Les prix littéraires européens : histoire longue, durée courte
Etudes • Lucie Rondeau du Noyer • Publié le 3 novembre 2020 • Dossier : Traduction
Le premier exemple de prix littéraire européen apparaît au début des années 1950, à l’époque où sont posés les premiers jalons de l’intégration européenne économique et politique. Depuis, de nombreuses structures et des particuliers ont cherché à promouvoir l’unité culturelle de notre continent via des prix littéraires mais la plupart des expériences ont tourné court : quels sont les obstacles récurrents à l’existence d’un prix littéraire à l’échelle européenne ?
Le premier exemple de prix littéraire européen apparaît au début des années 1950, à l’époque où sont posés les premiers jalons de l’intégration européenne économique et politique. Depuis, de nombreuses structures et des particuliers ont cherché à promouvoir l’unité culturelle de notre continent via des prix littéraires mais la plupart des expériences ont tourné court : quels sont les obstacles récurrents à l’existence d’un prix littéraire à l’échelle européenne ?
Au commencement était la Suisse
Comme souvent dans l’histoire européenne de l’après Seconde Guerre mondiale, c’est le Centre européen de la culture (CEC) de Denis de Rougemont créé en 1950 qui est à l’origine du premier « prix européen de littérature ». Parallèlement au développement d’une « Communauté des guildes du livre et book-clubs » visant à structurer à l’échelle du continent une communauté multilingue de centaines de milliers de lecteurs, le CEC invite des écrivains non publiés à lui adresser des manuscrits inédits et s’engage à publier les gagnants ainsi découverts. En 1953, ce prix est remis conjointement au Polonais Czesław Miłosz (Prix Nobel de littérature en 1980) pour La prise du pouvoir et à un ouvrier allemand inconnu, Werner Warsinsky, pour Kimmerische Fahrt. C’est la seule édition connue de ce prix et, en 1956, son jury, qui compte des membres aussi prestigieux que le Français Jean Giono, justifie l’abandon de cette distinction car aucun des manuscrits soumis ne possède une « portée assez générale pour permettre une publication en plusieurs langues ». Le CEC déclare alors son intention de transformer son prix littéraire en un programme de bourses de création.
Dans les mêmes années, également en Suisse, l’industriel Charles Veillon finance des prix littéraires qui récompensent des romans en langue française (à partir de 1948), italienne (à partir de 1952) et allemande (à partir de 1954) afin de contribuer à la réconciliation européenne. A sa mort, le prix Charles-Veillon se transforme pour devenir le Prix européen de l’essai Charles-Veillon, remis de manière continue depuis 1975. Le qualificatif d’européen ne restreint pas strictement la nationalité des récipiendaires et désigne plutôt un état d’esprit : « La Fondation est européenne. Non pas qu’elle veuille exclure toute participation non européenne, bien au contraire, mais en ce qu’elle prend la défense des facteurs inaliénables de la culture occidentale et des exigences que le christianisme y a déposées ». Récemment, les auteurs américains Richard Sennett en 2016 et Siri Hustvedt en 2019 l’ont ainsi reçu.
Les prix de l’Europe institutionnelle : hésitations et revirements
Parmi tous les prix littéraires continentaux, le Prix européen de l’essai Charles-Veillon constitue une exception remarquable du fait de sa longévité. Ainsi, le Prix Aristeion, créé en 1989 à l’initiative du Conseil européen de la C.E.E., n’a lui été remis que dix fois alors même qu’il reposait sur une formule plus originale que l’actuel Prix littéraire de l’Union européenne, sur lequel nous reviendrons. Remis chaque année dans une capitale européenne de la Culture, ce prix était à la fois itinérant et bivalent, puisqu’il récompensait des créations contemporaines mais également des traductions d’oeuvres européennes considérées jusqu’alors comme « intraduisibles ». Seul point commun avec le Prix littéraire de l’Union européenne, la présélection des romans et des traductions étaient laissée à chacun des États membres de la C.E.E., avant délibération au niveau européen.
Au XXIe siècle, c’est dans les villes où siègent les principales institutions européennes que sont remis les prix littéraires européens les plus connus. Créé en 2005 et remis jusqu’en 2015, le Prix européen de littérature était organisé par l’Association capitale européenne des littératures (EUROBABEL), sous le patronage du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe. A l’instar du célèbre prix de l’État autrichien pour la littérature européenne créé en 1965, le but de ce prix européen était de distinguer un écrivain de stature internationale et de faire connaître, pour chaque pays européen, un auteur pouvant incarner un Victor Hugo de son temps (l’Italien Erri de Lucca, le Slovène Drago Jančar, etc.).
A l’inverse, la visée du Prix du livre européen, créée en 2007 par l’association française Esprit d’Europe, est moins de primer des grandes figures européennes que de distinguer, sous l’égide du Parlement européen à Bruxelles, des romans et des essais promouvant une vision positive de l’Europe. Bénéficiant de la notoriété de ses deux Présidents successifs, Jacques Delors et Pascal Lamy, ce prix connaît un certain retentissement dans l’espace francophone. La surreprésentation de l’Europe de l’Ouest dans les sélections, le comité de parrainage et le jury de journalistes empêchent toutefois à ce prix de prétendre à un véritable écho continental.
Toujours à Bruxelles, la Commission européenne organise tous les ans depuis 2009 un prix de littérature de l’Union européenne, plus égalitaire et plus pointu. Plutôt que de consacrer une gloire littéraire déjà installée, le prix cherche à faire connaître des écrivains en début de carrière et venant des 37 pays participant au programme Europe créative. L’organisation concrète est laissée à un consortium d’associations représentants les libraires, les écrivains et les éditeurs d’Europe. Comme dans le cas du défunt prix Aristeion, le Consortium organise des jurys nationaux avant de conduire une délibération au niveau continental mais, différence de taille, les pays gagnants sont fixés à l’avance et chaque Etat participant à Europe créative est primé tous les trois ans. Comme le souligne l’éditorial publié dans le même dossier, il est néanmoins dommage que les efforts de mise en avant de ces nouveaux auteurs se limitent à la publication d’une anthologie de nouvelles au format numérique où les textes rédigés par les gagnants sont uniquement présentés en version originale… et en anglais !
Vers une européanisation généralisée des grands prix nationaux ?
Hors de Bruxelles et de Strasbourg, on décompte aujourd’hui de nombreux prix dits européens sans qu’aucun ne puisse revendiquer un rayonnement au-delà du national. La Fondation néerlandaise pour la littérature distingue depuis 2011 un roman européen paru l’année précédente dans une traduction néerlandaise. De la même façon, en Italie, le prix Strega (l’équivalent de notre Goncourt) possède depuis 2014 une déclinaison européenne destinée à récompenser une traduction italienne d’un roman européen. Le Français David Diop a récemment remporté ces deux prix pour son roman Frère d’âme (Prix Goncourt des Lycéens 2018). À l’heure du centenaire de la Grande Guerre européenne et de débats intenses sur le colonialisme européen, il n’est pas surprenant que cette évocation du parcours de deux tirailleurs sénégalais ait trouvé à être traduite (et donc primée !) dans différents pays européens. Reste cependant à imaginer au niveau européen des mécanismes, accompagnés ou non de prix, qui permettent la diffusion de littérature venant des quatre coins de l’Europe et pas seulement des grands pays occidentaux.
Pour aller plus loin
Consultez l’ensemble des articles du dossier : Traduction