L’espace autonome du football européen
Etudes • Paul Chuvin • Publié le 6 février 2021 • Dossier : Fédérer
L’Europe du football apparaît plus que jamais lointaine du monde social qui l’a vu naître. Pourtant, comme le remarquait déjà le sociologue Manuel Schotté, la rupture entre football et société, entre sport populaire et sport business, ne fut pas brutale. Pour saisir le propre de l’Europe du football, il faut avant tout revenir sur la construction de l’autonomie de ce champ par rapport à celui de l’Union européenne.

L’Europe du football peut être distinguée du football européen, au même titre que le terme d’Europe politique est désormais un terme consacré pour parler de l’Union. Ces termes recouvrent une multitude de réalités : ainsi ce que l’on entend par l’Europe du football, ce sont différentes fédérations de football de différents pays qui, tout en conservant une part de leur souveraineté, se sont unies en association à laquelle elles délèguent partiellement l’organisation de compétitions, sur le territoire européen, entre équipes européennes. Si l’Union des associations européennes de football (UEFA) se veut à l’Europe du football ce que l’Union européenne est à l’Europe politique, la comparaison entre ces deux institutions qui régissent chacune leur champ ne saurait avoir de valeur en elle-même ; mais en faisant voir la complexité des relations entre ces institutions qui régissent le football européen, cet article entend expliquer pourquoi le football européen paraît – bien davantage que sur les autres continents – en déconnexion avec l’ensemble du monde social.
L’UEFA, une organisation qui s’impose dans son espace
Comme tout projet politique, si tant est que l’on puisse dire de l’Europe du football qu’elle est politique, il n’y a aucune naturalité dans la création de cette union. L’Union européenne découle de processus socio-historiques complexes et de la volonté de certains acteurs-clés, dont l’UEFA est en partie le produit.
Genèse et institutionnalisation de l’Europe concertée du football
L’UEFA est l’union de 55 fédérations de football née le 15 juin 1954 sous l’égide de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) - l’organe régulateur du football mondial –, où elle était l’une des six fédérations continentales membres de la FIFA. Ce projet d’une union européenne du football remonte aux années 1920 et est porté par un Français, Henri Delaunay. Son but est l’organisation de compétitions entre équipes européennes, sur la base du modèle sud-américain préexistant, qui existe depuis 1916 en ligue organisée de football ; prenant appui sur ce précédent, certains dirigeants européens de football — le Français Delaunay donc, mais aussi l’Italien Ottorino Barrassi – avec des journalistes sportifs — dont Gabriel Hanot et Jacques GoddetLe premier est connu pour avoir eu l’idée de créer l’actuelle Ligue des Champions (autrefois « Coupe des clubs champions européens »), et le second n’est autre que le fondateur du journal l’Équipe.
, tous deux journalistes sportifs à l’Équipe – voient l’intérêt de faire naître une Europe du football.
Si l’on note d’emblée que ce sont les mêmes nationsLa France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie mais aussi l’Espagne. Il est intéressant de noter en revanche que l’Angleterre, au départ isolationniste, s’est néanmoins vite impliquée dans ce projet, tout comme la Suisse.
qui président à l’élaboration du projet d’une Europe politique et d’une Europe du football, la seconde verra toutefois l’implication d’un nombre plus important de pays (bien que l’Europe de l’Ouest y soit toujours fortement représentée). Par ailleurs cette Europe du ballon rond qui est de trois ans l’aînée de l’Union semble se détacher du contexte politique de la guerre froide puisqu’elle comprend dès sa fondation l’adhésion des fédérations issues du bloc de l’Est. L’URSS gagne même la première édition du championnat d’Europe des Nations, ou Euro, organisé par l’UEFA en 1960. Si cette Europe du football se veut donc autonome vis-à-vis de l’Europe politique, elle ne saurait pour autant ignorer le contexte qui l’entoure. Elle a ainsi répondu favorablement à la demande d’adhésion de la fédération israélienne de football en 1994, évitant ainsi d’éventuelles confrontations à haut risque entre équipes israéliennes et arabes que laissait prévoir l’inscription de l’état hébreu au sein de la fédération asiatique où les pays Moyen-Orientaux sont nombreuxOn peut tout de même remarquer que les fédérations arménienne, turque et azérie sont toutes trois membres de l’UEFA, et que tout risque de dérapage lors de rencontre sportive n’est ainsi pas totalement exclu.
. On note ici que l’adhésion à l’UEFA ne nécessite pas de critère géographique très précis — bien que l’Europe géographique soit elle-même une réalité à géométrie variable — puisque le Kazakhstan est en aussi membreLes raisons principales de l’intégration du Kazakhstan à l’UEFA sont d’abord la possibilité de se confronter à des équipes d’un meilleur niveau que les équipes asiatiques, nivelant vers le haut le football kazakh dans son ensemble. Ensuite, la perception de plus gros revenus liés aux retransmissions des matchs, tant entre équipes nationales qu’entre clubs (participation à des compétitions lucratives). Si le fonctionnement de la fédération kazakh semble correspondre formellement aux critères d’admission de l’UEFA, l’intérêt de cette dernière pour une intégration semble plus mystérieux. On peut toutefois émettre l’hypothèse que, comme pour l’Union européenne, accueillir le plus grand nombre de pays possibles confère à l’UEFA davantage de poids et de crédibilité.
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Ainsi est née une union européenne de football qui organisera, à l’initiative de journalistes français, sa première compétition en 1955 avec la Coupe des clubs champions européens (future Ligue des champions). Mais l’UEFA n’est au départ qu’une institution créée de toute pièce dans un champ où elle n’exerce pas le monopole de l’organisation et de la législation qu’elle a depuis obtenu. Si aujourd’hui ce monopole apparaît évident et presque indiscutable, l’UEFA a d’abord été en concurrence avec d’autres acteurs au sein de son espace : comme l’Union européenne, sa légitimité n’était en rien acquise et elle a dû prouver aux pays membres et non-membres son utilité et sa capacité d’action. Si aucune organisation similaire ne lui préexistait – et qu’aucune ne verra le jour par la suite, témoignant de sa réussite – c’est face à des acteurs propres à l’espace du football européen qu’elle a dû se créer sa place (société de paris sportifs, fédérations), comme face à d’autres acteurs institutionnels, au premier rang desquels l’Union européenne.
Néanmoins, attardons-nous sur la manière dont l’UEFA en est venue à être considérée comme un acteur majeur dans son champ, pour ensuite mieux comprendre la lutte d’influence qui l’oppose à l’Union européenne.
La professionnalisation et le prestige : la construction d’une image soignée pour un monopole
La structuration et la professionnalisation rapide de L’UEFA lui ont permis de rapidement s’affirmer dans son champ. Sa structure comprend quatre organes fixes : un président, un Congrès (qui joue le rôle d’un parlement), un Comité exécutif et des commissions permanentesS’attarder sur le rôle de chaque organe n’est pas le propos de cet article mais j’invite les plus courageux d’entre vous à consulter le site officiel de l’UEFA qui détaille tout ceci : https://fr.uefa.com/insideuefa/about-uefa/.
. C’est en particulier sous la présidence du Suisse Gustav Wiederkehr, entre 1962 et 1972, que l’UEFA entame ce processus de professionnalisation. Gustav Wiederkehr a en effet doté l’UEFA d’outils essentiels avec la création de commissions (comme la commission d’études de l’arbitrage par exemple)Voir Philippe Vonnard, « Une ligue des champions avant l’heure ? L’UEFA face au projet de la Coupe Télé-Magazine », Sciences sociales et sport, vol. N° 13, n° 1, L’Harmattan, 2019, p. 113‑136.
ou la mise en place de cours (pour entraîneurs notamment) permettant ainsi de légitimer la place de l’UEFA dans son espace. Le fait de s’être structurée tôt et d’être pionnière en matière de recherche et d’étude du football a donc rapidement fait de l’UEFA un acteur incontournable dans son champ, jusqu’à en faire un interlocuteur privilégié et incontournable pour tout autre acteur — interne ou externe à l’espace du football.
En parallèle du crédit scientifique et de l’organisation professionnelle, l’UEFA s’est attelée à se bâtir une image désintéressée, où elle œuvre pour le plus grand bien du football européen et pour la promotion d’un football solidaire et inclusif. Tout d’abord, par ses liens à deux Europes que tout oppose dans les années 1950 et 1960, l’UEFA joue un rôle de médiation en organisant des rencontres entre équipes et ouvre quelque part une brèche dans le rideau de ferVoir Genèse et Formation de l’UEFA, Chapitre 4. La création de l’UEFA (1954-1960) in (Philippe Vonnard, L’Europe dans le monde du football : génèse et formation de l’UEFA (1930-1960), Bruxelles : P.I.E Peter Lang, 2018, 1 vol).
. Comme indiqué ci-dessus, l’URSS finira championne de l’Euro 1960 organisé en France, tandis qu’en 1966 le Real Madrid de la période franquiste rencontrera en finale de Coupe des clubs champions le Partizan Belgrade — club fondé par des officiers de l’armée populaire yougoslave au nom évocateur.
L’UEFA utilise aussi divers outils de communication, notamment sur son site internet, pour s’imposer auprès du grand public : ainsi, un clip vidéohttps://fr.uefa.com/insideuefa/about-uefa/what-uefa-does/.
(d’environ 3 minutes) présente simplement l’organisation et sa politique. Cette dernière y est résumée à un triptyque : Protect, Promote, Develop Football in Europe (Protéger, promouvoir et développer le football en Europe). Chacun de ces trois piliers se réfère explicitement à des idées précises. L’idée de devoir protéger le football se réfère notamment aux luttes contre le dopage et le trucage. Quant aux deux autres piliers, la promotion et le développement du football, l’UEFA déclare que 80% des recettes générées par ses grandes compétitions sont directement réinjectées « dans le football » sous-entendu moins lucratif (donc amateur ou féminin par exempleOn peut noter par ailleurs que ces prises de position pour le développement de ces secteurs du football s’accompagnent au concret de la formation de commissions permanentes dédiées, par exemple la Commission des finances ou Commission du football féminin.
). Pour expliciter ces propos, l’organisation se veut protectrice et promotrice des valeurs du sport qu’elle souhaite développer à tous les niveaux. Dans cette perspective, elle prône les valeurs d’inclusion, d’accessibilité et d’égalité ; en somme, l’UEFA veut encourager la démocratisation du football.
On note que ces valeurs prônées par l’UEFA ne sont pas celles qui ont motivé sa création, issue de deux volontés communes des élites des fédérations de football de pays européens : la volonté d’être représenté et d’avoir plus de poids au sein du comité exécutif de la FIFA, et la mise sur pied de compétitions européennes. Cet intérêt porté au football « à tous les niveaux » est donc plus récent que la protection des intérêts des fédérations européennes. Tout comme l’Union politique qui avait au départ une visée essentiellement économique et qui s’est décidée bien après à élargir son champ d’action jusqu’à toucher récemment au champ de la santé. Pour l’UEFA, ce tournant symbolique assoit un peu plus sa légitimité dans son champ et dans sa périphérie : c’est le prestige éclatant d’une association professionnelle œuvrant de façon désintéressée qui participe au processus de monopolisation du football européen.
Une Union européenne qui s’investit dans l’espace du football
L’Union Européenne n’a pas été la première institution supra-nationale à se saisir de la question des affaires sportives puisque le Conseil de l’Europe l’a précédé dans la promotion de normes d’éthique sportive avec en 1967 l’adoption d’une résolution visant à la mise en place par les états membres d’une réglementation anti-dopage, puis en 1985 la signature d’une convention européenne sur la violence et les débordements de spectateurs lors de manifestations sportivesCette convention est notamment adoptée dans un contexte où la violence est omniprésente dans les stades de football avec la forte activité des Hooligans dont le modèle, au départ britannique, s’est exporté partout en Europe y compris en France. L’année 1985 marque d’ailleurs un tournant dans l’histoire du hooliganisme puisque le degré de violence et la médiatisation de celui-ci atteignent leur paroxysme avec ce que l’on a appelé le Drame du Heysel, à Bruxelles, faisant 39 morts et des centaines de blessés. Voir : (Patrick Mignon, « La violence dans les stades : supporters, ultras et hooligans », Cahiers de l’INSEP, vol. 10, n° 1, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 1995, p. 3‑44).
. Ce n’est qu’en 2009 avec le Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne que sera consacré une base juridique aux prérogatives de l’UE dans le domaine du sport. Cependant, l’Union a pénétré l’espace du sport européen dès les années 1990.
L’intervention du politique dans le champ footballistique
L’UEFA, en émergeant petit à petit comme la structure représentative du football européen, semblait devoir tomber sous la coupe des lois d’un autre espace supranational, concomitamment auquel elle s’était développée : l’Union européenne. Ainsi, en 1995 l’Europe politique et économique s’immisce dans le football par l’intermédiaire de la Cour de Justice des Communautés Européennes qui intervient dans le cadre d’un litige. Celui-ci porte sur l’application des règles en vigueur dans le domaine du ballon rond entre un joueur professionnel belge, Jean-Marc Bosman, et son club. En effet, l’Europe communautaire est consacrée par l’adoption du traité de Maastricht (ou Traité sur l’Union Européenne) en 1992 instaurant la libre circulation des citoyens européens sans frontières intérieuresArticle 3, paragraphe 2, Traité sur l’Union Européenne, 1992.
. Or sur ce point, l’Europe du football, qui s’est surtout développée dans « la sphère privée »Laurent Barcelo, « L’ « europe des 52 »… », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. no 228, n° 4, Presses Universitaires de France, 2007, p. 119‑133.
ne respectait pas le droit communautaire puisqu’elle établissait des quotas de joueurs étrangers – et le terme incluait les ressortissants des pays membres – dans un club. Bosman souhaitait changer de club en 1990, mais ce quota l’empêchait de rejoindre le club français dans lequel il devait s’engager. La ligne juridique du cas Bosman fut de considérer les joueurs de football professionnels comme des travailleurs exerçant une activité économique semblable à une autre : finalement, en 1995, la CJCE donna raison au plaignant. De cette affaire Bosman naîtra une jurisprudence dont l’arrêt porte le nom. S’il consacre l’entrée sans régulation du néo-libéralisme dans le domaine du football, cet arrêt change aussi le visage du football européen. Désormais, avec la levée des quotas, le marché des transferts de joueurs fait l’objet d’une bulle spéculative tirant sans cesse les sommes engagées vers le haut, du fait d’une concurrence accrue pour attirer les meilleurs joueurs, européens ou non. La conséquence directe en est une forte concentration de talents dans un petit nombre de clubs de football, qui grâce à leur pouvoir financier – et l’attractivité sportive qui s’ensuit – se constituent en une oligarchie footballistique.
Face à ce revers subi dans la bataille d’influence livrée avec l’Union Européenne, l’UEFA s’activera pour que son monopole soit acquis définitivement, afin d’éviter toute ingérence dans ses affaires.
La « spécificité sportive », ou comment composer avec l’Union européenne
L’un des intérêts pour l’UE de s’impliquer dans les politiques publiques du sport, en plus de participer à la santé publique, ou à l’éducation et la solidarité, est aussi de faire circuler l’idée d’« appartenance à la communauté » par le biais du sport.Colin Miège, « Troisième chapitre. L’Union européenne et le sport dans sa globalité », in Les organisations sportives et l’Europe, Paris : INSEP-Éditions, 2019, p. 178‑213.
Le sport est ainsi consacré comme l’un des vecteurs culturels essentiels à l’existence dans la mentalité publique d’une Europe véritable.
Ce projet se concrétise en 2007 dans le Traité de Lisbonne, ou Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne. Le premier alinéa de l’article 165 stipule entre autres que « l’Union contribue à la promotion des enjeux européens du sport, tout en tenant compte de ses spécificités, de ses structures fondées sur le volontariat ainsi que de sa fonction sociale et éducative ». Cet alinéa reconnaît la place particulière qu’occupe le sport dans la société et son rôle. Il le distingue ainsi comme espace à part entière, possédant ses enjeux et acteurs et déjà largement structuré. L’UEFA répond à cet article en publiant le 15 décembre 2010 un document énonçant sa position quant à l’article 165 du TFUE : « L’UEFA invite la Commission européenne, le Parlement européen et les Etats membres à reconnaître que les fédérations sportives sont investies d’une mission d’intérêt général justifiant une application du droit de l’UE à leur égard qui soit circonstanciée et respectueuse de leurs prérogatives dans l’édiction des règles et sanctions sportives ». Par ce texte, l’UEFA affirme son autonomie en se pliant implicitement aux règles de l’Union européenne. Elle régit donc son champ footballistique, chapeautée mais de loin par une Union européenne ayant assuré qu’elle avait le droit d’intervenir – ou de ne pas intervenir. Car aucune règle édictée au sein de l’espace du football européen par l’UEFA n’a depuis été contestée par un acteur extérieur à cet espace.
C’est dans cette optique d’autonomisation que l’UEFA a pu étendre ses prérogatives et se munir d’un outil de régulation économique qui est propre à son espace et qui est le produit de sa bureaucratie. Ainsi depuis une décennie existe le « fair-play financier », adopté en 2010 et effectif à compter de l’exercice 2014-2015 : un outil empêchant strictement un club de dépenser plus d’argent qu’il n’en génère. Face à la dérégulation du marché et notamment celui des joueursLe nombre de transactions sur le marché des joueurs de football a explosé depuis l’arrêt Bosman en 1995, tant en quantité que sur les sommes investies : ainsi en 2001 Zidane fut transféré de la Juventus au Real Madrid pour 75 millions d’euros (les transferts électroniques étant déjà en euros) faisant de lui le détenteur du record. En 2017, le brésilien Neymar fut transféré pour trois fois ce montant du FC Barcelone au PSG, avec des transferts à 9 chiffres qui se sont largement démocratisés durant la seconde moitié des années 2010.
, l’UEFA a voulu amortir l’impact sportif de cette libéralisation, notamment au regard de l’écart déjà conséquent entre fédérations et clubs riches historiquement performants d’une part, et fédérations émergentes d’autre part. De plus, en tant que grande protectrice du football et de ses valeurs, l’UEFA souhaite freiner le processus d’infiltration de logiques et d’intérêts commerciaux qui risqueraient de ternir l’image d’un sport affiché comme populaire et désintéressé – et l’image de l’UEFA par ricochet. En ce sens, cet outil qu’est le fair-play financier permet de surveiller les dépenses des clubs. Or, la plupart des meilleurs clubs européens, déficitaires, empruntaient régulièrement aux banques (ils le font encore, mais avec plus de précautions). Grâce au fair-play financier, l’UEFA entend gérer à présent de manière stricte l’économie de l’ espace footballistique, suivant une ligne politique qui semble aux premiers abords s’écarter d’une Europe politique qui tend à s’affranchir des barrières économiques et faciliter les échanges commerciauxL’escalade des sommes engagées (sur le marché des transferts de joueurs mais aussi dans leurs grilles de salaires) ne semble toutefois guère atteindre l’élite du football européen, dont les comptes et ainsi les transactions ont récemment bien plus pâti de la crise de la Covid-19. Entre des billetteries inactives du fait des restrictions sanitaires et de la distanciation sociale, et des droits télévisés impayés par certains diffuseurs dans le cas français, l’heure était à la prudence cette saison.
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Conclusion
L’UEFA a-t-elle protégé le football européen et les valeurs dont il est vecteur face aux pénétrations des logiques extérieures, notamment marchandes ; en bref, l’UEFA a-t-elle rempli ce qui était l’une de ses missions principales ?
La pénétration de logiques néo-libérales et d’intérêts financiers dans la sphère du sport par les processus socio-historiques dont nous avons fait l’examen, à la suite de Manuel Schotté,Manuel Schotté, « La structuration du football professionnel européen », Revue Francaise de Socio-Economie, vol. no 13, n° 1, La Découverte, 2014, p. 85‑106.
nous permettent de mieux comprendre cette déconnexion totale entre les sommes engagées dans cet espace et le reste du monde social. À la racine du problème, l’Union européenne a joué un rôle — sans peut-être en saisir toutes les conséquences — mais l’UEFA semble se complaire dans cette situation où, grâce à son pouvoir d’attraction et ses moyens financiers, le football européen se maintient à la cime du football mondial. C’est en effet sur la vieille Europe que tous les meilleurs joueurs du monde se donnent rendez-vous, au détriment du développement du football sur les autres continents. Les titres mondiaux majeurs sont globalement trustés par l’Europe : ainsi, sur les dix dernières coupe du monde, sept ont été remportées par des nations européennesLa dernière remportée par une nation non-européenne était l’édition 2002, qui a vu le Brésil s’imposer. Le constat est similaire pour le Mondial des clubs opposant les clubs vainqueurs de coupes continentales : sur seize éditions, seules quatre ont été remportées par des clubs non-européens.
. Les revenus attachés aux compétitions européennes de football — incomparables avec tout autre revenus générés par une compétition sportiveSur l’exercice 2018-2019, la seule UEFA Ligue des Champions a généré en droits médias environ 2,5 milliards d’euros (en ligne).
et qui tendent à s’accroître avec par exemple la création de la nouvelle Nations League — nourrissent un cercle que certains estiment vertueux (qu’il s’agisse de présidents de clubs, d’actionnaires de ceux-ci, ou de hauts-fonctionnaires de l’UEFA) tandis qu’il semble vicieux à d’autres — notamment les supporters « ultras »Le supportérisme ultra se caractérise par un soutien indéfectible à un club — par l’animation des tribunes — mais aussi par la transmission d’une vision du football et la défense de certaines valeurs. Cette vision implique la défense d’un football dit populaire, en opposition à ce qui est couramment appelé le football moderne — sous entendu un football qui aurait récemment basculé dans une logique mercantile bafouant les valeurs de solidarité, d’égalité et d’émancipation traditionnellement rattachées au football. Pour un retour critique sur ceux-ci, voir : (Nicolas Hourcade, « L’engagement politique des supporters « ultras » français. Retour sur des idées reçues », Politix. Revue des sciences sociales du politique, vol. 13, n° 50, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 2000, p. 107‑125).
— tant le football, sport autrefois populaire et accessible, paraît perdre la raison.
Il serait toutefois injuste d’omettre que cette dérive du football professionnel, où les médias parlent finalement autant d’argent que de terrain, a un versant positif : tous les revenus générés sont redistribués et si la majeure partie finit dans les caisses des clubs professionnels (près de 2 milliards pour les clubs participants à la Ligue des Champions en 2018-19), plus de 275 millions d’euros ont été reversés pour la même période à différentes associations, fédérations, clubs amateurs etc. — ce que l’UEFA appelle pudiquement « le football de base » — afin de promouvoir leur développementVoir le rapport financier 2018/19, p. 7-9.
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Cet espace du football européen est donc autonome et cette autonomie s’est vue consacrée par une base juridique fournie par l’Union européenne. Brandir cette autonomie qui lui confère une marge de manœuvre était comme montrer patte blanche : apporter un élément de réponse aux accusations de déconnexion de cet espace par rapport à l’ensemble du monde social. Car s’il est autonome, il n’est pas indépendant et il est notamment irrigué par des logiques – économiques, politiques ou géopolitiques – qui lui sont extérieures et qui le façonnent également.
Références
Pour aller plus loin
Consultez l’ensemble des articles du dossier : Fédérer