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Traductologie plurithéorique : la diversité dans l’Union

EtudesBérengère Denizeau • Publié le 5 novembre 2020 • Dossier : Traduction

Au fil de la construction européenne se sont épanouies en France des méthodes de traduction, nourries de théories et de concepts différents. Tous les traducteurs sont inspirés d’un même amour de la langue mais développent une pratique et une réflexion personnelle, qui adhère en général à l’un des grands courants présentés.

Discipline dont l’étendue des champs d’étude n’a d’égale que la perplexité qu’elle suscite et la méconnaissance dont elle souffre, la traductologie, loin d’être l’inquiétante secte que son nom suggère, est reconnue depuis les années 70 comme une science (logos) à part entière, fondée sur l’observation et la description de la traduction (traducto).

Cet article présente quelques-unes des plus importantes théories et méthodes traductologiques, sous le prisme des enseignements dispensés dans des formations. Toutes porteuses du label European Master in Translation 2019/2024 (EMT), elles répondent aux critères de qualité définis par la direction générale de la traduction de la Commission européenne. De l’aptitude à s’adapter aux besoins spécifiques du récepteur à la capacité à se placer en tant que médiateurs dans des contextes interculturels parfois complexes, un cadre établi par des experts européens définit précisément les quatorze compétences dont doivent disposer les étudiants à l’issue de ces formations. Sans accuser celles-ci de s’inscrire dans un courant théorique cloisonné, notons qu’une simple visite de leur site internet ou brochure de présentation s’est souvent révélée fructueuse pour saisir l’ancrage des méthodologies de traduction qu’elles préconisent.

La pluralité des théories qui caractérise le réseau EMT se présente sous le jour d’une cohabitation harmonieuse entre divers courants et méthodologies. Elle offre le choix aux jeunes traducteurs, à leur entrée dans le monde professionnel, de valider le courant d’ancrage de leur formation, de le rejeter ou de l’associer, de manière consciente ou non, à d’autres paradigmes : pour Jacques Pelage, « Connaître différentes théories peut ouvrir l’âme du traducteur à chercher toute une gamme de solutions les plus variées, et peut aussi faciliter au traducteur la justification voire la défense nécessaire de ses choix ».Jacques Pelage, La traduction des discours juridiques : problématique et méthodes, Fontenay-sous-Bois : J. Pelage, 2007, p. 8.

Si un amarrage théorique est une base d’observation nécessaire pour le traducteur néophyte, celui-ci n’est qu’un point de départ au développement de l’esprit critique apte à lui fournir des clés pragmatiques puisque « tous les traducteurs professionnels développent une réflexion personnelle sur l’exercice de leur métier, qui constitue un fil conducteur dans leur activité quotidienne. ».ibid., p. 46.

Les formations observées dans cet article sont les suivantes :

  1. le master professionnel « Traduction éditoriale, économique et technique » de l’Ecole Supérieure des Interprètes et Traducteurs (ESIT) de l’Université Sorbonne-Nouvelle,
  2. les masters « Parcours traduction professionnelle », « Parcours traduction audiovisuelle et accessibilité » et « Parcours traduction littéraire » de l’Institut de Traducteurs, d’Interprètes et de Relations Internationales (ITIRI) de l’Université de Strasbourg,
  3. le master « Traduction, localisation et gestion de projets » du Centre de Formation des Traducteurs, Terminologues et Rédacteurs techniques (CFTTRT) de l’Université Rennes 2,
  4. le parcours « Communication Interculturelle et Traduction » de l’Institut de management et de communication interculturels (ISIT) et
  5. le master « Traduction Spécialisée Multilingue » (TSM) de l’Université de Lille-Roubaix.

La théorie interprétative de la traduction de l’ESIT

L’Ecole Supérieure des Interprètes et des Traducteurs, si elle n’est plus aussi normative qu’à l’époque où elle était dirigée par sa fondatrice, Danica Seleskovitch, continue pour autant de plaider pour la visée communicative, élément clé de sa fameuse Théorie interprétative de la traduction (TIT). Celle-ci affirme qu’au sein de la traduction, tout est interprétation au cœur d’une démarche collaborative faisant du traducteur un intermédiaire entre un émetteur qui veut se faire comprendre et un récepteur qui veut comprendre. Cette théorie a représenté une petite révolution dans les années 1970, à une époque où la pensée dominante consistait à considérer le texte à restituer comme une entité pouvant être interprétée hors de son contexte, comme une transposition phrase par phrase. Pendant longtemps, pour qu’une traduction soit jugée recevable, il était admis qu’elle devait être transposable, un peu comme si sur les logiciels de traduction informatique de plus en plus utilisés aujourd’hui, il suffisait de basculer un énoncé d’une langue à une autre puis de revenir à la version source et de s’assurer qu’elle correspond bien à l’énoncé de départ. La TIT s’éloigne des théories linguistiques en ce qu’elle refuse de considérer la traduction comme un acte de transposition appliquée sous le prisme des unités fondamentales que sont le mot, le syntagme et la phrase, toute en reconnaissant l’importance de la forme selon les domaines. Il n’est pas anecdotique que la théorie interprétative soit parfois appelée « théorie de l’École de Paris ». L’héritage de la TIT est encore très présent à l’ESIT qui revendique pour vocation celle de « Former des interprètes de haut niveau, capables d’assurer une communication précise, fidèle et fluide entre les participants » et « des spécialistes de la traduction capables de s’adapter à tous les contextes et de garantir la fiabilité et la qualité de l’information écrite, afin d’apporter une réelle valeur ajoutée aux entreprises et organisations »Brochure générale de 2017-2018 remise aux étudiants et candidats de l’ESIT.

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L’approche lexico-cibliste prônée par l’ITRI

Les masters de cette formation s’inscrivent dans une approche davantage tournée vers la lexicographie et exaltent une visée théorique quelque peu différente : parmi ses objectifs, la formation prévoit d’une part d’ « aborder la traduction sous un angle analytique : caractériser les différents types de discours du document source et découvrir le transfert linguistique et culturel par des supports à visée rédactionnelle »Maquette de présentation des formations de l’ITRI, téléchargeable sur le site : http://itiri.unistra.fr/ (consulté le 03/11/2020).

 ; d’autre part de former ses étudiants à la « Traduction comparative ». Elle leur propose en outre d’apprendre à « utiliser des ressources documentaires et des dictionnaires » ou encore de « parfaire [leurs] connaissances linguistiques » là où l’ESIT précise que « n’étant pas une école de langue, son objectif est de préparer à la vie active des étudiants maîtrisant déjà une ou deux langues en plus de leur langue maternelle ». Enfin, l’ITIRI préconise « d’éliminer tout phénomène d’étrangeté et tout ‘effet’ ou ‘ressenti’ de traduction dans le texte cible » s’inscrivant dans la perspective éminemment cibliste des Belles infidèles qui, dès le XVIIe siècle, tentaient de remettre les œuvres latines et grecques au goût du jour par des stratagèmes linguistiques visant à camoufler les ambiguïtés du texte source.

L’approche comparatiste prônée par le CFTTRT

De manière plus explicite, le site de veille du Centre de Formation des Traducteurs, Terminologues et Rédacteurs de l’Université Rennes 2, recommande vivement à ses lecteurs, « pour traduire correctement un texte »Blog de veille du Centre de Formation des Traducteurs, Terminologues et Rédacteurs de l’Université Rennes 2 : https://sites-formations.univ-rennes2.fr/lea-cfttr/veille/ (consulté le 03/11/2020).

, de privilégier la théorie linguistique tendant à considérer la traduction avant tout comme un contact de langues. Elle préconise notamment et en la nommant, l’approche comparatiste de Jean Darbelnet et Jean-Paul Vinay qui, dans les années 1960, évoquent la nécessité de confronter la langue de départ et celle d’arrivée afin d’en faire mieux ressortir les différences et d’éviter les interactions entre les deux tout en calquant au mieux la forme littérale du contenu source.

La théorie fonctionnaliste du Skopos prônée par le parcours TSM

Le parcours « Traduction Spécialisée Multilingue » (TSM), en s’engageant à « doter les étudiants des compétences nécessaires pour leur permettre de s’adapter »Site internet de la formation TSM de l’université de Lille : <https://lea.univ-lille.fr/formations/masters/tsm/< (consulté le 03/11/2020).

à tout type de projet de traduction, s’inscrit dans la théorie du skopos (du grec « finalité ») des linguistes allemands Katharina Reiss et Hans Vermeer (1978).Katharina Reiss et alii, Towards a general theory of translational action: skopos theory explained, 2015.

Ce courant postule que toute action de traduction répond à une finalité et que chaque texte est muni d’un objectif qui détermine les méthodes et les stratégies selon lesquelles ledit texte doit être traduit. C’est le principe même de la traduction professionnelle et rémunérée qui considère la finalité comme déterminante de l’action et la manière. Le traducteur est alors l’élément clé du processus de communication et de production du texte cible. Selon cette approche, un même texte peut être traduit plusieurs fois, de différentes manières, selon les exigences du domaine et du commanditaire de la traduction. C’est le type de traduction choisi en fonction du skopos qui détermine si le texte traduit doit se conformer aux conventions stylistiques et référentielles de la culture source ou de la culture cible.

La traduction comme acte de communication interculturelle prônée par l’ISIT

Anciennement appelé Institut supérieur d’interprétation et traduction, l’ISIT a changé son nom pour Institut de management et de communication interculturels et s’enorgueillit de ne pas se contenter de former des traducteurs mais des futurs professionnels de la communicationSite internet de l’ISIT : https://www.isit-paris.fr/ (consulté le 03/11/2020).

 : l’opération traduisante est alors considérée avant tout comme un pont entre deux langues cultures. Il est entendu que dans ce cadre, le terme polysémique « culture » renvoie à son acception sociologique en opposition à la nature, de par son caractère non-inné, comme représentante de l’ensemble des croyances, activités et pratiques communes à une même société. Selon cette définition, elle est la somme de deux composantes : d’une part les valeurs, d’autre part les normes qui correspondent aux pratiques auxquelles l’ensemble de la société est tenu de se conformer. Ces deux composantes, dont l’utilité première est la cohésion sociale, entretiennent un lien de cause à effet avec la langue : c’est elle qui exprime ce qui est accepté et prohibé dans le même temps qu’elle doit s’adapter à la réalité de son espace d’expression. Le traducteur est alors un médiateur de la communication interlinguistique et interculturelle dont la délicate mission consiste à trouver des équivalences permettant au texte cible de « fonctionner » dans la culture réceptrice.

L’absence des théories herméneutiques héritières du premier romantisme allemand

Au chapitre des courants traductologiques qui ne sont préconisés par aucune de nos formations EMT, figure l’approche herméneutique de l’ethnorelativisme et du « décentrement »Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger : culture et traduction dans l’Allemagne romantique Herder, Goethe, Schlegel, Novalis, Humboldt, Schleiermacher, Hölderlin, Paris : Gallimard, 1984, 311.

qui, à la fin du XVIIIe siècle en Allemagne, s’oppose à la traduction dite « ethnocentrique ».ibid.

En prônant une ouverture vers la culture de départ et une empathie vers « l’Autre », cette approche adjure le traducteur de s’abstenir d’interpréter pour adapter le contenu à un public récepteur, action considérée comme une trahison, et prône une fidélité à l’émetteur du texte original. L’acte éthique de la traduction consisterait alors à mener le second lecteur vers le premier auteur et non à malmener ce dernier pour l’adapter aux normes et valeurs réceptrices. Walter Benjamin considère que la traduction, pour être éthique, ne doit être destinée qu’à un lectorat en mesure de comprendre la culture source. Il préconise alors la littéralité.Walter Benjamin, Expérience et pauvreté suivi de Le conteur La tâche du traducteur, Cedric Cohen Skalli (trad.), Paris : Éd. Payot & Rivages, 2011, 1 vol.

Si cette visée de la traduction apparaît sous un jour éminemment noble et altruiste, plaçant l’œuvre originale sous le signe d’une immanence qu’il convient de préserver dans l’acte traductif, elle n’est guère adaptée à la dimension à la fois fonctionnaliste et communicative que lui reconnaît l’Union européenne qui considère le multilinguisme comme l’un de ses principes fondateurs, « un exemple remarquable d’unité dans la diversité, l’un des piliers du projet européen »Site internet officiel de l’Union européenne : https://ec.europa.eu/education/policies/linguistic-diversity_fr (consulté le 23/10/2020)

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Conclusion

L’interdisciplinarité qui caractérise la traductologie et la variété du cadre théorique au sein duquel s’inscrivent les formations françaises en traduction appartenant au réseau European Master’s in Translation 2019/2024 répondent ainsi à l’In varietate concordia dont l’Union européenne a fait sa devise, cette même diversité vertueuse qui confère au multilinguisme un pouvoir de lutte contre le « globish »Barbara Cassin, Éloge de la traduction : compliquer l’universel, Paris : Fayard, 2016, 1 vol.

décrié par la philosophe Barbara Cassin selon laquelle :

Il faut au moins deux langues pour savoir qu’on en parle une. Quand on sait que c’est une langue que l’on parle, la violence n’est déjà plus la même. On sait que c’est une langue et qu’il y en a d’autres : « une langue entre autres ». On commence à pouvoir la comparer, réfléchir sur comment elle est fabriquée, et quel monde elle produit. Alors, à mon avis, on échappe à la violence aveugle.Fabienne Durand-Bogaert, « Barbara Cassin – «  Il faut au moins deux langues pour savoir qu’on en parle une  ». Entretien avec Fabienne Durand-Bogaert », Genesis. Manuscrits – Recherche – Invention, n° 38, Sigales, 2014, p. 133.

Références

Walter Benjamin, Expérience et pauvreté suivi de Le conteur La tâche du traducteur, Cedric Cohen Skalli (trad.), Paris : Éd. Payot & Rivages, 2011, 1 vol.
Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger : culture et traduction dans l’Allemagne romantique Herder, Goethe, Schlegel, Novalis, Humboldt, Schleiermacher, Hölderlin, Paris : Gallimard, 1984, 311.
Barbara Cassin, Éloge de la traduction : compliquer l’universel, Paris : Fayard, 2016, 1 vol.
Fabienne Durand-Bogaert, « Barbara Cassin – «  Il faut au moins deux langues pour savoir qu’on en parle une  ». Entretien avec Fabienne Durand-Bogaert », Genesis. Manuscrits – Recherche – Invention, n° 38, Sigales, 2014, p. 129‑137, DOI: 10.4000/genesis.1294.
Jacques Pelage, La traduction des discours juridiques : problématique et méthodes, Fontenay-sous-Bois : J. Pelage, 2007, 1 vol.
Katharina Reiss et alii, Towards a general theory of translational action: skopos theory explained, 2015.

Pour aller plus loin

Consultez l’ensemble des articles du dossier : Traduction

Bérengère Denizeau le 5 novembre 2020 dans l’Esprit européen