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Jeunes auteurs, traduisez !

EditoriauxBarthélémy Arvais • Publié le 12 novembre 2020 • Dossier : Traduction

Il fut un temps où la traduction faisait intégralement partie de la formation des écrivains. Valéry, Baudelaire, Larbaud s’y prêtèrent et, à travers elle, naissait une littérature européenne. Que les prosateurs d’aujourd’hui se souviennent de ce que l’on doit à la traduction !

Les prétendants à l’écriture, paradoxalement foule en ces temps de peu de lecture, gribouillent, obnubilés par le mythe de l’originalité, des bafouilles à la Artaud, des niquedouilles à la Prévert. C’est la maladie du siècle que ces pastiches qui, s’ils n’apprennent rien de la littérature, ont au moins le mérite de faire vendre du papier. Certes, les spectateurs vigilants de la littérature m’objecteront qu’il faut bien se faire les dents et, après le surréalisme, on ne s’étonnera donc point que le tour d’Italie soit devenu une déambulation à la foire. Toutefois qu’on me pardonne un regret : le temps où, au rang des exercices de styles, la traduction était comptée.

C’est toute une génération d’auteurs, dont nos mémoires gardent le souvenir de quelques noms, qui apprit la littérature auprès de cette maîtresse exigeante. Valéry traduisit Virgile, Baudelaire, Poe, Larbaud, Joyce… Quel meilleur exercice que la traduction pour forger un style, pour apprendre la maîtrise parfaite d’une langue auprès du maître d’une autre ? Libérée de la contrainte du récit pour la seule préoccupation de la forme, affranchie de la créativité même pour l’unique préoccupation de l’écriture, la traduction est bien un exercice complet de formation littéraire. Le choix minutieux du mot exact pour reproduire dans une autre langue l’idée d’un auteur vaut bien la recherche du mot juste pour traduire sa propre pensée. Confronté au texte étranger et à la difficulté de le restituer à travers le dépaysement linguistique, le jeune poète trouve là une méthode précieuse pour arpenter son dictionnaire et se livrer à la dextérité, essentielle, de la précision des mots. Auprès de ceux qu’il admire, car on ne traduit pas pour le plaisir sans avoir une certaine affinité, il devient un disciple merveilleusement attentif et, sans échanger une parole inutile avec ses maîtres, il récupère d’eux l’essence cachée de leur technique, les ressorts secrets de leur talent.

Cet apprentissage littéraire ne se contenta pas de former d’excellents auteurs à la bougie studieuse de cet exercice d’hommage qui vaut toutes les pédanteries narcissiques de nos jeunes plumitifs. De ces traductions naissaient aussi les échanges indispensables qui firent vivre les littératures nationales : derrière les dictionnaires bilingues, des langues se rencontraient, s’enseignaient l’une à l’autre les découvertes du temps, s’échangeaient les tuyaux des techniques nouvelles. Poe, malgré les milliers de kilomètres, enfantait sur les terres européennes l’audace symboliste. Joyce, par-delà la mer, enseignait à une génération lettrée les codes du Nouveau Roman. Virgile, à travers les nuées infranchissables du temps, confiait au service du style moderne les fleurs de son panache.

D’un bout à l’autre du continent, et au-delà d’ailleurs, sont ainsi nées des littératures dont le foisonnement même est la cause de la qualité de chacune. La traduction, plus que la parole et tous les mots vains, fut ce journal, ce canal par où les mots se transmirent et se diffusèrent. Grâce à elle, tout un Continent partage désormais des idées communes et les mouvements littéraires naissent là, s’aperçoivent ici, resurgissent à tel ou tel endroit, forgeant une identité que la politique, récemment seulement, portait à la maturité des commissions de Bruxelles. Avec T.S. Eliott, force est de constater cette « importante vérité à propos de la poésie en Europe : aucune nation, aucune langue, n’aurait pu faire ce qui a été fait, si les mêmes arts n’avaient pas été cultivés dans les pays voisins et dans des langues différentes ».

Le dogme de l’originalité qui règne chez les littérateurs contemporains, fruit d’une compréhension erronée des mouvements de l’art, résultat d’une appréhension bécasse de l’histoire elle-même qui n’a d’attention que pour les ruptures, a relégué la traduction à une tâche de second couteau. C’est une erreur colossale, une hérésie détestable. L’avenir d’une littérature doit s’observer à la mesure de la propension des auteurs à s’adonner à la traduction. A tous nos jeunes prosateurs, il faut donc marteler que le lieu de leur progrès, les racines de leur gloire, ne sont pas dans la quête insipide de l’originalité, dans le périple vaniteux de l’excentricité, mais bien dans le retour, encore et encore, sur ce qui a déjà été fait. De grâce, jeunes amis, traduisez !

Pour aller plus loin

Consultez l’ensemble des articles du dossier : Traduction

Barthélémy Arvais le 12 novembre 2020 dans l’Esprit européen