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Pour un prix littéraire européen

EditoriauxNathanaël Travier • Publié le 30 octobre 2020 • Dossier : Traduction

L’émergence d’une citoyenneté européenne implique un espace culturel partagé, que les quelques projets culturels de l’Union peinent encore à faire émerger. Parmi ces projets, la littérature contemporaine est trop peu présente. Pourtant, la traduction dans toutes les langues de l’Union d’un prix littéraire commun serait un excellent moyen de favoriser l’épanouissement d’une identité symbolique européenne.

Quand les différents pays d’Europe sont isolés les uns des autres, quand les poètes ne lisent plus de littérature que dans leur propre langue, la poésie dans chaque pays se détériore.

T.S. Eliott, The Unity of European Culture

Les traités européens, malgré les limites de leur périmètre, constituent les linéaments d’un contrat social européen. La soumission aux normes partagées comme le bénéfice des droits communautaires avèrent une citoyenneté européenne que les particuliers éprouvent depuis la saisie des juridictions de l’Union jusqu’à la disparition des postes frontières, en passant par les étoiles qu’arborent leurs passeports et les frontispices de leurs institutions nationales. Pourtant, l’existence de fait d’une certaine citoyenneté européenne n’implique pas mécaniquement sa reconnaissance par les particuliers. Si Maastricht rappela les ambitions symboliques du projet européen, les autorités de l’Union peinent à les concrétiser et quelques malheureux coups de rame n’ont hélas guère ridé la surface de ces eaux tranquilles. Dans la foultitude des projets de Bruxelles, il n’y a guère que le programme Erasmus qui soutienne avec un peu d’ambition la promotion d’une identité européenne : les faiblesses du programme, qui finance davantage l’épanouissement stérile d’une jeunesse vagabonde que la communication entre les peuples, sont béantes.

La reconnaissance par l’ensemble des Européens d’une citoyenneté commune ne saurait faire abstraction d’une véritable politique symbolique, menée conjointement par l’Union et par les nations, et dont le pilier principal ne peut être que la culture. Ferment et levain des identités, la culture seule a capacité à transcender les particularismes sans les anéantir. À travers elle peuvent se lire et se légitimer les continuités que les organisations sociales affirment, quand ses manifestations, véritables rites sécularisés, actualisent concrètement les liens qui soudent les communautés. Si les garanties juridiques et économiques peuvent bien tracer les contours d’une citoyenneté, elles ne peuvent l’emplir de l’esprit qui seul l’animera : aussi tangible que la citoyenneté européenne soit déjà, sans culture commune, elle ne restera qu’une mue inerte.

Quelques projets de l’Union, souvent menés sous l’égide de principes économiques, œuvrent déjà à l’émergence de cet espace commun, qui doit se cultiver tout autant en regard du passé qu’en direction de l’avenir. De remarquables projets ont ainsi vu le jour, tant sur le versant patrimonial, comme la bibliothèque numérique européenne EuropeanaSur ce sujet, nous nous permettons de renvoyer à notre article : (Nathanaël Travier, « Europeana : la bibliothèque et le monde », Le Grand Continent, 22.01.2019, https://legrandcontinent.eu/fr/2019/01/22/europeana-la-bibliotheque-et-le-monde/, consulté le 30.10.2020).

, que sur celui de la création et de la diffusion, notamment dans les domaines de la musique ou de l’audiovisuel.

Face à ce tableau, on s’étonne pourtant de l’absence de la littérature contemporaine : les lettres, art qui ne présuppose que peu de moyens tout en bénéficiant d’une aura considérable, sont étonnamment délaissées par les politiques européennes. Il serait pourtant facile de mettre en commun une scène littéraire partagée et de faire advenir un lecteur européen : l’Union pourrait financer chaque année la traduction, dans toutes les langues européennes, de quelques œuvres littéraires empruntées à la diversité de sa production contemporaine, tant dans le domaine de la fiction que dans celui de la pensée ou de la critique. La mise en place d’un prix permettrait d’en arrêter la sélection tout en assurant la visibilité médiatique du projet : il pourrait même aisément s’appuyer sur des initiatives déjà existantes, comme le Prix de l’État autrichien pour la littérature européenne.

Certes, les observateurs les plus vigilants des politiques européennes rétorqueront qu’un tel prix existe déjà. Mais le Prix de littérature de l’Union européenne, outre son défaut flagrant de visibilité, outre des faiblesses structurelles qui confinent au cliché comme la rotation qui assure à tous les pays une nomination triannuelle, outre le fait qu’il dépasse l’Union pour englober les trente-sept pays impliqués dans le programme Europe Créative, manque l’essentiel en n’assumant pas la traduction des œuvres choisies. Porter une œuvre au pinacle – le refus de la compétition a quelque chose de gentillet : le Nobel aurait-il une telle aura s’il récompensait chaque année une quarantaine de lauréats ? –, la diffuser à travers toute l’Union dans le temps resserré que suscite l’émoi d’un prix, stimuler critiques, débats et enthousiasmes sur moment focal du calendrier culturel, voilà les objectifs que doit se fixer un prix européen pour atteindre le succès.

Les Européens pourraient alors partager chaque année une lecture unanime, se réunir autour d’une chose collective où circuleraient des idées, où se montrerait, dans toute sa vitalité et son dynamisme, un pan d’une des cultures qui composent l’Union. Un tel prix soutiendrait l’émergence d’un espace culturel commun scandé par un rythme partagé, d’un territoire symbolique dans lequel l’identité européenne pourrait se réaliser et prospérer. Un tel espace existait par le passé, il existe sans doute encore aujourd’hui ; un tel prix, traduit simultanément dans l’intégralité des langues de l’Union, lui conférerait cohérence et homogénéité.

Sans avoir à mobiliser des moyens considérables, l’Union pourrait ainsi faire vivre l’espace symbolique dont son projet a si cruellement besoin et qui constitue le cœur de son utopie politique. De la littérature naîtrait un citoyen européen, connaissant ses voisins dans la vigueur de leur production intellectuelle, partageant enfin avec ses compatriotes européens une culture et des réflexions communes. Si dans les tribunaux circule déjà un citoyen de droit européen, si dans les centres commerciaux déambule un consommateur européen, qu’il est regrettable que les librairies ne puissent pas encore accueillir un véritable lecteur européen !

Références

Nathanaël Travier, « Europeana : la bibliothèque et le monde », Le Grand Continent, 22.01.2019, https://legrandcontinent.eu/fr/2019/01/22/europeana-la-bibliotheque-et-le-monde/, consulté le 30.10.2020.

Pour aller plus loin

Consultez l’ensemble des articles du dossier : Traduction

Nathanaël Travier le 30 octobre 2020 dans l’Esprit européen