Remonter des Enfers. Sur Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo
Lectures • Marie Chuvin • Publié le 14 décembre 2020
En prenant comme point de départ le suicide d’un frère, Camille de Toledo nous embarque dans une histoire entre l’Allemagne et la France, dans l’Europe pacifiée. Sur les traces douloureuses des ancêtres morts, il se met en quête d’un sens qui « ricoche / de vie en vie, du passé vers l’avenir / l’avenir ».

Un meurtre est un meurtre, il faut bien le dire. / Mortel, tu dois lutter contre les monstres / mais qui donc les prétendait immortels ?Poèmes : 1961-1987, Paris : Gallimard, 1987, 250.
Une invocation, une libation à un frère suicidé inaugure le livre juste ouvert – « toi, mon frère, dis-moi… » – qui continue en un poème incantatoire, résumant l’entreprise dans laquelle se lance le narrateur : trouver la réponse à cette question étrange, « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? »Toutes les italiques sont d’origine et j’ai respecté ici la prose poétique.
.
Thésée s’enfuit après le suicide du frère, Jérôme, la mort de la mère, Esther, un an plus tard et du père, Gatsby, quatre ans plus tard. Il quitte la « ville de l’Ouest » pour trouver refuge dans « la ville de l’Est », vierge de tout souvenir, où il veut arrêter la douleur. Il ne veut pas oublier, il ne peut pas oublier : la douleur au corps, il cherche au contraire à défaire ces trois cartons de mémoire qu’il a emportés en exil et à comprendre. Comprendre, tel est le maître-mot de ce livre. Comprendre et que le sens émerge.
Car si le protagoniste se baptise Thésée, ce n’est pas pour flouter les traces nettes laissées par un nom, l’empreinte tiède d’un homme véritable. Cela répond à un effort double : porter à l’universalité la douleur intimement personnelle d’une part, et renouer avec le mythe – et dans son sillage, le sens à redécouvrir – d’autre part. Ce livre part en quête de sens, se construit le sien, oscillant sans cesse entre création fragile d’un cosmos et vanité d’une telle entreprise : « j’ai fait ce que j’ai pu, dit le frère vivant, mon corps ne me porte plus et je dois chercher un sens… / tu aurais pu essayer autre chose, dit le mort, autre chose que la prière, le sens ou l’espoir ».Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle, Lagrasse : Verdier, 2020, p. 191.
Nous prend à la gorge l’impression d’un texte à bout de souffle. Dès l’abord, une absence de majuscule inaugurale, seuls les noms en prennent, autrement jamais une majuscule, jamais un point sur lequel l’œil se reposerait. Loisir n’en est pas laissé. Tout juste y a-t-il, de temps à autre, une image qui laisse respirer ce texte dense : reproduction de peinture, gros plans de photos d’enfance, illustrations scientifiques… Tantôt soutenant et complétant le texte, tantôt comme simple vide auquel s’attacher pour souffler. Avant de replonger.
Nous sommes dans la peau de l’homme qui souffre, nous avons enfilé avec lui la tunique empoisonnée de Déjanire. L’homme qui souffre dans sa chair, à la racine des dents, son côté gauche paralysé, son dos en miettes, ses os de verre malgré toutes les médecines expérimentées dont le détail nous est conté. « Nous ne sommes pas des corps isolés / ni des consciences séparées / la matière porte une mémoire, une intelligence plus vastes qui nous relient ».ibid., p. 94.
Que le sens émerge à partir de la mémoire du corps, qu’il façonne et qui le façonne, afin qu’il devienne articulé, intelligible. Afin de saisir dans sa complexité cette histoire à partir des couches sédimentées dans sa chair et ses os, ses os qui deviennent « eaux » lors des séances de méditation qui jouent, de façon très lacanienne, sur les homophonies – eaux-mophonies, dirait-on pour désigner la fluidité de la langue qui coule dans ce livre.
Mais certaines expressions reviennent, comme la douleur, lancer le narrateur :
qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ?
ou
maintenant tout tombe et la vie est maudite
ou encore
ne pas rouvrir les fenêtres du temps
disposées en forme de poème interjeté dans ces interrogations, ces points-virgules, ces suspensions. Là se joue le drame de l’inquiétude : « le frère qui reste » ne peut demeurer en repos tant que « le frère mort » n’a pas d’explication. Par conséquent, il va dévider un fil d’Ariane, pénétrer dans un Labyrinthe généalogique pour y tuer finalement un Minotaure nourri de toutes les peurs qu’il gardait. Mais Thésée est aussi, mythologiquement, ce jeune homme qui dans sa fougue n’a pas pensé à hisser une voile blanche, à enlever la voile noire symbole d’échec – et s’est ainsi rendu coupable du suicide de son père fou de chagrin. Mais qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ?
À cette référence grecque principale viennent s’ajouter des références bibliques, au fur et à mesure que l’on découvre l’ascendance de Thésée et Jérôme, famille d’émigrés juifs d’Andrinople qui forment « la lignée des hommes qui meurent » : les frères Talmaï et Nissim, Oved et Nathaniel, puis Gatsby, soudain, à l’heure où arrive le rêve américain. Le tout énoncé dans une litanie qui n’est pas sans rappeler la généalogie mythique du Livre des Rois, mais brusquement interrompue, celle-ci, par l’irruption du mode de vie étatsunien : Gatsby c’est le flambeur par excellence, celui qui donne des fêtes somptueuses en vase clos. L’histoire de ses ancêtres juifs qui avaient quitté la Turquie pour la France se superpose à celle des Juifs expulsés d’Allemagne ; l’image des chambres à gaz se télescope avec celle de son frère, pendu à une conduite de gaz. Thésée traque, partout, le sens que peuvent prendre les choses : dans les dates, dans les lieux, dans les symétries, il épanouit une signification.
C’est particulièrement sensible dans les noms, comme dans celui de son frère Jérôme, dont le saint patron fut le premier traducteur, en grec, de la Bible. Et la traduction, ou l’intraductibilité, marque cet exil volontaire d’un expatrié : « j’ai voulu détruire le français / […] tous les mots dans lesquels j’ai grandi / pour / ne plus entendre parler de… ne plus entendre parler d’eux / pour renaître dans une autre langue ».ibid., p. 176‑177.
Incommunicabilité apparente des événements vécus dans une autre langue, donc promesse de repos, et nécessité de se réfugier à l’Est, de quitter l’Ouest et sa langue saturée de souvenirs. Cette tentative d’effacement se solde par un échec : il reste dans un entre-deux des langues, refusant l’une et ne parlant pas l’autre. Cet entre-deux est fécond, à sa manière, car il est l’occasion de se rendre compte que ce qui se révèle « sur le sol allemand » est complémentaire de ce qui était « sur le sol français ». Seule l’Europe représente la voie unificatrice : France et Allemagne sont les deux faces de cette même monnaie. Et Thésée est, très profondément, européen.
Observons enfin que ce texte démontre la puissance du syncrétisme des mythes fondateurs : leur plasticité, leurs schémas répétés et même l’importance de leurs thèmes secondaires. La narration de Thésée s’imprègne des dix commandements de Moïse et s’attache à la figure d’un Juif télescopée à celle de Thésée. Depuis les premiers mots, qui résonnent en hommage à l’invocation à la Muse dans l’Odyssée, jusqu’à l’alexandrin « je suis venu, chers morts, tuer le Minotaure »,ibid., p. 209.
il se rattache à une filiation hellénique renouvelée. Si la figure centrale du Minotaure plane, omniprésente, sur ce texte, gardons-nous bien d’oublier que Thésée est aussi celui qui est descendu aux Enfers et qui, aidé d’Hercule, en est remonté. « Thésée, sa vie nouvelle » est le récit de quelqu’un qui a « deux fois vainqueur traversé l’Achéron / modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée / les soupirs de la sainte et les cris de la fée ».Gérard de Nerval, El Desdichado, Paris : GLM, 1937.