« Europe : un héritage, un partage »
Entretiens • Beatrice Latini • Publié le 19 septembre 2020 • Dossier : Patrimoine
Entretien avec Carlo Ossola, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Littératures modernes de l’Europe néolatine »
l’Esprit européen – Dans votre livre Fables d’identité, dont nous avons publié une recension ici, vous évoquez la nécessité d’élaborer un code mythographique européen. Pourriez-vous nous dire comment vous envisagez ce processus de reconstruction ?
Carlo Ossola – J’ai organisé, il y a 20 ans, un Colloque international à la Fondation Giorgio Cini (Venise), dont les Actes résument bien ce processus : Europa : miti di identitàCarlo Ossola et Fondazione "Giorgio Cini" (dir.), Europa: miti di identità, Venezia : Marsilio, 2001, xvi+282.
; les Maîtres qui ont participé à ce volume (Ezio Raimondi, Marc Fumaroli, Lea Ritter Santini, Furio Diaz, Ruggiero Romano, etc.) ont été tous, dans leurs recherches, des refondateurs du « code mythographique européen » qui se renouvelle à chaque génération ; il s’agit simplement de savoir hériter.
EE – Vous balisez le patrimoine commun de la mémoire européenne à travers sa géographie, mais aussi ses mythes communs, sa tradition spirituelle, sa littérature ; en même temps vous parlez de l’Europe comme d’un continent dont l’identité est de refuser de voir son identité : à votre avis à quoi est due cette fermeture ? Quelle est l’origine de ce refus de voir une civilisation commune ?
CO – Il s’agit de prendre acte que l’ « Europe des nations », d’origine romantique, a terminé sa mission puisqu’elle n’a donné lieu qu’à des « guerres civiles » européennes, bien néfastes, au XXe siècle. Nous aurions besoin - Jack Lang l’avait proposé – de manuels d’histoire européenne dans les écoles pour former les nouveaux citoyens du XXIe siècle à la conscience d’une civilisation commune qui nous a nourris tous à partir des Grecs et Romains jusqu’à l’unification chrétienne de l’Europe et ensuite à la diffusion des Lumières, à l’idée de paix universelle de Kant, à l’affirmation de la démocratie comme la forme la plus équitable pour réunir une communauté d’égaux.
EE – Quelle est la dimension politique que revêt cette élaboration culturelle ? Une culture européenne, patrimoniale, peut-elle suffire à fonder une identité européenne sur laquelle bâtir une véritable communauté de destin, une histoire partagée suffit-elle à soutenir une identité ?
CO – Le partage est essentiel dans la vie quotidienne tout comme dans la vie d’une société organisée : la philosophie scolastique avait forgé (et certains penseurs de notre temps ont renoué avec cette tradition) le concept d’ « abaliété » - en opposition à « aséité » : nous dépendons constamment ab alio ; or, précisément, cette conscience d’une dépendance réciproque des membres d’une communauté est le principe essentiel pour comprendre la nature du partage (y compris celui d’une « histoire partagée ») : notre héritage est un « bien commun » qui n’a pas de propriétaires, mais seulement des usufructuaires. Quand il s’agit d’une civilisation et de son patrimoine, ceux qui reçoivent ne sont pas des nouveaux propriétaires, mais plutôt des « usufruitiers conservateurs », comme le suggèrent certains traités d’économie du XIXe siècle, dont la responsabilité est publique« D’un autre côté, il faut bien remarquer que les privilèges de la fortune, les classes riches les ont hérités du passé pour la plupart : cette portion considérable de leur richesse qui consiste en capitaux classés, fonds de terre, revenus fixes et soustraits à l’aléatoire de la production personnelle, n’est pas le prix du travail propre de la génération qui en jouit ; elle est, à un certain point, nationale presque autant qu’individuelle ; elle représente l’ensemble des réserves accumulées par les époques antérieures ; c’est une espèce de fonds commun disponible pour parer aux difficultés imprévues qui mettent la communauté en péril. Les classes riches ont le sentiment de ce rôle d’usufruitiers conservateurs, et de la responsabilité qui leur incombe à ce titre » (R. de Fontenay, « L’impôt doit-il prendre pour base la consommation ou le revenu ? », in Journal des économistes. Revue de la science économique et de la statistique, Paris : Guillaumin, 1864, vol. 11e année, no 5 (mai 1861), p. 205‑228, p. 227).
. La conscience du patrimoine reçu est le meilleur capital moral pour savoir le léguer aux générations qui suivent : les ruptures de mémoire qui s’aggravent dans ce passage du XXe au XXIe siècle ne font qu’augmenter cette responsabilité d’« usufruitiers conservateurs ». Savoir hériter demande donc, pour ce siècle qui avance par flottements, de nous libérer d’une conception trop rigide du « patrimoine » et sollicite une attention plus aiguë à l’« essentiel » : une attitude que Montaigne définit comme ce qui ne nous distingue pas des autres, ce qui accède à la nature commune, à une « naifve et essentielle submission » :
Excusons icy ce que je dy souvent que je me repens rarement et que ma conscience se contente de soy : non comme de la conscience d’un ange ou d’un cheval, mais comme de la conscience d’un homme ; adjoustant tousjours ce refrein, non un refrein de ceremonie, mais de naifve et essentielle submission : que je parle enquerant et ignorant, me rapportant de la resolution, purement et simplement, aux creances communes et legitimes. Je n’enseigne poinct, je raconteMontaigne, Essais, livre III, chap. II : Du repentir ; je cite à partir de l’édition 1595, texte établi par P. Villey et V.L. Saulnier, Paris, P.U.F., 1965, en ligne sur : https://fr.wikisource.org/wiki/Essais/Livre_III/Texte_entier (consulté le 17 mars 2020).
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La question d’un « vrai partage » se fonde donc sur le choix de ce qui est vraiment « essentiel ».
EE – Depuis 2011, l’Union européenne porte un projet de valorisation patrimoniale, le Label du patrimoine européen, où elle affirme chercher à faire « revivre le récit européen et l’histoire qui le sous-tend » à travers la mise en évidence d’une liste, bigarrée, de lieux de mémoire, qui présente aussi un caractère fragmentaire. Peut-elle correspondre à l’exercice de codification que vous proposez ?
CO – Le thème des « lieux de mémoire » fut posé par Pierre Nora, dans un célèbre ouvrage collectif,Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris : Gallimard, 1984.
et – avant lui – par Maurice HalbwachsMaurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris : F. Alcan, 1935, 404 ; Maurice Halbwachs, La Mémoire collective [ouvrage posthume], Jeanne Alexandre (éd.), Paris : Presses universitaires de France, 1950, 171.
; l’Union européenne hérite donc elle-même… ; il faut juste le rappeler pour savoir retrouver, en profondeur, les lignes de continuité plus fortes que les ruptures événementielles qui suscitent le pathos et le bruit indistinct de nos jours.
EE – Comme pour la liste de ce Label, le récit que vous proposez se caractérise par son caractère fragmentaire : il ne peut être, par définition, qu’une somme hétéroclite et foisonnante. Une telle somme n’est-elle pas condamnée à la fragilité ou peut-elle être le fondement d’une innovation dans la construction des identités, en adéquation avec la modernité ?
CO – Je ne sais où j’ai pu susciter l’idée de fragmentaire : la mosaïque même obéit à un dessin ; si cela apparaît à travers les étapes nécessairement discontinues de mon voyage – aux bords du reste de l’espace européen – vous pouvez le compenser par la lecture d’un petit nombre de textes « qui ramassent dans l’unité ». Je ne peux ici que souscrire à la méditation d’Hermann Hesse :
Ce corps [scil. : de livres sacrés] n’est pas sans ambiguïté, et ces ouvrages ne sont pas éternels, mais ils contiennent l’héritage spirituel des événements historiques survenus jusqu’à présent. Toute autre littérature en est issue et, sans eux, n’existerait pas : l’ensemble de la poésie chrétienne par exemple jusqu’à Dante, puis jusqu’à aujourd’hui, est un rayonnement du Nouveau Testament, et si toute littérature disparaissait, mais que le Nouveau Testament était conservé, nous pourrions sans cesse créer à partir de ce texte des littératures nouvelles et analogues. Seuls les quelques livres sacrés de l’Humanité possèdent ce pouvoir régénérateur et survivent aux millénaires et aux crises mondiales. Il est rassurant de voir que la situation ne dépend nullement de la diffusion de ces ouvrages. Il n’est pas nécessaire que des millions, des centaines de milliers de gens se soient spirituellement approprié tel ou tel livre sacré. Il suffit que quelques personnes aient été touchées.Hermann Hesse, « La Crise mondiale et les livres. (Réponse à une enquête) [1937] », François Mathieu et Britta Rupp Eisenreich (trad.), in Volker Michels (dir.), Magie du livre. Écrits sur la littérature, Paris, 1994, p. 306‑307.
Encore une fois, c’est une question d’ « essentiel ».
EE – Qu’est-ce que, pour vous, l’esprit européen ?
CO – L’esprit européen se fonde sur la dignité de l’homme, sur un élan universel (qui a ses pères en Dante et Érasme) embrassant le genre humain et la création entière « au nord de l’avenir », comme le dirait Paul Celan, toujours en mouvant vers le altum, la mer ouverte de la générosité, « perché vi s’immegli » (Dante, Paradis, XXX, 87)« Pour nous rendre meilleurs » (traduction Jacqueline Risset).
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Références
Pour aller plus loin
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