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l’Esprit européen

Pratiquons les langues européennes

EditoriauxHugues Faller • Publié le 10 novembre 2020 • Dossier : Traduction

Il est temps que nous, Européens, nous interrogions sur les langues que nous souhaitons utiliser dans le cadre communautaire. Ne laissons pas le confort et l’inertie nous dicter nos langues institutionnelles.

Suite à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, arrêtons-nous un instant sur la question des langues institutionnelles. L’Europe comme groupement de nations est par essence une entité polyglotte. Afin de permettre à tout citoyen de consulter les textes qu’elle produit, l’Union européenne propose à chaque État membre de déclarer une langue officielle dans laquelle seront traduits traités, textes de lois et autres documents officiels. On pourrait croire que l’Union réalise ainsi le creuset dont l’Amérique rêve. Il n’en est rien : cette illusion d’équité entre les langues ne concerne que la restitution des textes achevés, et non ceux en devenir. Consulter la loi n’est pas l’établir, et seules les langues de travail accompagnées de leurs cultures influencent la construction européenne. Mis à part quelques rares exceptions, les langues de travail utilisées aujourd’hui dans les institutions européennes sont l’anglais – principalement – ainsi que le français et l’allemand – dans une moindre mesure.

Au rang des langues officielles, l’anglais, qui n’avait pourtant été déclaré comme telle que par le Royaume-Uni, conservera ce titre, la déchéance n’étant pas prévue. Alors que l’anglais n’est la langue maternelle que de sept millions d’Européens,Jean Quatremer, « UE : après le Brexit, la fin de l’unilinguisme anglophone ? », Coulisses de Bruxelles, 16.02.2020, http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2020/02/16/ue-apres-le-brexit-la-fin-de-lunilinguisme-anglophone/, consulté le 10.11.2020.

elle continue d’être largement utilisée dans nos institutions, et vient même d’être adoptée comme langue de travail unique du parquet européen, la dernière institution commune créée post Brexit.Jean Quatremer, « Le nouveau Parquet européen parlera English only », Libération, 05.10.2020, https://www.liberation.fr/planete/2020/10/05/le-nouveau-parquet-europeen-parlera-english-only_1801317, consulté le 10.11.2020.

Entre la facilité d’usage offerte par cette langue internationale et la faiblesse du nombre de ses locuteurs natifs, ce choix pourrait paraître tout aussi logique que saugrenu. Il est temps que nous, Européens, nous interrogions sur les langues que nous souhaitons utiliser dans le cadre communautaire.

En effet, une langue est bien plus qu’un système de communication conventionné commun à un groupe d’individus. Façonnée par ses locuteurs au fil des siècles, elle entraîne avec elle un système de valeurs, de concepts spécifiques et une vision du monde singulière. Le français a par exemple permis la représentation au sein des organisations internationales de notions particulières comme le terroir, ou la clause léonineUne clause léonine ou abusive est un élément d’un contrat qui donne un avantage déséquilibré à un seul parti. Après reconnaissance de ce caractère par un juge, la clause est réputée non écrite.

. Malgré leur aspect anodin, ces termes peuvent être déterminants et la reconnaissance des appellations d’origines protégées dans le commerce international n’aurait pu émerger sans une langue internationale promouvant les terroirs. Il est donc capital que l’Europe repose sur les piliers linguistiques assortis à ses valeurs. Depuis février 2020, l’anglais n’est plus une langue officielle déclarée par un membre de l’Union, mais son utilisation institutionnelle continue de défendre les valeurs des Britanniques en leur absence. Plus généralement, elle nous encercle de murs anglo-saxons qui freinent l’émergence d’un modèle européen.

Si l’absence d’alternative consensuelle rend l’abandon de l’anglais difficile, ne laissons pour autant pas le confort et l’inertie nous dicter nos langues institutionnelles. L’utilisation de l’anglais n’est pas neutre et une langue ne devient pas internationale par le hasard de son utilisation. Les langues internationales sont défendues et promues comme telles par les vainqueurs, qui tirent de leur utilisation une influence majeure. Le flux de productions culturelles anglophones et la formation des talents dans nombre de pays anglo-saxons façonnent sur le long terme nos concitoyens et répandent avec énergie les valeurs anglaises. Si revigorer la réalisation et la diffusion des productions cinématographiques, musicales et littéraires dans toutes les langues européennes serait en premier lieu un bon véhicule des valeurs européennes, pratiquer les vingt-quatre langues officielles dans le travail est impossible. Il importe donc, en ce domaine et en ce domaine seulement, de se restreindre à un petit nombre de langues communes représentatives des cultures européennes.

Dans quelles langues devrions-nous construire l’Europe ? Il n’y a pas de proposition impartiale, mais certaines, comme le français et l’allemand, sont plus équilibrées que d’autres. D’une part, parce que le français jouit déjà du statut de langue internationale. Certes en perte de vitesse, elle demeure néanmoins parlée par 80 millions d’Européens.« La langue française dans le monde », La Bibliothèque Gallimard, Paris : Organisation internationale de la Francophonie, 14.03.2019, p. 370.

Proche des autres langues latines, elle charrie avec elle l’influence du sud de l’Europe. De son côté, l’allemand est une langue régionale plus importante, avec ses 95 millions de locuteurs européens, mais ne saurait être qualifié d’internationale. Elle est cependant un bon ambassadeur des cultures germaniques et scandinaves, jouissant d’une influence considérable à travers l’Europe orientale. Ainsi, ce binôme linguistique emporterait avec lui les singularités respectives de la pluralité européenne, de sa diversité, où Est et Ouest se rencontrent. De plus, ces langues sont au cœur de la construction initiale de l’Union et mettent en avant les six premiers membres de cette alliance. Les choisir comme langues de travail rencontrerait l’axe de construction européenne vers l’Est et permettrait un rééquilibrage exigé par les dernières arrivées et le récent départ de membres de l’Union. De surcroît, par une telle manœuvre, l’Europe renforcerait la présence du français et de l’allemand dans les instances internationales, faisant ainsi contrepoids à l’hégémonie culturelle anglo-saxonne.

Ne subissons plus les langues autres, devenons force de proposition, tout en respectant la diversité culturelle de notre continent ! Travaillons en français et en allemand ! Cette proposition n’a évidemment pas pour but d’évincer les autres langues européennes du débat législatif qui doit, dans la mesure du possible, rester polyglotte, mais elle nous permet de concilier les exigences de fluidité des débats avec l’affirmation de nos valeurs européennes.

Références

« La langue française dans le monde », La Bibliothèque Gallimard, Paris : Organisation internationale de la Francophonie, 14.03.2019, p. 370, https://www.francophonie.org/sites/default/files/2020-02/Edition%202019%20La%20langue%20francaise%20dans%20le%20monde_VF%202020%20.pdf.
Jean Quatremer, « Le nouveau Parquet européen parlera English only », Libération, 05.10.2020, https://www.liberation.fr/planete/2020/10/05/le-nouveau-parquet-europeen-parlera-english-only_1801317, consulté le 10.11.2020.
Jean Quatremer, « UE : après le Brexit, la fin de l’unilinguisme anglophone ? », Coulisses de Bruxelles, 16.02.2020, http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2020/02/16/ue-apres-le-brexit-la-fin-de-lunilinguisme-anglophone/, consulté le 10.11.2020.

Pour aller plus loin

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Hugues Faller le 10 novembre 2020 dans l’Esprit européen