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Voyage à travers la Méditerranée : l’exposition « Connectivités » au MuCEM

LecturesElsa Bachelard • Publié le 26 janvier 2021

À l’heure où les expositions sont tenues à garder la porte close, il reste encore les lettres pour retracer les contours de ce qu’offrent ces lieux de culture. Retraçant ab initio la genèse de l’exposition « Connectivités » du MuCEM, de Fernand Braudel à l’histoire connectée, ce voyage à travers la Méditerranée se poursuit en suivant les deux lignes, historique et contemporaine, proposées par le musée. C’est au terme de ce double voyage que se dégage alors l’universalité de la détresse que recouvre la « crise migratoire » européenne.

Couverture du catalogue d’exposition Connectivités. Cités, villes, mégapoles en Méditerranée, dirigé par Myriame Morel-Deledalle (Éditions du Mucem, 2017).
Couverture du catalogue d’exposition Connectivités. Cités, villes, mégapoles en Méditerranée, dirigé par Myriame Morel-Deledalle (Éditions du Mucem, 2017).

Le MuCEM, musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, situé à l’extrémité nord du Vieux-Port de Marseille, est original et ambitieux d’un point de vue politique, culturel et scientifiqueInauguré en juin 2013, année de « Marseille-Provence 2013 » capitale européenne de la culture, ce « musée pour la Méditerranée » œuvre à son échelle au dialogue des cultures dans un contexte européen et international de crise de l’accueil et de replis nationalistes et identitaires. Déjà riches des collections du Musée national des arts et traditions populaires françaises (MNATP), et du dépôt du « fonds Europe » du Musée de l’Homme, les acquisitions du futur MuCEM se sont élargies depuis 2005 aux pays du pourtour méditerranéen, du Maghreb et du Proche-Orient.

. Niché au cœur de la cité phocéenne, sur l’autre rive d’Alger, le MuCEM est un « forum » autour de l’histoire et de l’anthropologie et des civilisations « connectées » par le bassin méditerranéen. Dans ses expositions au sein de la « Galerie Méditerranée », et en particulier « Connectivités », le musée nous présente un « monde méditerranéen » qui n’a pas de frontières nettes – politiques, linguistiques, religieuses – et qui correspond bien plutôt à un oekoumène, à un bassin de vie et d’échanges et de migrations séculaires, en interaction avec le reste du monde.

De Fernand Braudel à l’histoire connectée

L’historien Fernand Braudel, auteur en 1947 d’une thèse intitulée La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II,Fernand Braudel, La méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris : Armand Colin, 1949, 1160.

est la véritable figure tutélaire du musée et de l’exposition « Connectivités »« Connectivités » est une exposition semi-permanente du MuCEM qui occupe la « Galerie de la Méditerranée » depuis 2017 et dont le commissariat général est assuré par les conservatrices Myriam Morel-Deledalle et Sylvia Amar-Gonzalez.

. Les chercheurs, historiens, architectes-urbanistes et sociologues dont les interventions ponctuent le parcours retiennent ainsi l’approche géo-historique de ce dernier, son attention au « temps long » des processus de civilisation et de culture, contre l’histoire « événementielle », et sa fine analyse du basculement de l’histoire européenne en Méditerranée au tournant des XVIe et XVIIe siècles, marqué par l’émergence du capitalisme moderne et la montée en puissance de ces villes méditerranéennes en réseaux. Sous la plume de l’historien, la Méditerranée se voit pensée comme « l’essentiel de la vie sanguine de l’Europe » à l’époque moderne, et les villes se font « nœuds » de son histoire, de Gênes et Venise aux XVe-XVIe siècles jusqu’à Marseille aujourd’hui. Matérialisation de l’approche géo-historique chère à Fernand Braudel, l’exposition « Connectivités » constitue, par son approche d’histoire globale et transnationale s’éloignant d’une vision de l’histoire et de la géographie exclusivement française, une transposition réussie de l’approche méthodologique de l’« histoire connectée » développée par l’historien indien Sanjay Subrahmanyam depuis les années 1990.

L’exposition propose un itinéraire géographique à travers des cités méditerranéennes qui évoluent en « connexion » selon deux temps historiques qui correspondent à deux parcours proposés aux visiteurs.

  1. Un « parcours historique » est centré sur « la Méditerranée des XVIe et XVIIe siècle » et propose des escales à Istanbul, Venise et Alger d’une part, dans la zone d’influence de l’Empire ottoman, et Gênes, Séville et Lisbonne du côté des Habsbourg d’autre part.
  2. Un « parcours contemporain » est axé sur « les mégapoles et métropoles contemporaines méditerranéennes du XXIe siècle » et invite à effectuer un saut dans le temps, pour se pencher sur les mégalopoles d’Aix-Marseille, du Caire, de Casablanca et Istanbul aujourd’hui.

Le lien entre les deux parcours est explicite. Aujourd’hui un réseau de « villes-mondes », les mégalopoles, s’est substitué aux villes en réseau de l’époque moderne et du premier capitalisme qui entrent de plain-pied dans « la mondialisation » avec l’ouverture sur l’Asie et les Amériques à la fin du XVIIe siècle. Le basculement de la fin du XVIIe siècle, en fin du premier parcours, permet de comprendre les dynamiques des villes du XXIe siècle dont la croissance pose des problèmes socio-spatiaux inédits interrogés dans le second parcours. « Que le visiteur emprunte ce parcours sans jamais traverser deux fois la même mer » annonce l’exposition, au moment du « partage des eaux » entre les deux parcours.

Un parcours d’histoire(s) connectée(s) à travers des œuvres et des objets

Le parcours historique, « la Méditerranée des XVIe et XVIIe siècle », s’ouvre sur une séquence d’introduction large et pédagogique, partagée entre la présentation de l’historien Fernand Braudel et de ses travaux, d’une part, et la description de la situation géopolitique de la Méditerranée au XVIe siècle d’autre part, dominée par deux grandes puissances : l’Empire ottoman et l’Empire des Habsbourg. Une sélection d’objets et de chefs-d’œuvre du MuCEM, ainsi que des prêts de plusieurs musées européens (Italie, Espagne, Portugal, Allemagne) viennent incarner les échanges entre l’Occident chrétien et l’Empire Ottoman.

Edouard Hamman, Enfance de Charles-Quint, en 1863. Huile sur toile, Mucem, Marseille, France.

Au début de l’exposition est présenté par exemple un tableau du peintre belge Edouard Hamman intitulé Enfance de Charles Quint, une lecture d’Erasme (1863, dépôt du Musée d’Orsay au MuCEM). Charles Quint fut le dernier grand empereur de l’Occident chrétien à la tête d’un « Empire où le soleil ne se couche jamais » qui réunissait près de dix-sept couronnes dont l’Espagne et le Saint-Empire romain germaniquePour une perspective générale sur le sujet, voir la biographie de (Pierre Chaunu et Michèle Escamilla, Charles Quint, Paris : Fayard, 2000, 854).

. Dans cette toile, il est représenté aux côtés de sa tante Marguerite d’Autriche, sœur de Philippe le Bon, régente des Pays-Bas, dans la salle du trône du château des Malines où il écoute les leçons d’Erasme. Rien d’étonnant car le penseur humaniste hollandais qui a donné son nom au programme d’éducation européenne « Erasmus » créé en 1987, était le conseiller politique du jeune Charles Quint et lui dédia l’Education du prince chrétien (ou l’art de gouverner) (1516). Une belle entrée en matière pour les amateurs d’histoire(s) de l’Europe.

Parmi les objets qui incarnent ces connexions et illustrent les échanges entre les puissances européennes et l’Empire Ottoman, figurent également les céramiques ottomanes d’Iznik qui se développent au XVIe siècle et qui circulent en Occident par Venise. Un tableau d’un bouquet de fleurs dans la veine des « vanités », du peintre flamand Nicolas van Veerendael (1675, collection des musées de Marseille) est l’occasion d’évoquer la manière dont la « tulipe », symbole de l’Empire ottoman parce qu’elle renvoyait à la fois au nom et à la forme du turban du sultan, est devenu le symbole des Pays-Bas aujourd’hui : la mode des tulipes est venue d’Istanbul par Ogier de Busbecq, ambassadeur flamand des Habsbourg, et la « tulipomania » entraîna une flambée des prix connue comme la première bulle spéculative caractéristique de l’émergence du capitalisme moderne. La présence d’un drapeau de la bataille de Lépante, en 1571, première défaite sur les mers de la flotte du sultan Soliman le Magnifique, marque le déclin progressif de l’Empire ottoman et de la fin de la rivalité des deux puissances qui dominaient la Méditerranée.

L’espace central d’exposition du « parcours historique » reproduit la géographie de la Méditerranée : le visiteur est invité à entrer par le détroit du Bosphore, à faire escale dans l’espace consacré à Istanbul, avant de circuler d’Est en Ouest, à l’instar des navigateurs, vers Gênes, Venise, Alger, pour terminer à Lisbonne au Portugal, qui ouvre la voie non seulement vers l’Asie, avec la Chine, mais également vers le « Nouveau Monde » des Amériques – élargissant l’espace des « connexions » au monde entier. La scénographie et l’orientation géographique de cet espace d’exposition sont particulièrement bien pensées et invitent au voyage et « à la rêverie » qui pour Braudel est la matière même de l’Histoire. Les spectateurs glissent sur le parquet ciré de la salle d’exposition, dont le bois rappelle les navires, galères et bateaux de course des Génois, Vénitiens et Algérois, dont de minutieuses maquettes sont déployées dans l’espace central de la salle en forme de mer intérieure. Les maquettes et les cartes sont omniprésentes dans cet espace ponctué de panneaux qui figurent des villes-ports et devant lesquels le spectateur fait escale. Bien choisis, les éléments exposés nous racontent ici une histoire de rencontres entre ces villes qui naviguent entre les forces en puissance, l’Empire ottoman (Istanbul, Venise et Alger) et l’empire des Habsbourg (Gênes, Séville et Lisbonne). Les transits de personnes, de biens culturels et matériels, sont au cœur de connexions qui innervent la Méditerranée.

Le parcours se clôt sur l’espace dédié à Séville et Lisbonne, les villes des puissances espagnoles et portugaises qui partent à la conquête de l’Asie et du « Nouveau Monde » au XVIIe siècle. Les empires portugais et espagnols, qui seront bientôt concurrencés par la France et la Grande-Bretagne dans le commerce triangulaire, marquent l’entrée dans la « mondialisation » dont les villes-globales du XXIème siècle, Marseille en l’occurrence, sont les héritières et les continuatrices.

Des « villes en réseaux » aux réseaux de « villes-mondes »

Le « parcours contemporain » de l’exposition, nous invite à effectuer un saut dans le temps : les « villes en réseaux » de l’époque moderne, ont laissé place à un réseau de « villes-mondes » dont les formes urbanistiques répondent à la pression démographique et aux logiques d’un capitalisme désormais globalisé. L’urbanisation atteint des taux records : 3,5 milliards de personnes vivent aujourd’hui dans les villes soit 53% de la population mondiale – et le taux prévisionnel est de 65% en 2050. Dans ce parcours ultra-contemporain, le visiteur est toujours en Méditerranée – Marseille, Casablanca, Istanbul, Le Caire – mais les phénomènes émergents dans le premier parcours, particulièrement les échanges capitalistiques et la mondialisation, sont exacerbés. Les étudiants de l’École nationale supérieure d’architecture de Marseille ont participé à la réalisation de cartes interactives qui réunissent un grand nombre de données (géomorphologie du socle, relief, eau, transport, habitat) et permettent aux visiteurs de visualiser l’évolution simultanée de villes qui ont adopté des stratégies différentes. Cette vue d’ensemble, transhistorique et géographique, est complétée par un parcours qui fait la part belle à des œuvres contemporaines. Le parcours contemporain ouvre en effet un dialogue entre démarches géographiques et artistiques qui se conjuguent et se répondent pour offrir aux visiteurs, arpenteurs des villes, un point de vue scientifique et sensible sur ces villes contemporaines en mutation avec des espaces ultra-connectés ou au contraire marginalisés par les politiques de la ville, les réseaux d’échanges et de communication.

Le Caire et Istanbul sont deux mégalopoles de la rive Sud de la Méditerranée en pleine explosion démographique qui ont adopté ses stratégies distinctes. Au Caire, l’inquiétante étrangeté de ces paysages d’immeubles qui s’entassent sans horizon est palpable dans les images surplombantes de Marie Bovo, tandis que le point de vue du photographe Serkan Taycan souligne la dimension insulaire, de « no man’s land », des quartiers de gratte-ciel résidentiels qui sortent de terre dans la campagne stambouliote. Ces « villes nouvelles » ou bidonvilles à la périphérie du Caire et quartiers résidentiels en proie à la spéculation immobilière à la périphérie d’Istanbul sont des projets controversés et critiqués car ils accroissent la fragmentation territoriale et les inégalités socio-spatiales.

D’autre part, Casablanca et Aix-Marseille sont quant à elles deux villes caractérisées par des démarches volontaristes de gestion du territoire et de planification urbaine qui en font des « métropoles ». Casablanca est un modèle et une référence dans la pensée urbaine en termes d’organisation et de planification car l’expansion de la ville y a été anticipée dès le début du XXe siècle à l’époque coloniale. Casablanca est une ville dont subsiste des courants architecturaux qui se sont développés à travers l’Europe au XXe siècle, un passé d’échanges culturels dans un contexte de domination interrogé par l’artiste Hassan Darsi parti sur les traces d’un patrimoine Art Déco à l’abandon dans « Zone d’incertitude » (2014).

Aix-Marseille, métropole créée en janvier 2016, réunissant 10 villes, est sous le signe de la diversité, marquée par le passé colonial et les inégalités. Tournée vers l’avenir, elle est un laboratoire de nouvelles expérimentations de politiques de la ville qui vont dans le sens d’une plus grande intégration des habitants notamment dans les choix d’aménagements urbainsLa large concertation publique pour la définition du PLUi entre 2015 et 2018 témoigne en ce sens.

. Geoffroy Mathieu nous entraîne à travers cartes, objets et photographies installés dans une vitrine, le long de sentiers périurbains à travers l’Europe, dont fait partie le GR 2013 de Marseille. Dans Between two seas (2013) Serkan Taycan nous emmène quant à lui dans une marche militante et collaborative de plusieurs jours sur un des tracés envisagés pour Kanai Istanbul. Le projet de Recep Tayyip Erdoğan, censé relier la mer Noire et la mer de Marmara (Méditerranée côté turc) et désengorger le Bosphore, inclut la création d’importants projets immobiliers et de « villes nouvelles » qui bouleversent violemment le paysage naturel et l’habitat local.

Artistes-géographes, un regard informé et sensible sur la Méditerranée et l’Europe

Artistes-marcheurs, artistes-géographes et architectes, nous accompagnent tout au long du parcours contemporain. Tous les moyens sont bons pour essayer d’apprivoiser ces « villes-monstres » tentaculaires où il est parfois si difficile de vivre. Cette crise de « l’habiter » est particulièrement sensible dans les espaces délaissés par les projets de développement urbain où s’entasse une population marginalisée pour des raisons économiques, politiques, cultuelles. Dans ces poches urbaines à la périphérie ou au cœur des villes comme à Marseille, la « lutte des classes » se conjugue à une « lutte des places » selon le géographe Michel Lussault.

Patrick Guns, Mare Nostrum, 2013-2015, www.patrickguns.com.

L’exposition « Connectivités », à travers son parcours historique et contemporain, met en évidence le fait que les échanges, circulations de biens et de personnes à travers la Méditerranée représentent des dynamiques séculaires constitutives de cet espace. A la croisée des parcours historiques et contemporains, comme un contre-point et une mise en perspective globale, le visiteur découvre une œuvre : La barque (2013-2015) de Patrick Guns (1962-). Elle se présente sous la forme d’un monumental mobile éclaté de fragments de navire, dont les formes se découpent sur la mer Méditerranée, visible à travers la baie vitrée du MuCEM. Hommage aux naufragés, du Radeau de la méduse de Théodore Géricault et de la Méditerranée d’hier à aujourd’hui, cette œuvre nous renvoie dans une perspective universelle et poétique à l’urgence de la situation des hommes et des femmes derrière les termes abstraits de « crise de l’habiter » et de « crise migratoire » dans le monde méditerranéen et en Europe.

Références

Fernand Braudel, La méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris : Armand Colin, 1949, 1160.
Pierre Chaunu et Michèle Escamilla, Charles Quint, Paris : Fayard, 2000, 854.
Elsa Bachelard le 26 janvier 2021 dans l’Esprit européen