45, n° 1, Presses Universitaires de France, 2007, p. 47‑72, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-droits-2007-1-page-47.htm&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-droits-2007-1-page-47.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-dubout_lechec_2017&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Édouard &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dubout&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’échec de la citoyenneté européenne ? Les mutations d’une citoyenneté complexe en période de crise identitaire »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Jus Politicum&lt;/em&gt;, n° 18, 2017, p. 283‑309, &lt;a href=&quot;http://juspoliticum.com/article/L-echec-de-la-citoyennete-europeenne-Les-mutations-d-une-citoyennete-complexe-en-periode-de-crise-identitaire-1174.htm&quot;&gt;http://juspoliticum.com/article/L-echec-de-la-citoyennete-europeenne-Les-mutations-d-une-citoyennete-complexe-en-periode-de-crise-identitaire-1174.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-jouanjan_ce_2003&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Jouanjan&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Ce que « donner une constitution à l’Europe » veut dire »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Cités&lt;/em&gt;, vol. n° 13, n° 1, Presses Universitaires de France, 2003, p. 21‑35, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-cites-2003-1-page-21.htm&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-cites-2003-1-page-21.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-schonberger_citoyennete_2009&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Christoph &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Schönberger&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La citoyenneté européenne en tant que citoyenneté fédérale. Quelques leçons sur la citoyenneté à tirer du fédéralisme comparatif »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Droit &amp;amp; Philosophie - Annuaire de l’institut Michel Villey&lt;/em&gt;, vol. 1, 2009, p. 255‑275, &lt;a href=&quot;http://www.droitphilosophie.com/upload/files/10IMV_annuaire_01_INTSchonberger.pdf&quot;&gt;http://www.droitphilosophie.com/upload/files/10IMV_annuaire_01_INTSchonberger.pdf&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
</description>
        <pubDate>Sun, 21 Mar 2021 00:00:00 +0100</pubDate>
        <link>/2021/03/21/citoyennete-europeenne-realite-juridique-ou-formule-incantatoire/</link>
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        <category>Fédérer</category>
        
        
        <category>Etudes</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>Le fédéralisme européen comme existentialisme</title>
        <description>&lt;p&gt;Fédérer l’Europe. Le projet est aussi lancinant que déroutant, au point de prendre désormais une tournure passionnelle et irrationnelle. Si le dessein d’une Europe fédérale est depuis longtemps l’objet d’un débat d’intellectuels, d’obédiences diverses, son passage dans la sphère citoyenne déchaîne les « passions sociales ». La question européenne est devenue passionnelle en ce sens que les réactions qu’elle suscite, individuelles et collectives, ne se ramènent pas seulement à une polarisation d’ordre politique, relativement structurée autour d’idéologies identifiées, mais s’enracinent également dans des ressentis émotionnels, des affects, des pratiques, des sensibilités, d’ordre éthique voire culturel&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;azoulai_droit_2020&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Loïc &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Azoulai&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Droit de l’Union européenne et passions sociales »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Confluence des droits&lt;/em&gt;, vol. 2020, n° 2, UMR Droits International, Comparé et Européen (DICE), 2020.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Le &lt;em&gt;Brexit&lt;/em&gt;, ses fantasmes, ses excès, ses clivages, et ses tensions, en sont le meilleur exemple. Se concevoir européen aujourd’hui est devenu un enjeu &lt;em&gt;existentiel&lt;/em&gt;, et non plus seulement institutionnel : celui de faire le choix d’un « mode de vie », d’un certain type d’existence et de rapport au monde que l’on habite. Ainsi peut se comprendre la cristallisation passionnelle dont fait l’objet l’idée d’une Europe fédérale. Une manière de l’expliquer tient à montrer de quelle manière la question fédérale européenne transite du débat politique de l’organisation du pouvoir vers le terrain axiologique du partage des valeurs, pour revêtir finalement une dimension sociologique et aviver les passions existentielles.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;federalisme-politique&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Fédéralisme politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sous l’angle de la théorie politique, l’Union européenne présente de nombreux signes de ce qu’est une « Fédération ». Telle qu’elle a été modélisée par la doctrine juridique&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;beaud_theorie_2013&quot;&gt; (Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Théorie de la Fédération&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 2013)&lt;/span&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.espriteuropeen.fr/2021/01/29/beaud-theorie-federation/&quot;&gt;dont une lecture est proposée dans ce numéro&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;, la Fédération – contrairement à l’État fédéral – se rapporte à un effort de discrédit du concept de souveraineté. Cette dernière en devient si indéterminée qu’elle perd finalement toute utilité heuristique. Dans une « Fédération », le passage au fédéralisme vise tant la préservation de l’existence politique des États membres que celle de l’ensemble fédéral sans qu’aucune de ces composantes ne puisse revendiquer une autorité ultime sur l’autre. La question de savoir qui de la Fédération ou des États membres détient la souveraineté en devient insoluble, et pour cette raison inutile à poser. A la tentation de plaquer une opposition entre le niveau fédéral et le niveau fédéré, conçus comme rivaux, il faut substituer la vision d’une interaction constante entre eux, l’un ne pouvant (plus) être pensé sans l’autre. A bien des égards, la situation de l’Union européenne actuelle correspond assez bien à celle d’une « Fédération » ainsi comprise. La question de la souveraineté y demeure à l’évidence éminemment discutée, mais elle peine irrémédiablement à être tranchée. Au point que coexistent en son sein tant les discours valorisant la souveraineté nationale que ceux mettant en avant une souveraineté européenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tant est que l’Union puisse déjà être considérée, sous la forme politico-juridique, comme une « Fédération » de ce type, la question demeure entière de savoir sur quoi repose ultimement son unité. Assurément, ce ne saurait être sur un substrat démocratique traditionnel, ou un « peuple » unitaire, dont l’identification imposerait à nouveau une alternative entre un peuple « européen », inexistant, ou un peuple « étatique », dépendant des choix des autres peuples de l’Union. Dit autrement, le tropisme de la recherche des frontières du bon &lt;em&gt;« demos »&lt;/em&gt; expose à devoir choisir entre un super État-Nation européen ou un retour aux États-Nations antérieurs. La réalité du projet européen est plus fidèlement décrite comme l’élaboration d’une forme de pluri-démocratie transnationale, ou &lt;em&gt;« demoïcratie »&lt;/em&gt;, consistant à mettre en relation des démocraties ouvertes les unes aux autres. Des difficultés évidentes en découlent. En ouvrant les frontières de la démocratie, les frontières des clivages et offres politiques sur l’espace européen en deviennent elles aussi brouillées, exposant à un risque d’illisibilité et de déficit d’identification du citoyen. Découlant de la citoyenneté nationale qu’elle &lt;em&gt;« ne remplace pas »&lt;/em&gt;, pour reprendre la formule des traités (article 9 du Traité sur l’Union européenne, ci-après TUE), la citoyenneté européenne semble en l’état incapable d’incarner à elle seule l’appartenance politique à l’Union européenne. Bien qu’il soit prévu que le Parlement européen représente les &lt;em&gt;« citoyens de l’Union »&lt;/em&gt; (article 14 TUE), et non plus ses &lt;em&gt;« peuples »&lt;/em&gt;, les élections européennes demeurent encore largement envisagées comme des élections nationales de second ordre. Seules des évolutions assez radicales, comme la constitution de listes électorales transnationales et l’avènement d’un véritable budget européen solidaire, dont la crise de la Covid-19 fournit peut-être les prémisses, pourraient modifier cette perception. En attendant, il faut chercher ailleurs ce qui fait lien, ce qui fédère l’Europe, en assurant au-delà des appartenances multiples de ses citoyens l’unité de l’ensemble. Ce liant, l’Union européenne dit vouloir le puiser dans ses valeurs. Le fédéralisme politique se déplace sur un terrain axiologique.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;federalisme-axiologique&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Fédéralisme axiologique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’appel aux valeurs communes est désormais inscrit aux frontispices de l’édifice juridique européen (article 2 TUE). Sur elles repose la solidité de l’ensemble. Le partage d’un certain idéal abstrait et universel, d’un attachement à la trilogie « démocratie, État de droit, droits de l’homme », permet de concevoir que les peuples s’accordent une certaine confiance mutuelle et acceptent de lier leur destin les uns aux autres, sans pour autant fusionner dans un hypothétique « demos » européen. C’est désormais sur une telle confiance mutuelle entre les États membres et leurs peuples que le discours juridique insiste en estimant qu’elle découle de « la prémisse fondamentale selon laquelle chaque État membre partage avec tous les autres États membres, et reconnaît que ceux-ci partagent avec lui une série de valeurs communes sur lesquelles l’Union est fondée »&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;CJUE, 18 décembre 2014, &lt;em&gt;Adhésion à la CEDH&lt;/em&gt;, avis 2/13, spéc. point 168.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. L’ouverture des frontières de la démocratie aux différents peuples d’Europe, la tolérance dont ils font preuve les uns vis-à-vis des autres, tiendrait à la proximité de leur appareil axiologique, dans ce qui a été désigné comme une forme de « patriotisme constitutionnel »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;muller_constitutional_2007&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Jan-Werner &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Müller&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Constitutional Patriotism&lt;/em&gt;, Princeton University Press, 2007.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; L’attachement à des valeurs abstraites permet de substituer au sentiment d’appartenance fondée sur une identité culturelle national(ist)e, un sentiment d’appartenance authentiquement libéral fondé sur des principes universels. Il s’agirait de séparer l’intégration « civique » (ou « légale ») qui peut s’étendre au-delà du cadre stato-national, de l’intégration « éthique » (ou « morale »), qui trouve sa réalisation au niveau des identités culturelles plus particulières&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;lenoble_citoyennete_1992&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Citoyenneté et identité nationale »&lt;/span&gt;, in Jacques &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lenoble&lt;/span&gt; et Nicole &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dewandre&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;L’Europe au soir du siècle : identité et démocratie&lt;/em&gt;, Paris : Esprit, 1992, p. 17‑38.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Sur la base de tels principes constitutionnels abstraits, des revendications identitaires multiples seraient ainsi en mesure d’entrer en communication, dans un esprit de confiance et de tolérance, laissant à chacun la possibilité d’exprimer sa différence sans prétention hégémonique. De cette façon une constitution « post-nationale », multi-culturelle et cosmopolitique, serait parfaitement envisageable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle vision idéalisée d’une unité par les valeurs, d’un fédéralisme axiologique, suscite à nouveau le scepticisme. Les valeurs portent en elles un germe de conflit et d’affrontement insolubles. Dès lors qu’elles deviennent le support d’une appartenance, d’un « patriotisme », il devient moins évident de n’y voir que des concepts abstraits. La tentation est grande d’y introduire une certaine substance identitaire afin de justifier leur capacité à engendrer le commun. On est proche de retomber dans une logique identitaire et culturelle, d’un modèle de vie bonne, dont précisément l’inspiration libérale du patriotisme constitutionnel entendait se détacher&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;lacroix_europe_2004&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Justine &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lacroix&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’Europe en procès : quel patriotisme au-delà des nationalismes ?&lt;/em&gt;, Paris : Éditions du Cerf, 2004, 205.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Il a ainsi été proposé d’ancrer les valeurs de l’Union dans des considérations plus historiques ou philosophiques censées les substantialiser. Tel est le sens de la référence en Préambule du Traité sur l’Union européenne (alinéa 2) aux « héritages culturels, religieux, et humanistes de l’Europe à partir desquels se sont développées les valeurs universelles ». Il convient de demeurer prudent face à la tentation identitaire de vouloir créer grâce aux valeurs un « nous » européen. S’il y a une valeur intrinsèque au libéralisme transnational, c’est plutôt celle de permettre de se débarrasser d’une identité préalable comme condition de formation d’un « nous » et d’exclusion des « autres ». Exiger le respect de « valeurs » à l’entrée dans l’Union doit ainsi se comprendre non pas comme un héritage à préserver, mais comme une attitude à adopter : celle de demeurer ouvert à la discussion. Mais que se passe-t-il en cas de désaccord sur les valeurs ? Le cas de l’apparition des « démocraties illibérales » au sein de l’Union européenne, contestant ouvertement ses « valeurs » au nom d’une culture chrétienne, est une bonne illustration de leur potentiel clivant. L’incapacité de l’Union européenne à y faire face marque la limite d’un modèle axiologique censé engendrer l’adhésion à l’ensemble et non en découler. Les valeurs peinent à demeurer abstraites. Elles cherchent à s’ancrer dans des pratiques et des imaginaires culturels et sociaux. Le fédéralisme axiologique bascule vers la question sociologique.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;federalisme-sociologique&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Fédéralisme sociologique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comment susciter la constitution d’un corps social en Europe, un substrat sociologique, à partir duquel une normativité puisse se développer afin d’assurer la protection de formes d’existence européenne ? Une possibilité est de prêter attention à la manière avec laquelle l’Union européenne s’empare des modes de vie, comment elle les reçoit, les perçoit, et tente parfois de les remodeler pour donner consistance à un espace social complexe. Une telle approche prend au sérieux les pratiques sociales et les imaginaires qui les sous-tendent en tant qu’ils participent de la formation d’un arrière-plan qui informe le discours. De cette manière, l’Union européenne peut être vue comme un effort de reconfiguration des modes de relations sociales dans des sphères comme le travail, l’éducation, la protection sociale, voire dans des cas de pathologies sociales comme le terrorisme, la criminalité et la délinquance. Une bonne illustration en est donnée par le discours juridique européen déployé en matière de vie familiale&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;dubout_european_2020&quot;&gt;,&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Édouard &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dubout&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The European Form of Family Life: The Case of EU Citizenship »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;European Papers - A Journal on Law and Integration&lt;/em&gt;, vol. 2020 5, n° 1, European Papers (www.europeanpapers.eu), 2020, p. 3‑40.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; sphère première de sociabilité de l’être humain. La citoyenneté européenne a non seulement servi de support normatif à la possibilité de mener une vie familiale transnationale, en protégeant la capacité du citoyen européen à être intégré dans les sociétés des autres États membres, à s’y installer et à y nouer des relations, tout en réclamant ensuite leur reconnaissance dans l’ensemble de l’espace européen&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir, s’agissant du mariage homosexuel, CJUE, 5 juin 2018, &lt;em&gt;Coman&lt;/em&gt;, aff. C-673/16.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Mais la citoyenneté européenne a également permis de préserver la possibilité pour les plus vulnérables, les enfants notamment, de rester véritablement européens, de demeurer sur le territoire de l’Union et d’y mener leur existence malgré la situation irrégulière de leur parent&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;CJUE, 8 mars 2011, &lt;em&gt;Ruiz Zambrano&lt;/em&gt;, aff. C-34/09.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Pour parvenir à une telle protection du droit d’« être là » (&lt;em&gt;dasein&lt;/em&gt;), simplement en tant qu’européen, est valorisée une certaine représentation de la relation affective entre l’enfant et le parent qui prend soin de lui. C’est cette relation sentimentale et affective qui est à l’origine de la protection d’une vie européenne sur le territoire de l’Union, malgré les passions que suscitent l’immigration. Contrairement aux critiques qui n’y voient qu’une structure artificielle, purement fonctionnelle et désincarnée, l’Union européenne devient le siège d’une configuration de la perception de nos vies et des manières de les vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s’en faut, cependant, que la dimension sociologique de ce qu’« être européen » signifie, puisse être pleinement dévoilée ou assumée. Face à certaines pratiques sociales clivantes, il est tentant pour l’Union européenne de s’extraire, de s’abstraire même, de la réalité sociale pour se réfugier dans une approche technique des problèmes sociaux, en restant à leur superficie. Cette tentation est perceptible en matière religieuse. Longtemps demeurée à l’écart de la sphère d’influence de l’Union européenne, la religion a fait récemment irruption sur la scène juridique européenne à travers différents conflits sociaux relatifs notamment au port du voile au travail ou encore à l’abattage rituel. Mal à l’aise au regard de la sensibilité des passions que déchaîne la religion, le discours européen a fait le choix d’une lecture artificiellement sécularisée des rapports sociaux, envisagés comme des questions économiques ou techniques. S’agissant du port du voile au travail, c’est derrière la liberté commerciale de l’entreprise que s’est abrité le discours juridique européen pour considérer la question religieuse comme un problème de coût économique&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;CJUE, 14 mars 2017, &lt;em&gt;Achbita&lt;/em&gt;, aff. C-157/15.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. En conséquence, la liberté religieuse est indexée aux aléas d’une politique clientéliste, sans tenir compte de l’inséparabilité pour les croyants de leur foi et des pratiques sociales. De même, s’agissant de l’abattage rituel, la liberté religieuse s’efface cette fois derrière le bien-être animal&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;En dernier lieu, CJUE, 17 décembre 2020, &lt;em&gt;Centraal Israëlitisch Consistorie van België et a.&lt;/em&gt;, aff. C-336/19.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. A nouveau, la question est ramenée à des normes techniques ou scientifiques, à des opérations matérielles sanitaires sans véritable prise en compte de la charge spirituelle et existentielle des pratiques litigieuses. Le discours juridique européen se comporte alors un peu à la manière d’un observateur externe étranger, incapable de formuler et de saisir la signification sociale profonde du phénomène qu’il appréhende, les tensions qu’il engendre, et les instrumentalisations dont il est l’objet. Or, c’est en s’emparant pleinement des tensions existentielles des européens que l’Union et ses règles juridiques parviendront à façonner ce qu’être européen signifie. Cette signification n’est elle-même pas figée dans une quelconque essence fédérale prédéfinie. La forme fédérale que prendra l’Union européenne dépendra de la manière avec laquelle la société européenne accédera à la conscience d’elle-même. L’accession à une telle conscience passe par une attention accrue de l’Union aux modes d’existence des européens. C’est en ce sens simple que le fédéralisme européen peut être vu comme un existentialisme.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;references&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-azoulai_droit_2020&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Loïc &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Azoulai&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Droit de l’Union européenne et passions sociales »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Confluence des droits&lt;/em&gt;, vol. 2020, n° 2, UMR Droits International, Comparé et Européen (DICE), 2020, &lt;a href=&quot;https://confluencedesdroits-larevue.com/?p=107&quot;&gt;https://confluencedesdroits-larevue.com/?p=107&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-beaud_theorie_2013&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Olivier &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Beaud&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Théorie de la Fédération&lt;/em&gt;, Paris : Presses universitaires de France, 2013.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-dubout_european_2020&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Édouard &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dubout&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The European Form of Family Life: The Case of EU Citizenship »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;European Papers - A Journal on Law and Integration&lt;/em&gt;, vol. 2020 5, n° 1, European Papers (www.europeanpapers.eu), 2020, p. 3‑40, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.15166/2499-8249/372&quot;&gt;10.15166/2499-8249/372&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-lenoble_citoyennete_1992&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jürgen &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Habermas&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Citoyenneté et identité nationale »&lt;/span&gt;, in Jacques &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lenoble&lt;/span&gt; et Nicole &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Dewandre&lt;/span&gt; (dir.), &lt;em&gt;L’Europe au soir du siècle : identité et démocratie&lt;/em&gt;, Paris : Esprit, 1992, p. 17‑38, &lt;a href=&quot;https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/fr/object/boreal%3A92124&quot;&gt;https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/fr/object/boreal%3A92124&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-lacroix_europe_2004&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Justine &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Lacroix&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’Europe en procès : quel patriotisme au-delà des nationalismes ?&lt;/em&gt;, Paris : Éditions du Cerf, 2004, 205.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-muller_constitutional_2007&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Jan-Werner &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Müller&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Constitutional Patriotism&lt;/em&gt;, Princeton University Press, 2007.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
</description>
        <pubDate>Sun, 14 Mar 2021 00:00:00 +0100</pubDate>
        <link>/2021/03/14/federalisme-europeen-existentialisme/</link>
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        <category>Fédérer</category>
        
        
        <category>Etudes</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>Le fédéralisme socialiste : l&apos;idéal cosmopolitique d&apos;Orwell contre les timbres-poste du marché commun</title>
        <description>&lt;p&gt;Deux ans avant sa mort, la &lt;em&gt;Partisan Review&lt;/em&gt; demande à George Orwell d’exposer sa conception du futur du socialisme. Dans un texte intitulé “Vers l’unité européenne”, Orwell propose le même remède aux difficultés socio-économiques de l’Europe, à la division du monde en deux blocs et à la menace d’apocalypse nucléaire : l’émergence d’une fédération socialiste démocratique en Europe de l’Ouest&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;orwell_future_1947&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;George &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Orwell&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The Future of Socialism (IV) : Toward European Unity »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Partisan Review&lt;/em&gt;, Juillet-Août 1947, p. 346‑351.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; “Bien sûr, écrit-il, on ne peut pas parler d’établissement satisfaisant du socialisme tant qu’il n’est pas mondial, mais le processus doit commencer quelque part, et je ne l’imagine pas ailleurs qu’en Europe occidentale dont les États seraient fédérés et transformés en républiques socialistes sans dépendances coloniales”.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Affirmant que les États-Unis d’Europe socialistes lui “semblent aujourd’hui le seul objectif politique valable”, Orwell ne dissimule pas son pessimisme. Leur avènement lui paraît peu probable. Il n’est pourtant pas le seul à espérer au sortir de la Seconde Guerre mondiale une fédération socialiste en Europe. La séquence historique autour de l’année 1947 est d’ailleurs remarquable car l’idée d’États-Unis socialistes trouve alors un écho dans l’ensemble de la gauche européenne et n’est pas associée, pour quelques années, à une seule de ses factions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1947, l’expression “États-Unis socialistes d’Europe” a déjà plusieurs décennies. Avant et pendant la Première Guerre mondiale, les socialistes de la II&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Internationale débattent de la pertinence de ce mot d’ordre. En 1915, Lénine s’y oppose dans la presse bolchévique : selon lui, il faut se concentrer sur la révolution sociale. Trotski y est au contraire favorable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après la révolution d’Octobre et l’établissement de l’URSS en 1922, il tente de remettre cette expression au goût du jour dans les colonnes de la &lt;em&gt;Pravda&lt;/em&gt;. Le 30 juin 1923, il affirme que l’Europe est mûre pour se constituer en États-Unis socialistes. La III&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; Internationale défend ce slogan entre 1923 et 1926, avant que Trotski n’en soit expulsé. Aujourd’hui encore, les partis qui revendiquent son héritage continuent de répéter cette formule. Depuis les premières élections européennes, les trotskistes français convoquent tous les cinq ans les “États-Unis socialistes d’Europe” afin de présenter un modèle alternatif à la CEE puis à l’Union européenne. C’est le nom du programme présenté par Alain Krivine (LCR) et Arlette Laguiller (LO) en 1979 comme celui de la liste menée en 2019 par Nathalie Arthaud (LO).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est paradoxal de constater la survie dans le discours politique contemporain de ce que Trotski considérait comme un “mot d’ordre transitoire” et relatif à un contexte précis. Selon lui, les États-Unis socialistes étaient la seule manière pour l’Europe de l’après Première Guerre mondiale d’éviter le déclin économique et d’empêcher sa mise en coupe réglée par les États-Unis. L’article de Trotski met cependant en avant trois idées reprises par un grand nombre de socialistes après 1945. Dans le cadre d’une fédération socialiste, l’Europe est une réalité plus économique que géographique. Cette fédération est appelée à s’élargir ensuite vers les autres continents, en particulier ceux qui ont été colonisés. Pour faire exister l’unité européenne, la priorité est de mettre en place une planification industrielle à l’échelle continentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne nazie entend construire son propre ordre européen, ses opposants de gauche qui ne sont pas staliniens remettent en avant la nécessité d’une fédération socialiste en Europe. En 1941, trois détenus antifascistes rédigent depuis leur résidence surveillée de Ventotene un projet de manifeste intitulé : “Pour une Europe unie et libre”&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;spinelli_manifeste_1941&quot;&gt; (Altiero &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Spinelli&lt;/span&gt; et Ernesto &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rossi&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le Manifeste de Ventotene »&lt;/span&gt;, 1941)&lt;/span&gt;. Un cliché de la première édition de ce texte déposée aux Archives historiques de l’Union européenne à Florence est présenté par &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;becherucci__2017&quot;&gt; (Andrea &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Becherucci&lt;/span&gt; et Josep &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Torn&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le « Manifeste de Ventotene » »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La Revue de la BNU&lt;/em&gt;, n° 16, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 2017, p. 64‑67)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Ce texte est aujourd’hui considéré comme un jalon important du fédéralisme européen :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;il faut, dès à présent, jeter les bases d’un mouvement capable de mobiliser toutes les forces et qui sache donner naissance au nouvel organisme qui sera la création la plus grandiose et la plus innovatrice mise sur pied en Europe depuis des siècles; cela dans le but de constituer un état fédéral solide qui dispose d’une force armée européenne - au lieu et place des armées nationales - qui brise avec décision les autarcies économiques, épine dorsale des régimes totalitaires.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, ils précisent :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pour répondre à nos exigences, la révolution européenne devra être socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans un article d’avril 1943 signé sous pseudonyme et publié dans la revue états-unienne marxiste &lt;em&gt;The New International&lt;/em&gt;, le trotskiste C.L.R. James décrit les “États-Unis socialistes d’Europe” comme “l’issue pour l’Europe”&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;johnson_way_1943 johnson_way_1943-1&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;J.R. &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Johnson&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The Way Out for Europe (I) »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;The New International&lt;/em&gt;, vol. IX, n° 4, 1943, p. 116‑119 ; J.R. &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Johnson&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The Way Out for Europe (II) »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;The New International&lt;/em&gt;, vol. IX, n° 5, 1943, p. 149‑154.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Selon James, seul ce programme d’action peut éviter au continent européen la colonisation par l’URSS ou par le camp des “Nations Unies”. Faisant de la révolution socialiste en Allemagne un préalable à la libération véritable de l’Europe, James appelle tous les ouvriers européens concentrés en Allemagne à se rebeller contre l’État nazi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les camps de concentration même, la construction d’une fédération socialiste après la fin de la guerre oriente la vie quotidienne de certains détenus politiques. Dans son roman de 1947 &lt;em&gt;Les jours de notre mort&lt;/em&gt;, le militant trotskiste David Rousset écrit ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Depuis Buchenwald, sans relâche, je m’étais efforcé de comprendre, […], de me lier étroitement avec les communistes allemands, de préparer ainsi, grâce à cette cohabitation cordiale, à cette appréciation quotidienne obligatoirement sincère […] un climat favorable à un examen politique commun après la guerre : cette expérience des camps devait nous servir, aux uns et aux autres, pour construire des États-Unis socialistes d’Europe&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;rousset_les_1947&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;David &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rousset&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Les Jours de notre mort&lt;/em&gt;, Paris : Éditions du Pavois, 1947.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette volonté de fédérer autour du socialisme les peuples européens libérés est également exprimée dans les manifestes politiques publiés à la libération des camps, par exemple dans le “Manifeste des sociaux démocrates de l’ancien camp de concentration de Buchenwald” signé le 13 avril 1945 par des détenus venus de toute l’Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’immédiat après-guerre, fédérer dans une structure socialiste les différents peuples européens devient un point de ralliement pour plusieurs tendance de la gauche non stalinienne. L’utopie du pacifisme intégral qui pouvait les lier dans l’entre-deux-guerres est remplacée par un projet plus concret et moins moral : l’unification de l’Europe par la planification économique et le fédéralisme politique. Dans son &lt;em&gt;Histoire du socialisme au XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle&lt;/em&gt;, Léo Valiani écrit en 1948, comme James cinq ans plus tôt, que la seule issue pour le socialisme européen est la constitution d’États-Unis socialistes d’Europe après une révolution en Allemagne&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;valiani_histoire_1948&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Leo &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Valiani&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Histoire du socialisme au XXe siècle&lt;/em&gt;, Paris : Nagel, 1948.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La structure continentale qui défend le plus ouvertement le fédéralisme européen socialiste est le Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe (MEUSE). Le premier congrès de ce mouvement constitué par des hommes politiques se situant à gauche des partis socio-démocrates européens se tient à Londres en février 1947. Lors de son deuxième Congrès à Montrouge en juin de la même année, ses membres affirment comme Orwell qu’il y a une « seule position possible pour éviter une 3e guerre mondiale : une fédération socialiste européenne ». Dans le document de travail discuté, la fédération européenne est présentée comme la seule manière de sauver le socialisme non communiste :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut dire que si l’idée de la fédération socialiste européenne dépendait avant la guerre du socialisme, maintenant c’est le socialisme et tout l’avenir du socialisme qui dépendent dans une large mesure de la formation de la fédération socialiste européenne.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dès la troisième réunion à Londres en décembre 1947, la lutte contre la colonisation et l’unification économique de l’Europe, l’Asie et l’Afrique sont à l’ordre du jour. Trotski avait imaginé en son temps une fédération socialiste eurasiatique et Orwell avait un temps espéré, dans l’entre-deux-guerres, que l’Empire britannique se transforme en fédération socialiste et post-coloniale. Le MEUSE d’Europe va plus loin et rêve d’une planification et d’un fédéralisme tricontinentaux. Cette orientation anti-coloniale intéresse un autre mouvement socialiste en cours de constitution au début de l’année suivante. En février 1948, le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), créé entre autres par Jean-Paul Sartre et David Rousset, s’affiche en effet comme pro-européen et milite pour « une libre fédération démocratique révolutionnaire des peuples ». Il rejoint les débats du MEUSE.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1948, l’orientation radicale du Mouvement se tempère néanmoins rapidement. Ses membres débattent de l’opportunité de participer au Congrès de l’Europe organisé à la Haye en mai 1948 sous la présidence d’honneur de Winston Churchill, fédéraliste européen peu socialiste. Les Britanniques de l’&lt;em&gt;Independent Labour Party&lt;/em&gt; refusent de s’y rendre tandis que certains Français du MEUSE y participent comme simples observateurs. Fin novembre 1948, le choix de s’affilier au mouvement de fédéralisme transpartisan conduit à un changement de nom pendant le congrès de Puteaux : le Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe devient le Mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein du MSEUE, la priorité n’est plus de refonder le socialisme à une échelle européenne mais d’installer au plus vite une fédération politique. Rejoignant les réflexions d’autres groupes fédéralistes, le MSEUE demande de plus en plus urgemment la convocation d’une Assemblée constituante européenne. Selon le Mouvement, c’est la seule manière de rendre démocratique les institutions du Plan Schumann destinées à gérer le charbon et l’acier. Henri Frenay défend la convocation d’une Assemblée populaire européenne. Dans une brochure diffusée par le MSEUE en 1951 et intitulée “Du fédéralisme utopique au fédéralisme scientifique”, le socialiste belge Raymond Rifflet déplore la construction d’une Europe fondée sur des accords techniques plutôt que sur un acte politique. Il prédit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce sera l’Europe des timbres-poste, des autostrades, des lignes de chemin de fer conçues suivant un plan coordonné, ce ne seront jamais, ni de près ni de loin, les États-Unis d’Europe avec la rationalisation de la production, la hausse concertée du niveau de vie, l’unification politique indispensables.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Rifflet préconise au contraire le développement d’un soutien populaire à l’Europe comme condition de succès de l’union continentale : “La première chose à faire est de créer une conscience européenne comme l’on s’est efforcé de créer au siècle dernier, une conscience de classe dans la masse des travailleurs”. Ironiquement, Rifflet devient, dans les années 1960, un fonctionnaire au service de la Commission européenne.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;references&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-becherucci__2017&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Andrea &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Becherucci&lt;/span&gt; et Josep &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Torn&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le « Manifeste de Ventotene » »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;La Revue de la BNU&lt;/em&gt;, n° 16, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 2017, p. 64‑67, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.4000/rbnu.684&quot;&gt;10.4000/rbnu.684&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-johnson_way_1943-1&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
J.R. &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Johnson&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The Way Out for Europe (II) »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;The New International&lt;/em&gt;, vol. IX, n° 5, 1943, p. 149‑154, &lt;a href=&quot;https://www.marxists.org/archive/james-clr/works/1943/05/way-out-europe.htm&quot;&gt;https://www.marxists.org/archive/james-clr/works/1943/05/way-out-europe.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-johnson_way_1943&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
J.R. &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Johnson&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The Way Out for Europe (I) »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;The New International&lt;/em&gt;, vol. IX, n° 4, 1943, p. 116‑119, &lt;a href=&quot;https://www.marxists.org/archive/james-clr/works/1943/04/way-out-europe.htm&quot;&gt;https://www.marxists.org/archive/james-clr/works/1943/04/way-out-europe.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-orwell_future_1947&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
George &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Orwell&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« The Future of Socialism (IV) : Toward European Unity »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Partisan Review&lt;/em&gt;, Juillet-Août 1947, p. 346‑351, &lt;a href=&quot;http://www.bu.edu/partisanreview/books/PR1947V14N4/HTML/files/assets/basic-html/#346&quot;&gt;http://www.bu.edu/partisanreview/books/PR1947V14N4/HTML/files/assets/basic-html/#346&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-rousset_les_1947&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
David &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rousset&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Les Jours de notre mort&lt;/em&gt;, Paris : Éditions du Pavois, 1947.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-spinelli_manifeste_1941&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Altiero &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Spinelli&lt;/span&gt; et Ernesto &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Rossi&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Le Manifeste de Ventotene »&lt;/span&gt;, 1941, &lt;a href=&quot;https://www.cvce.eu/obj/le_manifeste_de_ventotene_1941-fr-316aa96c-e7ff-4b9e-b43a-958e96afbecc.html&quot;&gt;https://www.cvce.eu/obj/le_manifeste_de_ventotene_1941-fr-316aa96c-e7ff-4b9e-b43a-958e96afbecc.html&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-valiani_histoire_1948&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Leo &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Valiani&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Histoire du socialisme au XXe siècle&lt;/em&gt;, Paris : Nagel, 1948.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
</description>
        <pubDate>Sun, 07 Mar 2021 00:00:00 +0100</pubDate>
        <link>/2021/03/07/federalisme-socialiste/</link>
        <guid isPermaLink="true">/2021/03/07/federalisme-socialiste/</guid>
        
        <category>Fédérer</category>
        
        
        <category>Etudes</category>
        
      </item>
    
      <item>
        <title>L’espace autonome du football européen</title>
        <description>&lt;p&gt;L’Europe du football peut être distinguée du football européen, au même titre que le terme d’Europe politique est désormais un terme consacré pour parler de l’Union. Ces termes recouvrent une multitude de réalités : ainsi ce que l’on entend par l’Europe du football, ce sont différentes fédérations de football de différents pays qui, tout en conservant une part de leur souveraineté, se sont unies en association à laquelle elles délèguent partiellement l’organisation de compétitions, sur le territoire européen, entre équipes européennes. Si l’Union des associations européennes de football (UEFA) se veut à l’Europe du football ce que l’Union européenne est à l’Europe politique, la comparaison entre ces deux institutions qui régissent chacune leur champ ne saurait avoir de valeur en elle-même ; mais en faisant voir la complexité des relations entre ces institutions qui régissent le football européen, cet article entend expliquer pourquoi le football européen paraît – bien davantage que sur les autres continents – en déconnexion avec l’ensemble du monde social.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;luefa-une-organisation-qui-simpose-dans-son-espace&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;L’UEFA, une organisation qui s’impose dans son espace&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme tout projet politique, si tant est que l’on puisse dire de l’Europe du football qu’elle est politique, il n’y a aucune naturalité dans la création de cette union. L’Union européenne découle de processus socio-historiques complexes et de la volonté de certains acteurs-clés, dont l’UEFA est en partie le produit.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;genese-et-institutionnalisation-de-leurope-concertee-du-football&quot; class=&quot;level3&quot;&gt;
&lt;h3&gt;Genèse et institutionnalisation de l’Europe concertée du football&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L’UEFA est l’union de 55 fédérations de football née le 15 juin 1954 sous l’égide de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) - l’organe régulateur du football mondial –, où elle était l’une des six fédérations continentales membres de la FIFA. Ce projet d’une union européenne du football remonte aux années 1920 et est porté par un Français, Henri Delaunay. Son but est l’organisation de compétitions entre équipes européennes, sur la base du modèle sud-américain préexistant, qui existe depuis 1916 en ligue organisée de football ; prenant appui sur ce précédent, certains dirigeants européens de football — le Français Delaunay donc, mais aussi l’Italien Ottorino Barrassi – avec des journalistes sportifs — dont Gabriel Hanot et Jacques Goddet&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-0&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Le premier est connu pour avoir eu l’idée de créer l’actuelle Ligue des Champions (autrefois « Coupe des clubs champions européens »), et le second n’est autre que le fondateur du journal &lt;em&gt;l’Équipe&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;, tous deux journalistes sportifs à &lt;em&gt;l’Équipe&lt;/em&gt; – voient l’intérêt de faire naître une Europe du football.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’on note d’emblée que ce sont les mêmes nations&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-1&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;La France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie mais aussi l’Espagne. Il est intéressant de noter en revanche que l’Angleterre, au départ isolationniste, s’est néanmoins vite impliquée dans ce projet, tout comme la Suisse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; qui président à l’élaboration du projet d’une Europe politique et d’une Europe du football, la seconde verra toutefois l’implication d’un nombre plus important de pays (bien que l’Europe de l’Ouest y soit toujours fortement représentée). Par ailleurs cette Europe du ballon rond qui est de trois ans l’aînée de l’Union semble se détacher du contexte politique de la guerre froide puisqu’elle comprend dès sa fondation l’adhésion des fédérations issues du bloc de l’Est. L’URSS gagne même la première édition du championnat d’Europe des Nations, ou Euro, organisé par l’UEFA en 1960. Si cette Europe du football se veut donc autonome vis-à-vis de l’Europe politique, elle ne saurait pour autant ignorer le contexte qui l’entoure. Elle a ainsi répondu favorablement à la demande d’adhésion de la fédération israélienne de football en 1994, évitant ainsi d’éventuelles confrontations à haut risque entre équipes israéliennes et arabes que laissait prévoir l’inscription de l’état hébreu au sein de la fédération asiatique où les pays Moyen-Orientaux sont nombreux&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-2&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;On peut tout de même remarquer que les fédérations arménienne, turque et azérie sont toutes trois membres de l’UEFA, et que tout risque de dérapage lors de rencontre sportive n’est ainsi pas totalement exclu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. On note ici que l’adhésion à l’UEFA ne nécessite pas de critère géographique très précis — bien que l’Europe géographique soit elle-même une réalité à géométrie variable — puisque le Kazakhstan est en aussi membre&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-3&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Les raisons principales de l’intégration du Kazakhstan à l’UEFA sont d’abord la possibilité de se confronter à des équipes d’un meilleur niveau que les équipes asiatiques, nivelant vers le haut le football kazakh dans son ensemble. Ensuite, la perception de plus gros revenus liés aux retransmissions des matchs, tant entre équipes nationales qu’entre clubs (participation à des compétitions lucratives). Si le fonctionnement de la fédération kazakh semble correspondre formellement aux critères d’admission de l’UEFA, l’intérêt de cette dernière pour une intégration semble plus mystérieux. On peut toutefois émettre l’hypothèse que, comme pour l’Union européenne, accueillir le plus grand nombre de pays possibles confère à l’UEFA davantage de poids et de crédibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi est née une union européenne de football qui organisera, à l’initiative de journalistes français, sa première compétition en 1955 avec la Coupe des clubs champions européens (future Ligue des champions). Mais l’UEFA n’est au départ qu’une institution créée de toute pièce dans un champ où elle n’exerce pas le monopole de l’organisation et de la législation qu’elle a depuis obtenu. Si aujourd’hui ce monopole apparaît évident et presque indiscutable, l’UEFA a d’abord été en concurrence avec d’autres acteurs au sein de son espace : comme l’Union européenne, sa légitimité n’était en rien acquise et elle a dû prouver aux pays membres et non-membres son utilité et sa capacité d’action. Si aucune organisation similaire ne lui préexistait – et qu’aucune ne verra le jour par la suite, témoignant de sa réussite – c’est face à des acteurs propres à l’espace du football européen qu’elle a dû se créer sa place (société de paris sportifs, fédérations), comme face à d’autres acteurs institutionnels, au premier rang desquels l’Union européenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, attardons-nous sur la manière dont l’UEFA en est venue à être considérée comme un acteur majeur dans son champ, pour ensuite mieux comprendre la lutte d’influence qui l’oppose à l’Union européenne.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;la-professionnalisation-et-le-prestige-la-construction-dune-image-soignee-pour-un-monopole&quot; class=&quot;level3&quot;&gt;
&lt;h3&gt;La professionnalisation et le prestige : la construction d’une image soignée pour un monopole&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La structuration et la professionnalisation rapide de L’UEFA lui ont permis de rapidement s’affirmer dans son champ. Sa structure comprend quatre organes fixes : un président, un Congrès (qui joue le rôle d’un parlement), un Comité exécutif et des commissions permanentes&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-4&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;S’attarder sur le rôle de chaque organe n’est pas le propos de cet article mais j’invite les plus courageux d’entre vous à consulter le site officiel de l’UEFA qui détaille tout ceci : &lt;a href=&quot;https://fr.uefa.com/insideuefa/about-uefa/&quot; class=&quot;uri&quot;&gt;https://fr.uefa.com/insideuefa/about-uefa/&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. C’est en particulier sous la présidence du Suisse Gustav Wiederkehr, entre 1962 et 1972, que l’UEFA entame ce processus de professionnalisation. Gustav Wiederkehr a en effet doté l’UEFA d’outils essentiels avec la création de commissions (comme la commission d’études de l’arbitrage par exemple)&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;vonnard_ligue_2019&quot;&gt;&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-5&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir Philippe &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Vonnard&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Une ligue des champions avant l’heure ? L’UEFA face au projet de la Coupe Télé-Magazine »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Sciences sociales et sport&lt;/em&gt;, vol. N° 13, n° 1, L’Harmattan, 2019, p. 113‑136.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; ou la mise en place de cours (pour entraîneurs notamment) permettant ainsi de légitimer la place de l’UEFA dans son espace. Le fait de s’être structurée tôt et d’être pionnière en matière de recherche et d’étude du football a donc rapidement fait de l’UEFA un acteur incontournable dans son champ, jusqu’à en faire un interlocuteur privilégié et incontournable pour tout autre acteur — interne ou externe à l’espace du football.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En parallèle du crédit scientifique et de l’organisation professionnelle, l’UEFA s’est attelée à se bâtir une image désintéressée, où elle œuvre pour le plus grand bien du football européen et pour la promotion d’un football solidaire et inclusif. Tout d’abord, par ses liens à deux Europes que tout oppose dans les années 1950 et 1960, l’UEFA joue un rôle de médiation en organisant des rencontres entre équipes et ouvre quelque part une brèche dans le rideau de fer&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-6&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir &lt;em&gt;Genèse et Formation de l’UEFA, Chapitre 4. La création de l’UEFA (1954-1960&lt;/em&gt;) in &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;vonnard_europe_2018&quot;&gt; (Philippe &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Vonnard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’Europe dans le monde du football : génèse et formation de l’UEFA (1930-1960)&lt;/em&gt;, Bruxelles : P.I.E Peter Lang, 2018, 1 vol)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Comme indiqué ci-dessus, l’URSS finira championne de l’Euro 1960 organisé en France, tandis qu’en 1966 le Real Madrid de la période franquiste rencontrera en finale de Coupe des clubs champions le Partizan Belgrade — club fondé par des officiers de l’armée populaire yougoslave au nom évocateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’UEFA utilise aussi divers outils de communication, notamment sur son site internet, pour s’imposer auprès du grand public : ainsi, un clip vidéo&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-7&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://fr.uefa.com/insideuefa/about-uefa/what-uefa-does/&quot; class=&quot;uri&quot;&gt;https://fr.uefa.com/insideuefa/about-uefa/what-uefa-does/&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; (d’environ 3 minutes) présente simplement l’organisation et sa politique. Cette dernière y est résumée à un triptyque : &lt;em&gt;Protect, Promote, Develop Football in Europe&lt;/em&gt; (Protéger, promouvoir et développer le football en Europe). Chacun de ces trois piliers se réfère explicitement à des idées précises. L’idée de devoir protéger le football se réfère notamment aux luttes contre le dopage et le trucage. Quant aux deux autres piliers, la promotion et le développement du football, l’UEFA déclare que 80% des recettes générées par ses grandes compétitions sont directement réinjectées « dans le football » sous-entendu moins lucratif (donc amateur ou féminin par exemple&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-8&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;On peut noter par ailleurs que ces prises de position pour le développement de ces secteurs du football s’accompagnent au concret de la formation de commissions permanentes dédiées, par exemple la Commission des finances ou Commission du football féminin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;). Pour expliciter ces propos, l’organisation se veut protectrice et promotrice des valeurs du sport qu’elle souhaite développer à tous les niveaux. Dans cette perspective, elle prône les valeurs d’inclusion, d’accessibilité et d’égalité ; en somme, l’UEFA veut encourager la démocratisation du football.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On note que ces valeurs prônées par l’UEFA ne sont pas celles qui ont motivé sa création, issue de deux volontés communes des élites des fédérations de football de pays européens : la volonté d’être représenté et d’avoir plus de poids au sein du comité exécutif de la FIFA, et la mise sur pied de compétitions européennes. Cet intérêt porté au football “à tous les niveaux” est donc plus récent que la protection des intérêts des fédérations européennes. Tout comme l’Union politique qui avait au départ une visée essentiellement économique et qui s’est décidée bien après à élargir son champ d’action jusqu’à toucher récemment au champ de la santé. Pour l’UEFA, ce tournant symbolique assoit un peu plus sa légitimité dans son champ et dans sa périphérie : c’est le prestige éclatant d’une association professionnelle œuvrant de façon désintéressée qui participe au processus de monopolisation du football européen.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;une-union-europeenne-qui-sinvestit-dans-lespace-du-football&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Une Union européenne qui s’investit dans l’espace du football&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’Union Européenne n’a pas été la première institution supra-nationale à se saisir de la question des affaires sportives puisque le Conseil de l’Europe l’a précédé dans la promotion de normes d’éthique sportive avec en 1967 l’adoption d’une résolution visant à la mise en place par les états membres d’une réglementation anti-dopage, puis en 1985 la signature d’une convention européenne sur la violence et les débordements de spectateurs lors de manifestations sportives&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-9&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Cette convention est notamment adoptée dans un contexte où la violence est omniprésente dans les stades de football avec la forte activité des Hooligans dont le modèle, au départ britannique, s’est exporté partout en Europe y compris en France. L’année 1985 marque d’ailleurs un tournant dans l’histoire du hooliganisme puisque le degré de violence et la médiatisation de celui-ci atteignent leur paroxysme avec ce que l’on a appelé le Drame du Heysel, à Bruxelles, faisant 39 morts et des centaines de blessés. Voir : &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;mignon_violence_1995&quot;&gt; (Patrick &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Mignon&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La violence dans les stades : supporters, ultras et hooligans »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Cahiers de l’INSEP&lt;/em&gt;, vol. 10, n° 1, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 1995, p. 3‑44)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Ce n’est qu’en 2009 avec le Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne que sera consacré une base juridique aux prérogatives de l’UE dans le domaine du sport. Cependant, l’Union a pénétré l’espace du sport européen dès les années 1990.&lt;/p&gt;
&lt;section id=&quot;lintervention-du-politique-dans-le-champ-footballistique&quot; class=&quot;level3&quot;&gt;
&lt;h3&gt;L’intervention du politique dans le champ footballistique&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L’UEFA, en émergeant petit à petit comme la structure représentative du football européen, semblait devoir tomber sous la coupe des lois d’un autre espace supranational, concomitamment auquel elle s’était développée : l’Union européenne. Ainsi, en 1995 l’Europe politique et économique s’immisce dans le football par l’intermédiaire de la Cour de Justice des Communautés Européennes qui intervient dans le cadre d’un litige. Celui-ci porte sur l’application des règles en vigueur dans le domaine du ballon rond entre un joueur professionnel belge, Jean-Marc Bosman, et son club. En effet, l’Europe communautaire est consacrée par l’adoption du traité de Maastricht (ou Traité sur l’Union Européenne) en 1992 instaurant la libre circulation des citoyens européens sans frontières intérieures&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-10&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Article 3, paragraphe 2, Traité sur l’Union Européenne, 1992.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Or sur ce point, l’Europe du football, qui s’est surtout développée dans « la sphère privée »&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;barcelo__2007&quot;&gt;&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-11&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Laurent &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Barcelo&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’ « europe des 52 »... »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Guerres mondiales et conflits contemporains&lt;/em&gt;, vol. n° 228, n° 4, Presses Universitaires de France, 2007, p. 119‑133.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; ne respectait pas le droit communautaire puisqu’elle établissait des quotas de joueurs étrangers – et le terme incluait les ressortissants des pays membres – dans un club. Bosman souhaitait changer de club en 1990, mais ce quota l’empêchait de rejoindre le club français dans lequel il devait s’engager. La ligne juridique du cas Bosman fut de considérer les joueurs de football professionnels comme des travailleurs exerçant une activité économique semblable à une autre : finalement, en 1995, la CJCE donna raison au plaignant. De cette affaire Bosman naîtra une jurisprudence dont l’arrêt porte le nom. S’il consacre l’entrée sans régulation du néo-libéralisme dans le domaine du football, cet arrêt change aussi le visage du football européen. Désormais, avec la levée des quotas, le marché des transferts de joueurs fait l’objet d’une bulle spéculative tirant sans cesse les sommes engagées vers le haut, du fait d’une concurrence accrue pour attirer les meilleurs joueurs, européens ou non. La conséquence directe en est une forte concentration de talents dans un petit nombre de clubs de football, qui grâce à leur pouvoir financier – et l’attractivité sportive qui s’ensuit – se constituent en une oligarchie footballistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à ce revers subi dans la bataille d’influence livrée avec l’Union Européenne, l’UEFA s’activera pour que son monopole soit acquis définitivement, afin d’éviter toute ingérence dans ses affaires.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;la-specificite-sportive-ou-comment-composer-avec-lunion-europeenne&quot; class=&quot;level3&quot;&gt;
&lt;h3&gt;La “spécificité sportive”, ou comment composer avec l’Union européenne&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L’un des intérêts pour l’UE de s’impliquer dans les politiques publiques du sport, en plus de participer à la santé publique, ou à l’éducation et la solidarité, est aussi de faire circuler l’idée d’« appartenance à la communauté » par le biais du sport&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;miege_troisieme_2019&quot;&gt;.&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-12&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Colin &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Miège&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Troisième chapitre. L’Union européenne et le sport dans sa globalité »&lt;/span&gt;, in &lt;em&gt;Les organisations sportives et l’Europe&lt;/em&gt;, Paris : INSEP-Éditions, 2019, p. 178‑213.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; Le sport est ainsi consacré comme l’un des vecteurs culturels essentiels à l’existence dans la mentalité publique d’une Europe véritable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce projet se concrétise en 2007 dans le Traité de Lisbonne, ou Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne. Le premier alinéa de l’article 165 stipule entre autres que « l’Union contribue à la promotion des enjeux européens du sport, tout en tenant compte de ses spécificités, de ses structures fondées sur le volontariat ainsi que de sa fonction sociale et éducative ». Cet alinéa reconnaît la place particulière qu’occupe le sport dans la société et son rôle. Il le distingue ainsi comme espace à part entière, possédant ses enjeux et acteurs et déjà largement structuré. L’UEFA répond à cet article en publiant le 15 décembre 2010 un document énonçant sa position quant à l’article 165 du TFUE : « L’UEFA invite la Commission européenne, le Parlement européen et les Etats membres à reconnaître que les fédérations sportives sont investies d’une mission d’intérêt général justifiant une application du droit de l’UE à leur égard qui soit circonstanciée et respectueuse de leurs prérogatives dans l’édiction des règles et sanctions sportives ». Par ce texte, l’UEFA affirme son autonomie en se pliant implicitement aux règles de l’Union européenne. Elle régit donc son champ footballistique, chapeautée mais de loin par une Union européenne ayant assuré qu’elle avait le droit d’intervenir – ou de ne pas intervenir. Car aucune règle édictée au sein de l’espace du football européen par l’UEFA n’a depuis été contestée par un acteur extérieur à cet espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est dans cette optique d’autonomisation que l’UEFA a pu étendre ses prérogatives et se munir d’un outil de régulation économique qui est propre à son espace et qui est le produit de sa bureaucratie. Ainsi depuis une décennie existe le « fair-play financier », adopté en 2010 et effectif à compter de l’exercice 2014-2015 : un outil empêchant strictement un club de dépenser plus d’argent qu’il n’en génère. Face à la dérégulation du marché et notamment celui des joueurs&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-13&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Le nombre de transactions sur le marché des joueurs de football a explosé depuis l’arrêt Bosman en 1995, tant en quantité que sur les sommes investies : ainsi en 2001 Zidane fut transféré de la Juventus au Real Madrid pour 75 millions d’euros (les transferts électroniques étant déjà en euros) faisant de lui le détenteur du record. En 2017, le brésilien Neymar fut transféré pour trois fois ce montant du FC Barcelone au PSG, avec des transferts à 9 chiffres qui se sont largement démocratisés durant la seconde moitié des années 2010.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;, l’UEFA a voulu amortir l’impact sportif de cette libéralisation, notamment au regard de l’écart déjà conséquent entre fédérations et clubs riches historiquement performants d’une part, et fédérations émergentes d’autre part. De plus, en tant que grande protectrice du football et de ses valeurs, l’UEFA souhaite freiner le processus d’infiltration de logiques et d’intérêts commerciaux qui risqueraient de ternir l’image d’un sport affiché comme populaire et désintéressé – et l’image de l’UEFA par ricochet. En ce sens, cet outil qu’est le fair-play financier permet de surveiller les dépenses des clubs. Or, la plupart des meilleurs clubs européens, déficitaires, empruntaient régulièrement aux banques (ils le font encore, mais avec plus de précautions). Grâce au fair-play financier, l’UEFA entend gérer à présent de manière stricte l’économie de l’ espace footballistique, suivant une ligne politique qui semble aux premiers abords s’écarter d’une Europe politique qui tend à s’affranchir des barrières économiques et faciliter les échanges commerciaux&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-14&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;L’escalade des sommes engagées (sur le marché des transferts de joueurs mais aussi dans leurs grilles de salaires) ne semble toutefois guère atteindre l’élite du football européen, dont les comptes et ainsi les transactions ont récemment bien plus pâti de la crise de la Covid-19. Entre des billetteries inactives du fait des restrictions sanitaires et de la distanciation sociale, et des droits télévisés impayés par certains diffuseurs dans le cas français, l’heure était à la prudence cette saison.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;conclusion&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’UEFA a-t-elle protégé le football européen et les valeurs dont il est vecteur face aux pénétrations des logiques extérieures, notamment marchandes ; en bref, l’UEFA a-t-elle rempli ce qui était l’une de ses missions principales ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pénétration de logiques néo-libérales et d’intérêts financiers dans la sphère du sport par les processus socio-historiques dont nous avons fait l’examen, à la suite de Manuel Schotté&lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;schotte_structuration_2014&quot;&gt;,&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-15&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Manuel &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Schotté&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La structuration du football professionnel européen »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Revue Francaise de Socio-Economie&lt;/em&gt;, vol. n° 13, n° 1, La Découverte, 2014, p. 85‑106.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; nous permettent de mieux comprendre cette déconnexion totale entre les sommes engagées dans cet espace et le reste du monde social. À la racine du problème, l’Union européenne a joué un rôle — sans peut-être en saisir toutes les conséquences — mais l’UEFA semble se complaire dans cette situation où, grâce à son pouvoir d’attraction et ses moyens financiers, le football européen se maintient à la cime du football mondial. C’est en effet sur la vieille Europe que tous les meilleurs joueurs du monde se donnent rendez-vous, au détriment du développement du football sur les autres continents. Les titres mondiaux majeurs sont globalement trustés par l’Europe : ainsi, sur les dix dernières coupe du monde, sept ont été remportées par des nations européennes&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-16&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;La dernière remportée par une nation non-européenne était l’édition 2002, qui a vu le Brésil s’imposer. Le constat est similaire pour le Mondial des clubs opposant les clubs vainqueurs de coupes continentales : sur seize éditions, seules quatre ont été remportées par des clubs non-européens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;. Les revenus attachés aux compétitions européennes de football — incomparables avec tout autre revenus générés par une compétition sportive&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-17&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-17&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Sur l’exercice 2018-2019, la seule UEFA Ligue des Champions a généré en droits médias environ 2,5 milliards d’euros (&lt;a href=&quot;https://editorial.uefa.com/resources/025a-0f8430695a0d-922536b2ec43-1000/rapport_financier_de_l_uefa_2018_19_annexe.pdf&quot;&gt;en ligne&lt;/a&gt;).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; et qui tendent à s’accroître avec par exemple la création de la nouvelle &lt;em&gt;Nations League&lt;/em&gt; — nourrissent un cercle que certains estiment vertueux (qu’il s’agisse de présidents de clubs, d’actionnaires de ceux-ci, ou de hauts-fonctionnaires de l’UEFA) tandis qu’il semble vicieux à d’autres — notamment les supporters “ultras”&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-18&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-18&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Le supportérisme ultra se caractérise par un soutien indéfectible à un club — par l’animation des tribunes — mais aussi par la transmission d’une vision du football et la défense de certaines valeurs. Cette vision implique la défense d’un football dit populaire, en opposition à ce qui est couramment appelé le football moderne — sous entendu un football qui aurait récemment basculé dans une logique mercantile bafouant les valeurs de solidarité, d’égalité et d’émancipation traditionnellement rattachées au football. Pour un retour critique sur ceux-ci, voir : &lt;span class=&quot;citation&quot; data-cites=&quot;hourcade_engagement_2000&quot;&gt; (Nicolas &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Hourcade&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’engagement politique des supporters « ultras » français. Retour sur des idées reçues »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Politix. Revue des sciences sociales du politique&lt;/em&gt;, vol. 13, n° 50, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 2000, p. 107‑125)&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt; — tant le football, sport autrefois populaire et accessible, paraît perdre la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait toutefois injuste d’omettre que cette dérive du football professionnel, où les médias parlent finalement autant d’argent que de terrain, a un versant positif : tous les revenus générés sont redistribués et si la majeure partie finit dans les caisses des clubs professionnels (près de 2 milliards pour les clubs participants à la Ligue des Champions en 2018-19), plus de 275 millions d’euros ont été reversés pour la même période à différentes associations, fédérations, clubs amateurs etc. — ce que l’UEFA appelle pudiquement « le football de base » — afin de promouvoir leur développement&lt;span class=&quot;sidenote-wrapper&quot;&gt;&lt;label for=&quot;sn-19&quot; class=&quot;margin-toggle sidenote-number&quot;&gt;&lt;/label&gt;&lt;input type=&quot;checkbox&quot; id=&quot;sn-19&quot; class=&quot;margin-toggle&quot;/&gt;&lt;span class=&quot;sidenote&quot;&gt;Voir le &lt;a href=&quot;https://editorial.uefa.com/resources/025a-0f84306659d7-45382178fbb0-1000/rapport_financier_de_l_uefa_2018_19.pdf&quot;&gt;rapport financier 2018/19&lt;/a&gt;, p. 7-9.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet espace du football européen est donc autonome et cette autonomie s’est vue consacrée par une base juridique fournie par l’Union européenne. Brandir cette autonomie qui lui confère une marge de manœuvre était comme montrer patte blanche : apporter un élément de réponse aux accusations de déconnexion de cet espace par rapport à l’ensemble du monde social. Car s’il est autonome, il n’est pas indépendant et il est notamment irrigué par des logiques – économiques, politiques ou géopolitiques – qui lui sont extérieures et qui le façonnent également.&lt;/p&gt;
&lt;/section&gt;
&lt;section id=&quot;references&quot; class=&quot;level2&quot;&gt;
&lt;h2&gt;Références&lt;/h2&gt;
&lt;div id=&quot;refs&quot; class=&quot;references csl-bib-body&quot; role=&quot;doc-bibliography&quot;&gt;
&lt;div id=&quot;ref-barcelo__2007&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Laurent &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Barcelo&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’ « europe des 52 »... »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Guerres mondiales et conflits contemporains&lt;/em&gt;, vol. n° 228, n° 4, Presses Universitaires de France, 2007, p. 119‑133, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-4-page-119.htm?contenu=resume&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-4-page-119.htm?contenu=resume&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-hourcade_engagement_2000&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Nicolas &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Hourcade&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« L’engagement politique des supporters « ultras » français. Retour sur des idées reçues »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Politix. Revue des sciences sociales du politique&lt;/em&gt;, vol. 13, n° 50, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 2000, p. 107‑125, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.3406/polix.2000.1089&quot;&gt;10.3406/polix.2000.1089&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-miege_troisieme_2019&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Colin &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Miège&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Troisième chapitre. L’Union européenne et le sport dans sa globalité »&lt;/span&gt;, in &lt;em&gt;Les organisations sportives et l’Europe&lt;/em&gt;, Paris : INSEP-Éditions, 2019, p. 178‑213, &lt;a href=&quot;http://books.openedition.org/insep/2556&quot;&gt;http://books.openedition.org/insep/2556&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-mignon_violence_1995&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Patrick &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Mignon&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La violence dans les stades : supporters, ultras et hooligans »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Cahiers de l’INSEP&lt;/em&gt;, vol. 10, n° 1, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 1995, p. 3‑44, DOI: &lt;a href=&quot;https://doi.org/10.3406/insep.1995.889&quot;&gt;10.3406/insep.1995.889&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-schotte_structuration_2014&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Manuel &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Schotté&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« La structuration du football professionnel européen »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Revue Francaise de Socio-Economie&lt;/em&gt;, vol. n° 13, n° 1, La Découverte, 2014, p. 85‑106, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2014-1-page-85.htm&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2014-1-page-85.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-vonnard_ligue_2019&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Philippe &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Vonnard&lt;/span&gt;, &lt;span&gt;« Une ligue des champions avant l’heure ? L’UEFA face au projet de la Coupe Télé-Magazine »&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;Sciences sociales et sport&lt;/em&gt;, vol. N° 13, n° 1, L’Harmattan, 2019, p. 113‑136, &lt;a href=&quot;https://www.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sport-2019-1-page-113.htm&quot;&gt;https://www.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sport-2019-1-page-113.htm&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;
&lt;div id=&quot;ref-vonnard_europe_2018&quot; class=&quot;csl-entry&quot; role=&quot;doc-biblioentry&quot;&gt;
Philippe &lt;span class=&quot;smallcaps&quot;&gt;Vonnard&lt;/span&gt;, &lt;em&gt;L’Europe dans le monde du football : génèse et formation de l’UEFA (1930-1960)&lt;/em&gt;, Bruxelles : P.I.E Peter Lang, 2018, 1 vol.
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/section&gt;
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        <pubDate>Sat, 06 Feb 2021 00:00:00 +0100</pubDate>
        <link>/2021/02/06/espace-autonome-football-europeen/</link>
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