Le fédéralisme socialiste : l’idéal cosmopolitique d’Orwell contre les timbres-poste du marché commun
Etudes • Lucie Rondeau du Noyer • Publié le 7 mars 2021 • Dossier : Fédérer
Face aux difficultés socio-économiques de l’Europe dans l’immédiat après-guerre, George Orwell et la gauche européenne placent leurs espoirs dans l’émergence d’une fédération socialiste démocratique en Europe de l’Ouest. Conçus comme une première étape vers une fédération mondiale, les États-Unis socialistes d’Europe sont toutefois rapidement écartés en faveur d’une construction fondée sur des accords techniques. Dès lors, l’Europe des timbres-poste et des lignes de chemin de fer prédite par le socialiste belge Raymond Rifflet est prête à voir le jour.

Deux ans avant sa mort, la Partisan Review demande à George Orwell d’exposer sa conception du futur du socialisme. Dans un texte intitulé « Vers l’unité européenne », Orwell propose le même remède aux difficultés socio-économiques de l’Europe, à la division du monde en deux blocs et à la menace d’apocalypse nucléaire : l’émergence d’une fédération socialiste démocratique en Europe de l’Ouest.George Orwell, « The Future of Socialism (IV) : Toward European Unity », Partisan Review, Juillet-Août 1947, p. 346‑351.
« Bien sûr, écrit-il, on ne peut pas parler d’établissement satisfaisant du socialisme tant qu’il n’est pas mondial, mais le processus doit commencer quelque part, et je ne l’imagine pas ailleurs qu’en Europe occidentale dont les États seraient fédérés et transformés en républiques socialistes sans dépendances coloniales ».
Affirmant que les États-Unis d’Europe socialistes lui « semblent aujourd’hui le seul objectif politique valable », Orwell ne dissimule pas son pessimisme. Leur avènement lui paraît peu probable. Il n’est pourtant pas le seul à espérer au sortir de la Seconde Guerre mondiale une fédération socialiste en Europe. La séquence historique autour de l’année 1947 est d’ailleurs remarquable car l’idée d’États-Unis socialistes trouve alors un écho dans l’ensemble de la gauche européenne et n’est pas associée, pour quelques années, à une seule de ses factions.
En 1947, l’expression « États-Unis socialistes d’Europe » a déjà plusieurs décennies. Avant et pendant la Première Guerre mondiale, les socialistes de la IIe Internationale débattent de la pertinence de ce mot d’ordre. En 1915, Lénine s’y oppose dans la presse bolchévique : selon lui, il faut se concentrer sur la révolution sociale. Trotski y est au contraire favorable.
Après la révolution d’Octobre et l’établissement de l’URSS en 1922, il tente de remettre cette expression au goût du jour dans les colonnes de la Pravda. Le 30 juin 1923, il affirme que l’Europe est mûre pour se constituer en États-Unis socialistes. La IIIe Internationale défend ce slogan entre 1923 et 1926, avant que Trotski n’en soit expulsé. Aujourd’hui encore, les partis qui revendiquent son héritage continuent de répéter cette formule. Depuis les premières élections européennes, les trotskistes français convoquent tous les cinq ans les « États-Unis socialistes d’Europe » afin de présenter un modèle alternatif à la CEE puis à l’Union européenne. C’est le nom du programme présenté par Alain Krivine (LCR) et Arlette Laguiller (LO) en 1979 comme celui de la liste menée en 2019 par Nathalie Arthaud (LO).
Il est paradoxal de constater la survie dans le discours politique contemporain de ce que Trotski considérait comme un « mot d’ordre transitoire » et relatif à un contexte précis. Selon lui, les États-Unis socialistes étaient la seule manière pour l’Europe de l’après Première Guerre mondiale d’éviter le déclin économique et d’empêcher sa mise en coupe réglée par les États-Unis. L’article de Trotski met cependant en avant trois idées reprises par un grand nombre de socialistes après 1945. Dans le cadre d’une fédération socialiste, l’Europe est une réalité plus économique que géographique. Cette fédération est appelée à s’élargir ensuite vers les autres continents, en particulier ceux qui ont été colonisés. Pour faire exister l’unité européenne, la priorité est de mettre en place une planification industrielle à l’échelle continentale.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne nazie entend construire son propre ordre européen, ses opposants de gauche qui ne sont pas staliniens remettent en avant la nécessité d’une fédération socialiste en Europe. En 1941, trois détenus antifascistes rédigent depuis leur résidence surveillée de Ventotene un projet de manifeste intitulé : « Pour une Europe unie et libre » (Altiero Spinelli et Ernesto Rossi, « Le Manifeste de Ventotene », 1941). Un cliché de la première édition de ce texte déposée aux Archives historiques de l’Union européenne à Florence est présenté par (Andrea Becherucci et Josep Torn, « Le « Manifeste de Ventotene » », La Revue de la BNU, n° 16, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 2017, p. 64‑67).
. Ce texte est aujourd’hui considéré comme un jalon important du fédéralisme européen :
il faut, dès à présent, jeter les bases d’un mouvement capable de mobiliser toutes les forces et qui sache donner naissance au nouvel organisme qui sera la création la plus grandiose et la plus innovatrice mise sur pied en Europe depuis des siècles; cela dans le but de constituer un état fédéral solide qui dispose d’une force armée européenne - au lieu et place des armées nationales - qui brise avec décision les autarcies économiques, épine dorsale des régimes totalitaires.
Plus loin, ils précisent :
Pour répondre à nos exigences, la révolution européenne devra être socialiste.
Dans un article d’avril 1943 signé sous pseudonyme et publié dans la revue états-unienne marxiste The New International, le trotskiste C.L.R. James décrit les « États-Unis socialistes d’Europe » comme « l’issue pour l’Europe ».J.R. Johnson, « The Way Out for Europe (I) », The New International, vol. IX, n° 4, 1943, p. 116‑119 ; J.R. Johnson, « The Way Out for Europe (II) », The New International, vol. IX, n° 5, 1943, p. 149‑154.
Selon James, seul ce programme d’action peut éviter au continent européen la colonisation par l’URSS ou par le camp des « Nations Unies ». Faisant de la révolution socialiste en Allemagne un préalable à la libération véritable de l’Europe, James appelle tous les ouvriers européens concentrés en Allemagne à se rebeller contre l’État nazi.
Dans les camps de concentration même, la construction d’une fédération socialiste après la fin de la guerre oriente la vie quotidienne de certains détenus politiques. Dans son roman de 1947 Les jours de notre mort, le militant trotskiste David Rousset écrit ainsi :
Depuis Buchenwald, sans relâche, je m’étais efforcé de comprendre, […], de me lier étroitement avec les communistes allemands, de préparer ainsi, grâce à cette cohabitation cordiale, à cette appréciation quotidienne obligatoirement sincère […] un climat favorable à un examen politique commun après la guerre : cette expérience des camps devait nous servir, aux uns et aux autres, pour construire des États-Unis socialistes d’Europe.David Rousset, Les Jours de notre mort, Paris : Éditions du Pavois, 1947.
Cette volonté de fédérer autour du socialisme les peuples européens libérés est également exprimée dans les manifestes politiques publiés à la libération des camps, par exemple dans le « Manifeste des sociaux démocrates de l’ancien camp de concentration de Buchenwald » signé le 13 avril 1945 par des détenus venus de toute l’Europe.
Dans l’immédiat après-guerre, fédérer dans une structure socialiste les différents peuples européens devient un point de ralliement pour plusieurs tendance de la gauche non stalinienne. L’utopie du pacifisme intégral qui pouvait les lier dans l’entre-deux-guerres est remplacée par un projet plus concret et moins moral : l’unification de l’Europe par la planification économique et le fédéralisme politique. Dans son Histoire du socialisme au XXe siècle, Léo Valiani écrit en 1948, comme James cinq ans plus tôt, que la seule issue pour le socialisme européen est la constitution d’États-Unis socialistes d’Europe après une révolution en Allemagne.Leo Valiani, Histoire du socialisme au XXe siècle, Paris : Nagel, 1948.
La structure continentale qui défend le plus ouvertement le fédéralisme européen socialiste est le Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe (MEUSE). Le premier congrès de ce mouvement constitué par des hommes politiques se situant à gauche des partis socio-démocrates européens se tient à Londres en février 1947. Lors de son deuxième Congrès à Montrouge en juin de la même année, ses membres affirment comme Orwell qu’il y a une « seule position possible pour éviter une 3e guerre mondiale : une fédération socialiste européenne ». Dans le document de travail discuté, la fédération européenne est présentée comme la seule manière de sauver le socialisme non communiste :
On peut dire que si l’idée de la fédération socialiste européenne dépendait avant la guerre du socialisme, maintenant c’est le socialisme et tout l’avenir du socialisme qui dépendent dans une large mesure de la formation de la fédération socialiste européenne.
Dès la troisième réunion à Londres en décembre 1947, la lutte contre la colonisation et l’unification économique de l’Europe, l’Asie et l’Afrique sont à l’ordre du jour. Trotski avait imaginé en son temps une fédération socialiste eurasiatique et Orwell avait un temps espéré, dans l’entre-deux-guerres, que l’Empire britannique se transforme en fédération socialiste et post-coloniale. Le MEUSE d’Europe va plus loin et rêve d’une planification et d’un fédéralisme tricontinentaux. Cette orientation anti-coloniale intéresse un autre mouvement socialiste en cours de constitution au début de l’année suivante. En février 1948, le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), créé entre autres par Jean-Paul Sartre et David Rousset, s’affiche en effet comme pro-européen et milite pour « une libre fédération démocratique révolutionnaire des peuples ». Il rejoint les débats du MEUSE.
En 1948, l’orientation radicale du Mouvement se tempère néanmoins rapidement. Ses membres débattent de l’opportunité de participer au Congrès de l’Europe organisé à la Haye en mai 1948 sous la présidence d’honneur de Winston Churchill, fédéraliste européen peu socialiste. Les Britanniques de l’Independent Labour Party refusent de s’y rendre tandis que certains Français du MEUSE y participent comme simples observateurs. Fin novembre 1948, le choix de s’affilier au mouvement de fédéralisme transpartisan conduit à un changement de nom pendant le congrès de Puteaux : le Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe devient le Mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe.
Au sein du MSEUE, la priorité n’est plus de refonder le socialisme à une échelle européenne mais d’installer au plus vite une fédération politique. Rejoignant les réflexions d’autres groupes fédéralistes, le MSEUE demande de plus en plus urgemment la convocation d’une Assemblée constituante européenne. Selon le Mouvement, c’est la seule manière de rendre démocratique les institutions du Plan Schumann destinées à gérer le charbon et l’acier. Henri Frenay défend la convocation d’une Assemblée populaire européenne. Dans une brochure diffusée par le MSEUE en 1951 et intitulée « Du fédéralisme utopique au fédéralisme scientifique », le socialiste belge Raymond Rifflet déplore la construction d’une Europe fondée sur des accords techniques plutôt que sur un acte politique. Il prédit :
Ce sera l’Europe des timbres-poste, des autostrades, des lignes de chemin de fer conçues suivant un plan coordonné, ce ne seront jamais, ni de près ni de loin, les États-Unis d’Europe avec la rationalisation de la production, la hausse concertée du niveau de vie, l’unification politique indispensables.
Rifflet préconise au contraire le développement d’un soutien populaire à l’Europe comme condition de succès de l’union continentale : « La première chose à faire est de créer une conscience européenne comme l’on s’est efforcé de créer au siècle dernier, une conscience de classe dans la masse des travailleurs ». Ironiquement, Rifflet devient, dans les années 1960, un fonctionnaire au service de la Commission européenne.
Références
Pour aller plus loin
Consultez l’ensemble des articles du dossier : Fédérer