Fédérer
Editoriaux • l’Esprit européen • Publié le 31 mars 2021 • Dossier : Fédérer
Essai de définition pour le travail en collectif autour de la revue, ou discours de la méthode pour l’Esprit européen.
Pourquoi ajouter du bruit au bruit, ajouter une énième revue à tous les écrits qui jonchent le monde, ajouter du texte à toutes les traces ? Pourquoi encore écrire, alors que tout a été dit et que toute parole ne nous semble être qu’une répétition d’un lointain écho ? Pourquoi, de surcroît, s’adjoindre un épithète qui évoque le monstre froid qu’est l’Union européenne ?
Une revue, c’est d’abord un collectif. Si nous faisons l’Esprit européen, c’est tout autant pour ses lecteurs, ces happy few, que pour nous, afin de fédérer en un même lieu et autour d’une même temporalité un groupe de personnes. Cet aveu d’égoïsme est pour nous un principe directeur : nous ne concevons pas cette revue pour dire des réflexions issues d’une vie de travail, mais au contraire, pour s’exercer à penser, à écrire et à concevoir de belles idées. Écrire est formateur à bien des titres, et c’est souvent par l’écriture que les idées naissent, et non l’inverse. Nous ne croyons pas tant en nos capacités individuelles à écrire des choses qui valent la peine d’être lues qu’en la capacité de notre groupe à les engendrer.
Muni de ce précepte fondateur, nous voilà donc lancés contre une époque difficile. Époque amèrement numérique et âprement marchande, au sein de laquelle il nous semble de plus en plus difficile de faire place à d’autres choses. Voilà aussi à quoi nous sert l’Esprit européen : faire une légère entaille dans la trame épaisse de l’époque, y installer une hétérotopie foucaldienne – une autre nef des fous, peut-être, voguant sur les rives de notre temps. Construire un espace et un temps qui échappent à l’idéologie de la performance et à l’alternance monocorde entre la sphère privée et les tristes open spaces. Y faire une place tranquille pour les échanges (même les plus) inutiles, les textes (même) sans lendemain, les thèses (même les plus) fragiles et les idées (même les plus) douteuses. Y faire une marque pour l’indignation face à la catastrophe écologique, aux inégalités honteuses et aux autoritarismes, pour la foi placée dans le projet européen face aux crispations civilisationnelles qui le traversent comme pour l’espérance, toujours présente, des jours heureux.
Si l’isolement physique né de la pandémie a souligné une chose, c’est que le travail doit d’abord se penser dans sa dimension sociale : arracher seul quelques bribes au bloc de l’existence est une tâche surhumaine ; lui soustraire à plusieurs quelques mots sensés est à hauteur d’homme. Voici notre projet pour cette revue : faire œuvre de Zeitschrift - littéralement, une écriture du temps - et recueillir ce que de nos temps nous pensons devoir sauver, souligner, sauvegarder ; ce qui n’a pas encore été dit mais est sur le point de naître.
Nous souhaitons donc fédérer autour de l’Esprit européen à plusieurs titres. Fédérer, d’abord, une communauté d’auteurs mue par la volonté de trouver ensemble, par le travail collectif, une voix autre. Fédérer, ensuite, un ensemble de lecteurs désireux de suivre cette aventure collective et d’y trouver quelques éléments de réflexion. Fédérer, enfin, les textes que nous produiront en un organon, un ensemble de textes structurés, reliés entre eux, où chacun prend sens à la lumière de ceux qui le précèdent. Cette ambition d’une élaboration est le second visage de la revue, qui découle de prime abord de notre envie de réfléchir ensemble, et par conséquent de se parler et de se lire, de se répondre de vive voix ou par écrit, d’inscrire chaque nouveau texte dans un tissu de publications ayant chacune défrichée leur pan d’inconnu. À l’heure où l’individu se voit sommé de s’isoler pour défendre la société, il importe de tenir à cœur cette exigence d’établir, par nos papiers croisés, une maison commune.
Pour aller plus loin
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