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Entretien avec Pierre Assouline

EntretiensMarie Chuvin et Jules Rostand • Publié le 26 novembre 2020 • Dossier : Traduction

Pierre Assouline est romancier, biographe, journaliste et a rédigé à la demande du Centre national du livre une étude remarquée intitulée La condition du traducteur. À quelques jours de la remise du prix Goncourt, nous l’avons interviewé pour qu’il nous parle de la place du traducteur en Europe.

l’Esprit européenVous avez écrit un rapport en 2011 sur la condition du traducteur. Est-ce que vous pourriez nous dire quel rôle joue aujourd’hui le traducteur dans la société française et européenne ?

Pierre Assouline – Ce rapport avait été commissionné par le Centre National du Livre et le Ministère de la Culture, et mon objectif était de faire un état des lieux de la traduction et des traducteurs en France. J’ai commencé mon texte en citant le proverbe « heureux comme Dieu en France »,Pierre Assouline, La condition du traducteur, Paris : Centre national du livre, 2011, p. 8.

car je m’étais aperçu que les traducteurs français avaient une situation tout à fait exceptionnelle en Europe. La France est l’un des rares pays, sinon le seul, à reconnaître la traduction comme un métier à part entière et non une activité mineure que l’on pratique en passe-temps lorsque l’on a un salaire fixe par ailleurs. Les traducteurs traduisent : de la littérature bien sûr, mais aussi des sciences humaines, géopolitique, économie, qui requièrent une véritable spécialisation pour être traduites sans contresens et avec exactitude.

Pour actualiser, je pourrais dire que plus il y aura d’Europe, plus il y aura une appétence pour la traduction et une demande forte de traducteurs. Et je pense qu’il y a une fondamentale demande d’Europe de la part des peuples et de fait, au vu du nombre des langues de l’Europe, une demande croissante de traduction. Il y a deux métiers différents (traducteur et interprète) mais dans un cas comme dans l’autre, il ne suffit pas d’être bilingue. C’est un métier en soi. Qu’il faut rémunérer à sa juste valeur, pour soutenir la traduction et soutenir les traducteurs. Grâce à ce rapport, le tarif du feuilletLe feuillet est une des unités de mesure en fonction de laquelle la traduction est rétribuée. Un feuillet est constitué de 1 500 signes et est calculé dans la langue d’arrivée.

est passé de 20 € à 23 € pour l’anglais ; pour les langues rares comme le hongrois, l’hébreu, l’arabe ou le norvégien, il est monté à 26 €, parfois 28 €, parce que les traducteurs de ces langues sont peu nombreux et la rareté se paie aussi. Le métier est de plus en plus reconnu et il faut s’en féliciter.

EEVous avez parlé d’une « demande d’Europe ». Qu’entendez-vous par-là ?

PA – Je pense qu’il y a une demande d’Europe qui correspond à la demande d’État. Depuis le début de la pandémie, les Français, même les plus hostiles à l’État, se sont tournés vers lui avec bonheur pour y puiser des ressources, pour pourvoir au chômage partiel par exemple. C’est le rôle de l’État. Et je crois que ce rôle a entraîné une demande d’Europe, parce qu’on s’est aperçus qu’on ne pouvait pas lutter contre la pandémie à l’échelle nationale, mais qu’on avait besoin d’unité. C’est pourquoi le Brexit en ce moment se révèle une lourde erreur : on trouve au Royaume-Uni l’un des plus forts taux de contamination et ils doivent y faire face seuls. Alors que dans l’Union s’est établie une solidarité européenne, avec le fonds de soutien afférent – des sommes qui n’auraient pas pu être débloquées autrement. Je pense que cela va jouer en faveur de l’Union européenne et que cela va aider à développer deux choses.

La première, c’est l’Europe de la défense ; la seconde, qui me concerne et m’intéresse davantage, c’est l’Europe de la culture. Il faut l’encourager, organiser beaucoup plus d’événements en collaboration avec l’Union européenne qui peut y investir des fonds qui, pour l’instant, restent inutilisés. Du fait d’un problème de communication d’abord, d’un problème de complexité des démarches ensuite. Mais je crois invinciblement en cette Europe de la culture. C’est le moment ou jamais de faire connaître l’Europe de la culture et de montrer ce que cela peut être.

EEPour en revenir à la traduction, il nous semble qu’il se dégage une opposition forte entre deux écoles : entre une tradition qui la considère comme un filtre entre l’œuvre originale et le lecteur, et une autre qui considère le texte traduit comme une œuvre à part entière. Comment se structure ce rapport à la traduction en France et en Europe ?

PA – En France, la reconnaissance du rôle du traducteur vient de la reconnaissance du métier de traducteur. Avant la parution de mon rapport, il existait déjà un signal de cette considération pour le traducteur en France : c’était tout simplement la mention du traducteur, que j’ai appuyée de toutes mes forces. Il faut valoriser le nom du traducteur sur les couvertures. Peut-être pas à l’égal de l’auteur, peut-être en plus petit, peut-être sur la quatrième de couverture, mais il faut absolument l’y inscrire. Certains éditeurs affirment que cela abîme le graphisme ; mais Actes Sud et Gallimard, par exemple, réussissent à faire de très belles couvertures en indiquant le nom du traducteur.

Loin d’être anecdotique, cette valorisation contribue à faire sortir les traducteurs de l’invisibilité dans laquelle ils avaient été relégués pendant trop longtemps. Depuis plusieurs années émergent des colloques, des rencontres, mais cela n’est pas suffisant. À l’heure actuelle, mon rêve serait de conduire une émission de critique littéraire réalisée entièrement avec des traducteurs des livres, sans aucun critique, sans aucun éditeur. Les traducteurs sont les seuls à avoir analysé l’œuvre de l’intérieur et en profondeur (ce qu’aucun auteur ne fait) afin de pouvoir précisément traduire exactement la pensée du livre. Je dis souvent aux lecteurs français de Salman Rushdie, de façon un peu radicale, qu’il n’y a pas un mot de Salman Rushdie dans leur livre. Et c’est strictement vrai. Tous les mots sont du traducteur, pour traduire la pensée de Salman Rushdie avec ses propres termes. Mettre le nom du traducteur sur la couverture serait une manière de reconnaître que le traducteur est le co-auteur du livre.

Dans d’autres pays, comme en Allemagne, être traducteur n’est pas un vrai métier. Il n’y a pas de statut, pas de règles, c’est laissé à la discrétion des maisons d’édition. La France est pionnière, mais il faudrait que l’Europe de la culture devienne un enjeu majeur dans chaque pays, qu’une identité européenne se crée et se surajoute aux autres identités. Car l’Europe, c’est le Janus biface : être à la fois européen et français, allemand, italien, polonais.

EEAujourd’hui, on note une montée en puissance de la traduction automatique, même dans les activités de traduction juridique. Représente-t-elle une menace pour les traducteurs ?

PA – Il faut distinguer traduction de littérature générale, qui est le côté noble de la traduction, et traduction technique, qui est parfois plus alimentaire. Surtout pour la traduction technique, mais à terme pour la traduction littéraire aussi, je le crains, je le crois, l’algorithme va jouer un rôle majeur ; il n’y a qu’à voir l’efficacité d’un algorithme comme DeepL. La traduction automatique va rendre des services, mais on risque d’avoir des œuvres littéraires entièrement traduites par des algorithmes. Les traducteurs ont beau revendiquer un sens artistique qui est effectivement au cœur de leur métier, face aux réalités économiques, c’est parfois difficile. Dans certains cas, les traducteurs n’ont aucun atout de leur côté, face à un éditeur qui décide de baisser arbitrairement la paye de moitié et qui brandit une traduction DeepL en cas de désaccord…

EECertains auteurs comme Victor Hugo, Shakespeare ou Dante incarnent des littératures nationales et l’on observe d’une certaine manière une patrimonialisation de leur héritage littéraire. La création d’une littérature proprement européenne implique-t-elle de se dégager de ces colosses nationaux pour se replier sur des auteurs moins connus et moins marqués nationalement ?

PA – Pour élaborer un corpus européen de littérature, il faut d’abord partir des d’intellectuels humanistes et cosmopolites. Quelques noms émergent : Milan Kundera, Claudio Magris, parmi les auteurs en vie ; Umberto Eco, George Steiner, Stefan Zweig s’intégreraient parfaitement dans ce panorama littéraire européen. Pour être européen, le premier critère est d’être lu et traduit dans les langues de l’Europe. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est que l’on a de vrais auteurs européens, par exemple Ken Follett, P.D. James (récemment décédée), Javier Cercas, Antonio Muñoz Molina ou Javier Marias. Quand ces auteurs publient, on trouve leurs livres quasiment simultanément dans toutes les librairies d’Europe, dans toutes les langues nationales. Et la liste est plus longue qu’on ne le croit : sans même parler de Kundera, chez les plus jeunes on trouve Pierre Lemaître, Amélie Nothomb, Michel Houellebecq qui sont européens. Ce sont des auteurs de langue française, ne reste qu’à activer la circulation des auteurs de langue étrangère ! Nous sommes particulièrement bien dotés de ce point de vue-là, car en France, 20% environ des nouveautés en librairie sont des livres traduits – quand ils ne sont que 3% aux États-Unis, par exemple.

EELes traducteurs jouent alors un rôle central en rendant accessible à tous une littérature à la fois diverse et unifiée par un même souffle. Ce serait aux traducteurs d’élaborer le corpus européen ?

PA – En tout cas d’y participer, il n’est pas question qu’ils soient les seuls. Les traducteurs doivent être intégrés au processus décisionnel, il ne faut surtout pas que ce soit des fonctionnaires qui s’emparent du corpus européen. Non pas pour en exclure totalement les fonctionnaires, mais pour que les traducteurs récupèrent leur bien et pour créer une culture européenne. Le corpus doit être forgé par des écrivains, des traducteurs, des gens de culture.

Il y a un prix pour aider à la définition du corpus : le prix Formentor de littérature, qui distingue chaque année un écrivain et l’aide à être traduit simultanément dans les langues européennes. Le directeur de la Fondation Formentor m’avait demandé de réfléchir avec lui à des liens qu’il pourrait former avec d’autres associations – l’Académie Goncourt, par exemple – pour une organisation européenne de la culture. Mais il y également, à Berlin, l’Alliance européenne des Académies qui m’avait contacté pour fonder une alliance pour la culture au niveau supranational. Et votre revue rentre parfaitement dans ce projet d’élaboration d’une culture commune.

EELes penseurs de la culture européenne se sont penchés sur la question de la traduction, notamment sur le plan littéraire. Si le personnage de Salvatore dans le Nom de la Rose en dit long sur la pensée d’Umberto Eco à propos des langues européennes, on retient souvent de son œuvre la formule : « la traduction est la langue de l’Europe ». Le traducteur est-il condamné à porter le fardeau de l’élaboration d’une langue européenne ?

PA – La seule langue européenne, c’est le latin ! Plus sérieusement, je ne vois cette mission ni comme un fardeau ni comme un poids. D’abord, « la langue de l’Europe » est une expression qui m’effraie. Je suis pour des langues d’Europe, mais surtout pas pour une langue de l’Europe. Je suis parti de cette phrase pour mon rapport, vous savez ! Comme toutes les formules, elle est brillante, paradoxale, mais ne résiste pas à l’examen : la traduction est une tour de Babel, oui, mais qui ne le savait pas ? C’est abstrait mais aussi, à mon sens, vide. Le plein, le concret, se trouve du côté de la pluralité des langues officielles de l’Union européenne, à l’échelle européenne.

La langue commune à l’Europe, ce n’est évidemment pas le latin, ce n’est pas non plus l’anglais, c’est l’humanisme, c’est la culture. Une culture parlée dans de multiples langues, déclinée de multiples manières, car elle se nourrit de la diversité et non de l’unicité. S’il fallait un représentant de cette langue européenne, je n’élirais pas Milan Kundera, mais Pétrarque. Parce qu’en lui s’incarne l’humaniste moderne, celui qui a su faire la synthèse entre ce qu’il y avait de meilleur chez les Anciens et la modernité. J’aime beaucoup un néologisme créé par Proust dans la Recherche du temps perdu : « pétrarquiser ». « Allons les amis, allons pétrarquiser ensemble » !

EELa culture antique irrigue donc l’identité européenne ?

PA – Oui, bien sûr. Ce qu’ont en commun un habitant de Trieste, de Madrid, de Paris aux histoires nationales très particulières, c’est une histoire qui plonge ses racines dans l’Antiquité : Rome et Athènes, la culture grecque, latine, romaine, qui est fondée sur l’humanisme des AnciensSur ce point, voir notre lecture du geste d’archéologie littéraire entrepris par Carlo Ossola dans son ouvrage Fables d’identité : pour retrouver l’Europe.

. Peut-être faudrait-il créer un néo-humanisme du XXIᵉ siècle !

Je vais prendre l’exemple de Josef Koudelka. Tchèque né en Moravie, il a sillonné toute l’Europe centrale, l’Europe méridionale, la France : c’est un véritable Européen. L’exposition en cours à la BnFDont nous avons souligné les points forts et les faiblesses dans deux recensions publiées ici-même.

reflète cet européanisme : je voudrais la voir portée dans toute l’Europe pour montrer aux peuples ces ruines partagées. Voilà ce qui nous rassemble : des ruines. Car celles d’Athènes ou de Cnossos sont semblables à celles que l’on peut retrouver partout en Europe.

Pour que la culture européenne ait un ancrage solide, nous devons donc nous concentrer sur tout ce qui constitue notre fonds commun – et je pense qu’il y a beaucoup de choses, à commencer par les guerres. Le président Macron joue un rôle pionnier de chef de file politique en Europe aujourd’hui ; c’est aussi à la France de jouer ce rôle sur le plan culturel, en tant que patrie des intellectuels. Ils ont été inventés ici, le mot a été inventé ici ! Il y a une responsabilité historique française, bien que ni Paris, ni la France, ni la langue française n’aient plus l’éclat dont ils rayonnaient lorsqu’on parlait français dans toutes les cours d’Europe. Mais tout Italien cultivé parle français, aujourd’hui encore. Et les locuteurs du français sont encore bien présents dans les élites nationales : à Bucarest, à Varsovie, à Prague, il y a une rémanence du français comme langue de la culture.

EEVous définissez-vous comme un Européen ?

PA – Entre autres, car je suis beaucoup de choses ! C’est une grave erreur de croire que l’identité représente un bloc figé et exclusif. Pour ne pas qu’elle devienne nationaliste, il faut admettre une chose : l’identité est mouvante, ouverte, dynamique. Parmi les facettes qui constituent mon identité, il y a la France évidemment ; il y a la part juive ; il y a le Maroc, le monde islamique où j’ai vécu et qui a beaucoup compté. Mes ancêtres ont vécu au Maroc, j’y ai vécu moi-même et lorsque j’y retourne, je suis chez moi.

Quand je parcours l’Europe comme je l’ai fait en écrivant Golem,Pierre Assouline, Golem : roman, Paris : Gallimard, 2015, 1 vol.

dont l’histoire se déroule sur les traces du golem à Iași, en Roumanie, je me sens chez moi. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je suis chez moi. Quand je suis en Allemagne, je suis chez moi, parce que je me retrouve dans cette culture allemande, parce que je parle régulièrement avec Thomas Mann. En ce moment, j’écris un roman qui se passe sur un paquebot, où toutes les nationalités, toutes les langues se mélangent – et je suis chez moi sur ce paquebot. Mon identité est multiple, variée et mouvante. Bien sûr, l’Europe en représente une part importante, mais elle n’est aucunement exclusive des autres.

EEPour conclure cet entretien, qu’est-ce que, pour vous, l’esprit européen ?

PA – L’esprit européen, c’est connaître le passé de l’Europe pour mieux préparer son présent et surtout son avenir. Il découle de la culture, pas de la politique ni de l’économie. Se cantonner à l’Europe qui existe aujourd’hui, c’est-à-dire pour l’essentiel l’Europe économique, revient à vider le projet européen de sa substance.

Mais attention cependant : si l’esprit européen est purement culturel et porté sur les grands auteurs comme Joseph Roth, Stefan Zweig, Thomas Mann, il risque de nous entraîner dans la nostalgie, puis de verser de la nostalgie à la mélancolie. Aujourd’hui, s’il veut être positif, il faut qu’il digère tout ce passé, qu’il le rumine, puis qu’il s’en libère. Sinon, c’est le basculement dans la nostalgie. Milan Kundera disait : « un Européen c’est quelqu’un qui a la nostalgie de l’Europe ». C’est typiquement ce que j’appellerais une réaction Mitteleuropa. Je dis cela d’autant plus que Kundera tient en horreur le mot « Mitteleuropa », il ne l’emploie jamais, il le dénonce même.Milan Kundera, « Un Occident kidnappé: ou la tragédie de l’Europe centrale », Le Débat, vol. 27, n° 5, 1983, p. 3.

L’Europe doit, au contraire, être pleine de vie, forte d’énergies différentes, bouillonnante de projetsUn point précisément développé dans notre manifeste.

, et non pas un personnage de Magris qui va se soûler au bistrot de Trieste. Il faut que l’esprit européen soit une arme qui serve concrètement à faire avancer les choses, à animer les peuples, et qu’ils s’y reconnaissent. Sans esprit européen, pas d’identité européenne.

Références

Pierre Assouline, Golem : roman, Paris : Gallimard, 2015, 1 vol.
Pierre Assouline, La condition du traducteur, Paris : Centre national du livre, 2011, 1 vol.
Milan Kundera, « Un Occident kidnappé: ou la tragédie de l’Europe centrale », Le Débat, vol. 27, n° 5, 1983, p. 3, DOI: 10.3917/deba.027.0003.

Pour aller plus loin

Consultez l’ensemble des articles du dossier : Traduction

Marie Chuvin et Jules Rostand le 26 novembre 2020 dans l’Esprit européen