Pour l’enseignement de la littérature européenne
Editoriaux • Nathanaël Travier • Publié le 28 septembre 2020 • Dossier : Traduction
Alors que l’Europe est en marche vers son unité politique et qu’elle proclame son unité culturelle, l’enseignement des lettres dans le secondaire reste cantonné aux seuls corpus nationaux. Le dépassement de ce nationalisme littéraire implique la rénovation d’un rapport navrant à la traduction.
Aucune nation, aucune langue, n’aurait pu faire ce qui a été fait, si les mêmes arts n’avaient pas été cultivés dans les pays voisins et dans des langues différentes. Nous ne pouvons comprendre aucune des littératures européennes sans en connaître beaucoup sur les autres.
En France, l’enseignement secondaire des lettres est un jardin sémillant et plein de gaîtés, clôturé par d’épais barbelés. S’il est déjà funeste que les études littéraires au lycée se privent de toute l’histoire des idées pour persévérer à prendre la littérature comme un art isolé, il est encore plus regrettable qu’il néglige totalement la littérature étrangère, et en particulier la littérature européenne. Alors que l’Union cherche la voie de son unité et promeut l’existence d’une citoyenneté collective, l’enseignement culturel reste, lui, encore circonscrit aux strictes limites des frontières nationales. Or, la possibilité même d’une citoyenneté européenne implique pourtant le partage d’une culture commune que l’enseignement doit avoir à charge de diffuser.
Si l’Union connaît une indéniable unité, c’est bien celle de sa culture, tant les mouvements intellectuels européens, de la Renaissance au romantisme, du gothique au Bauhaus, partagent une histoire commune, où brillent la vitalité et la fécondité des échanges et des émulations. Bien des mouvements nationaux ne peuvent pleinement s’apprécier sans une nécessaire perspective comparatiste qui pose les littératures européennes les unes en regard des autres. Si les programmes du secondaire consentent à remarquer ces échanges, aucune œuvre européenne n’est pour autant inscrite dans le canon littéraire que les lycéens français devront lire et maîtriser. Lire William Butler Yeats, Thomas Mann, Dario Fo ou Selma Lagerlöf serait pourtant précieux à une éducation littéraire complète et exigeante.
Des causes qui expliquent cette carence, il faut en particulier se prémunir de l’exécrable préjugé qui frappe trop souvent la traduction. Traduire n’est rien de moins que forger une œuvre nouvelle par laquelle des idées, des styles, des regards viennent enrichir une langue et nourrir une culture, offrant un point de contact profond entre deux espaces culturels. Dédaigner l’étude des œuvres traduites, c’est aussi bien souvent méconnaître les témoins précieux de confluences intellectuelles qui posent souvent des jalons incontournables. Il n’est pas anodin que nombre de nos auteurs, de Chateaubriand à Valéry, se soient prêtés à l’exercice : il n’a rien de véniel, il est souvent décisif.
C’est un pédantisme poseur qui refuse la traduction pour clamer la pureté de la seule lecture dans le texte. Quelle joie certes d’entrer sans médiation dans une œuvre, d’y pénétrer ses secrets et les milles subtilités que l’auteur imprime à sa langue ! Mais l’inéluctable ignorance qui est notre lot, face à la soixantaine de langues que compte l’Europe, ne doit pas nous condamner à la vaine privation des merveilles que renferment les bibliothèque européennes. A bien y réfléchir, une telle érudition ne serait même pas souhaitable : elle conduirait inévitablement à enfermer les idées dans le langage qui les a formées, appauvrissant chaque langue de tout ce dont elle n’aurait pas eu le privilège de la primauté.
Il n’y a pas jusqu’au plan politique qui ne soit directement concerné par ces représentations académiques dont les conséquences sociales peuvent être majeures. Dans les milieux professoraux, il ne court en effet pas tant le mépris de la littérature étrangère que la conviction qu’elle est un autre domaine, réservé aux meilleurs lecteurs, à ceux qui se seront déjà appropriés le corpus national. Dès l’université, en effet, les étudiants en lettres seront emmené sur les rivages radieux de la traduction, que les bons lecteurs, libérés des complexes d’une vision trop précieuse de la lecture et aiguillés par l’appétit et la curiosité, auront déjà abordé en toute liberté. Dès lors, l’enjeu s’élève à celui même de la démocratie : il faut absolument refuser que l’Union soit un privilège de lettrés. Renoncer à enseigner la littérature européenne dès le lycée, c’est bien accepter en creux que l’Union soit une idée qui appartienne aux plus diplômés : si on ne prend conscience de l’unité culturelle du continent européen qu’à partir de l’université, comment s’étonner que la partition française sur le sujet recoupe tant les disparités socio-culturelles ?
Un orgueil déplacé enfin nous retient à privilégier le seul corpus national. Pourtant, étudier la littérature étrangère, ce n’est pas dévaloriser sa propre culture mais bien révéler son dynamisme, sa vitalité. Il fut un temps où magnifier la culture nationale consistait à se féliciter de la place qu’elle occupait dans la culture universelleKrzysztof Pomian, « Musée, nation, musée national », Le Debat, vol. no 65, n° 3, Gallimard, 1991, p. 160‑168.
: de la fécondité des échanges avec l’étranger, on peut aussi se faire une gloire, tout en cultivant une unité que les auteurs ont déjà rendu véritablement effective. Au XIXe siècle, l’éducation des élites lettrées était couronnée par l’inévitable tour d’Italie, sur les pas des maîtres classiques. Cette appréhension européenne de notre culture doit être offerte à tous : désormais, la littérature européenne devrait avoir sa place dans le bagage culturel dispensé aux lycéens français.
Références
Pour aller plus loin
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