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L’idée de Fédération, de l’abbé Grégoire au plan de relance européen

EtudesNils Renard • Publié le 21 janvier 2021 • Dossier : Fédérer

Si en 1792 l’Abbé Grégoire parle d’une fédération comme l’horizon immédiat du nouvel âge révolutionnaire, l’année suivante ce terme même désigne le risque de dissolution de l’œuvre de la Convention nationale. Derrière cette évolution sémantique se cache une tension fondamentale, dont les enjeux contemporains du plan de relance commun à la sortie du Royaume-Uni de l’Union sont les avatars les plus significatifs. L’analyse historique de la Fédération, au temps de la Révolution et par la pensée de l’Abbé Grégoire, éclaire alors les défis européens actuels.

Fédération générale des Français au Champ de Mars, le 14 juillet 1790 : / Dessiné par C. Monet, ; gravé par Helman, de l’Académie des Arts de Lille en Flandre ; [eau-forte de A.J. Duclos], sur Gallica.
Fédération générale des Français au Champ de Mars, le 14 juillet 1790 : / Dessiné par C. Monet, ; gravé par Helman, de l’Académie des Arts de Lille en Flandre ; [eau-forte de A.J. Duclos], sur Gallica.

Dans une lettre aux administrateurs du Loir-et-Cher sur l’abolition de la royauté, en date du 22 septembre 1792, l’an premier de la République, GrégoireHenri Grégoire (1750-1831) est une figure essentielle de la Révolution française : d’abord curé d’Emberménil, il est membre des États Généraux de 1789, porte les revendications sociales des curés et les demandes de tolérance religieuse, en particulier pour les juifs de France, ainsi que l’appel à une abolition de l’esclavage. Par la suite, représentant du peuple à la Convention nationale et évêque de Blois, il s’illustre par son combat pour une Église républicaine, tout en œuvrant, sous la Convention et la Directoire, dans la lignée de ses convictions inspirées des Lumières. Il incarne l’opposition républicaine au Sénat conservateur sous le Consulat et l’Empire, puis comme figure retirée de la vie politique sous la Restauration.

écrit : « La royauté abolie en France est l’acheminement à la fédération des peuplesAlbert Mathiez édite cette lettre dans les Annales historiques de la Révolution française pour le centenaire de la mort de Grégoire : (Albert Mathiez, « Glanes », Annales historiques de la Révolution française, vol. 8, n° 46, Armand Colin, 1931, p. 349‑352).

 ». Cette lettre, écrite dans l’émotion suscitée par l’abolition de la royauté le 21 septembre, pose la question de la compréhension immédiate d’un événement fondateur, l’entrée en RépubliqueSur cet événement, et les modalités d’une entrée en République sans véritable proclamation, en dehors de l’abolition de la royauté, voir : (Michel Biard et alii (dir.), 1792, entrer en République, Paris : A. Colin, 2013, 1 vol). Sur le rôle de Grégoire en particulier, voir : (Jean Dubray, « Christianisme et République : leurs affinités profondes selon l’abbé Grégoire », in Laurence Plazenet et alii (dir.), Chroniques de Port-Royal, Paris, 2018, p. 167‑178).

, et de son articulation à la notion de fédération, terme omniprésent dans la rhétorique révolutionnaire.Temps, espaces, langages, Europe méridionale-Méditerranée, Les fédéralismes : réalités et représentations 1789-1874 actes du colloque de Marseille, septembre 1993, Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 1995, 448.

Au lieu même de parler d’une proclamation de la République, qui n’a jamais été véritablement prononcée, Grégoire parle ainsi immédiatement d’une fédération, comme l’horizon immédiat de ce nouvel âge politique. C’est bien là toute la force de la foi républicaine de Grégoire : une aspiration vers une réunion des peuples comme avenir de cette abolition de la royauté.

Le mot même de « fédération » désigne initialement les rassemblements civiques spontanés qui, dès 1789, visent à préserver, autour des gardes nationales, l’ordre public et à se substituer aux autorités traditionnelles désavouées, dans des cérémonies festives. Lorsqu’il l’emploie, Grégoire inscrit l’abolition de la royauté comme une étape nationale décisive de remplacement des autorités déchues par de nouvelles autorités politiques ; en ce sens, il s’agirait ici de la déclinaison à une plus vaste échelle d’un mouvement de fédérations né à l’échelle municipale, puis régionale, dans des rassemblements sans cesse plus grands. Logiquement, l’espérance de Grégoire est de voir ce mouvement se poursuivre à l’échelle européenne, puis mondiale.

Au cœur de la compréhension de l’usage du mot de fédération par Grégoire, une forme d’espérance quasiment messianique est donc inscrite, faite d’une sentimentalité révolutionnaire, d’une conception de l’Histoire tributaire d’une aspiration au progrès non exempte de considérations théologiques centrales à la vision du monde qui anime le curé d’Emberménil et une grande partie des membres des différentes assemblées révolutionnaires. Prononcé en septembre 1792, le mot de « fédération » désigne alors cette dynamique révolutionnaire, et s’inscrit dans l’héritage immédiat de la Révolution qui fait déjà retour sur elle-même. En 1792, Grégoire fait un rappel aux premières lueurs de la Révolution, en 1790, et désigne déjà un avenir. Pourtant, le terme évolue différemment dans le contexte révolutionnaire et perd de son aura première pour devenir, dans le creuset de la guerre contre la coalition européenne, en 1793, un terme repoussoir. Il désigne alors le risque de dissolution de l’œuvre de la Convention par les tentatives insurrectionnelles des Girondins en province en mai et juin 1793.

Il convient de reprendre cette évolution de la désignation du mot de fédération dans le contexte révolutionnaire pour mieux interroger les usages de ce mot dans les débats actuels. De fait, le terme de fédération est souvent convoqué actuellement, dans l’espoir d’une unité européenne qui irait chaque jour s’accentuant ; pourtant, les dissensions sont tout aussi nombreuses, à l’heure même où le Brexit se matérialise et où des États penchent vers une critique des exigences communes de respect de l’État de droit. Le terme de fédération ne semble donc jamais autant convoqué que lorsque, précisément, il est remis en cause par une réalité faite de divisions profondes. On peut se demander si le moment fédérateur n’est pas fait d’une exigence de clarification, de partage des eaux, et d’une refonte du pacte qui unit un corps politique – en somme, une fédération en bonne santé n’est-elle pas une fédération divisée contre elle-même ? Questionner ce moment fédérateur européen à la lumière de l’histoire de ce mot pendant la Révolution pourra aider à mieux cerner les enjeux actuels.

Les ambiguïtés de la fédération pendant la Révolution française

Le concept de fédération est ambivalent pour la République, qui naît de sa dynamique, mais a également constitué tout un discours contre les fédérés des villes de province pendant les années 1793 et 1794.

Terme fondateur pour la dynamique révolutionnaire, désignant les rassemblements spontanés dans les villes de province pendant toute l’année 1790, le mot de fédération définit l’espérance même de la Révolution, celle d’une unification du royaume de France par l’abrogation des barrières intérieures entre les provinces et des disparités d’ordres, par une unité patriotique dispensatrice d’un nouveau corps civique et uni par une même constitution. Les fédérations interviennent d’abord de manière incontrôlée, au cours de célébrations collectives et joyeuses de grande ampleur, de plusieurs dizaines de milliers de personnes, réunies autour des gardes nationales locales, formées pour maintenir l’ordre en réponse au discrédit jeté sur les régiments de l’armée royale et à la crainte des émeutes, dans un réflexe également défensif. Les premières fédérations sont plutôt défensives en 1789, selon Mica Alpaugh,Micah Alpaugh, « Les émotions collectives et le mouvement des fédérations (1789-1790) », Annales historiques de la Révolution française, n° 372, Armand Colin, Société des études robespierristes, 2013, p. 49‑80.

mais évoluent en ensembles plus larges, à l’échelle régionale, avec une ambition d’extension, de ville en ville, de région en région. Initialement, les fédérations n’ont pas lieu à Paris, et l’Assemblée constituante, face à ces rassemblements, craint de perdre la main sur le processus révolutionnaire ; sur la pression des fédérations de province, décision est finalement prise d’organiser une grande fête de la fédération à Paris. Celle-ci intervient ainsi le 14 juillet 1790 et symbolise alors, à rebours des craintes initiales, la manifestation exemplaire d’une unité de la nation. Celle-ci s’est pourtant faite en dépit des craintes réitérées des autorités constituées, tant envers des débordements liés au rassemblement de si vastes masses humaines (240 000 places prévues dans les estrades du Champ-de-Mars, et jusqu’à 800 000 dans le projet alternatif dans la plaine des Sablons). L’événement devient alors fondateur, l’éternel point de ralliement d’une Révolution réussie, d’une « année heureuse » de la Révolution, expliquant le choix de la IIIe République d’en faire sa fête nationale, au détriment d’autres dates qui avaient pourtant davantage les faveurs des premiers révolutionnaires, comme celle du 10 août 1792, ou même celle, pourtant évidente a priori, de l’abolition de la royauté le 21 septembre et de la mise en place du calendrier républicain le 22 septembre 1792.

Pourquoi cette insistance sur la fédération ? De quoi est-elle l’idéal ? Elle laisse pourtant un goût amer et beaucoup d’incompréhensions, car, dès le procès du roi, le sentiment d’une trahison originelle des élites s’insinue dans le discours révolutionnaire. Michelet s’en fera l’écho, présentant, dans son Histoire de France, ce moment comme déjà lourd de tensions à venir : « Pourquoi ces inquiétudes ? Hélas ! L’expérience nous apprend cette chose triste, étrange à dire, et pourtant vraie, que l’union trop souvent diminue dans l’unité.Jules Michelet, Épisodes de la Révolution française. Choix des textes, introduction et notes par Henri Calvet…, Henri Calvet (éd.), Paris : Éditions Alpina (Saverne, Impr. savernoise), 1959, p. 109.

 » De fait, la lecture que fait Michelet, anachronique, dans la mesure où il lit cette fête de la fédération de manière prophétique, y décelant la trahison du roi, déjà présente selon lui, pose la question de la sincérité dans l’union, du partage réel de valeurs derrière les protestations de communion. Michelet prête ainsi un discours théâtral aux spectateurs de la prestation de serment du roi : « Ah ! de quel cœur il jure, ce peuple ! Ah ! comme il est crédule encore ! … Pourquoi donc le Roi ne lui donne-t-il pas ce bonheur de le voir jurer à l’autel ? Pourquoi jure-t-il à couvert, à l’ombre, à demi caché ? Sire, de grâce, levez haut la main, que tout le monde la voie !Ibid., p. 109‑110.

 ». Centrale dans l’historiographie volontairement mystique et presque romanesque de Michelet, cette fête de la fédération serait ainsi le creuset de toutes les divisions ultérieures. De fait, comme le rappelle Mica Alpaugh, dès le mois d’août 1790, les contre-révolutionnaires du Vivarais récupèrent la logique des fédérations mais contre l’évolution à l’œuvre et, au nom de la défense de la religion catholique, rassemblent 50 000 hommes dans le camp de Jalès.Alpaugh, « Les émotions collectives et le mouvement des fédérations (1789-1790) », art. cit., p. 78.

Initialement intégrées à la démarche de la Constituante, les fédérations deviennent peu à peu des menaces pour une République en guerre en 1793 et 1794 et servent des logiques fluctuantes, illustrées par la révolte fédéraliste à Lyon en juin 1793, et qui, en dépit de son désir d’un pouvoir tout aussi centralisé que celui de Paris, a été perçu et compris comme une démarche sécessionniste et a nourri le mythe pourtant infondé des Girondins décentralisateurs face aux Jacobins centralisateurs, comme le rappelle Jean-Clément Martin.Jean-Clément Martin, Nouvelle histoire de la Révolution française, Paris : Perrin, 2012, p. 369.

L’impasse fédéraliste se révèle dans le refus, jusque dans certains fiefs girondins, de rejoindre ce mouvement de contestation de la Convention, comme à Nantes, qui, face à la menace vendéenne, refuse de rejoindre le mouvement fédéraliste.ibid., p. 371.

Les enjeux de la division dans une Fédération

Cette évolution reflète la grande disparité des motivations présidant aux fédérations pendant la Révolution française, de l’unanimité revendiquée, à la menace de scission en pleine guerre. La fédération se caractérise avant tout par une structuration acéphale de mouvements locaux, sans que ce mode de contestation s’adosse nécessairement à un programme de décentralisation, bien au contraire. Ce qui compte ici est plus l’établissement d’un nouveau pouvoir de fait. La fédération unit autant qu’elle divise et ne répond pas à une logique univoque, mais procède d’une union par des initiatives locales. Le terme de fédération en Histoire a donc bien un sens assez proche de celui en droit public, où le terme de fédération correspond à un modèle de libre association entre États entendant fonder un nouveau corps politique, comme théorisé par Olivier Beaud dans son ouvrage Théorie de la fédération,Olivier Beaud, Théorie de la Fédération, Paris : Presses universitaires de France, 2013.

sans pour autant s’y réduire. D’un point de vue historique, toutefois, la fédération porte en elle une tension idéale difficile à décrire, faite de la primauté des pouvoirs locaux de fait et de leurs aspirations sur un pouvoir discrédité ou à la légitimité affaiblie. On pourrait même penser qu’une fédération laisse la voie ouverte à une révolution interne aussi bien qu’à une scission, sans que la nature même de son existence soit forcément en danger vital –- le Brexit en est d’ailleurs le reflet.

On retrouve dans les réactions au plan de relance européen d’autres éléments de ce soubassement historique. De fait, dans un article du Monde du 10 novembre 2020, par Virginie Malingre, l’espoir d’une Europe « plus solidaire et plus fédérale » était présenté comme le moteur de cet effort de coordination de la réponse à la crise économique née de la crise sanitaire actuelle.Virginie Malingre, « Plan de relance européen : une étape cruciale a été franchie », Le Monde.fr, 10.11.2020.

Cette mutualisation d’une dette européenne s’inscrit bel et bien dans une espérance fédérale, faite d’une union accrue, matérialisée par un endettement commun. Les premières tensions apparaissent également, comme le récent blocage de l’accord par la Hongrie et la Pologne en atteste. Ces négociations ont lieu en outre en pleine finalisation d’un événement séparatiste entre tous, le Brexit. Plus intéressante encore est la demande formulée par une réunion de maires en France, appelant à une gestion du plan de relance à l’échelle des municipalités et s’adressant directement à la Commission européenneVoir notamment : (Le Monde, « Transition écologique : 40 maires de grandes villes demandent l’appui de l’Union européenne », Le Monde.fr, 11.10.2020).

. Ces éléments dessinent bel et bien un moment fédéral pour l’Union, qui voit des forces vectrices d’une unité plus étroite révéler pourtant plus nettement les tensions internes à l’édifice, tandis que des contre-pouvoirs nouveaux, les municipalités, tentent de faire entendre leur parole pour que la théorie de la fédération se concrétise, avec un dialogue direct entre autorité fédérale et instances locales. On ne peut que saluer l’émergence de ces initiatives locales instaurant un dialogue direct entre entités locales et structure supranationale, afin de créer un espace de dialogue fédéral européen.

Plus inquiétante toutefois est la tendance de fond, dans un nombre chaque jour plus grand d’États européens, et révélatrice d’une peur et d’un raidissement national de la vie politique, visant à contrôler davantage les modes d’expression populaires, les libertés d’expression, d’information et de manifestation, et les libertés académiques, tendance opposée précisément au sens historique du terme de fédération, basé sur la confiance dans la manifestation populaire et dans sa capacité à se fédérer librement. Pour qu’une vraie révolution fédéraliste européenne ait lieu, on ne peut qu’espérer que les modes d’expression populaire et les libertés fondamentales ne soient pas sacrifiés dans une fédération qui, loin de rejouer l’espérance profonde de Grégoire au moment de l’abolition de la royauté, serait alors le reflet d’une confiscation autoritaire par certains États ou au service d’intérêts privés. Plus grave que la scission ou la séparation, serait donc la déformation invisible et lente des principes fondateurs de l’Union.

Références

Micah Alpaugh, « Les émotions collectives et le mouvement des fédérations (1789-1790) », Annales historiques de la Révolution française, n° 372, Armand Colin, Société des études robespierristes, 2013, p. 49‑80, DOI: 10.4000/ahrf.12772.
Olivier Beaud, Théorie de la Fédération, Paris : Presses universitaires de France, 2013.
Michel Biard et alii (dir.), 1792, entrer en République, Paris : A. Colin, 2013, 1 vol.
Jean Dubray, « Christianisme et République : leurs affinités profondes selon l’abbé Grégoire », in Laurence Plazenet et alii (dir.), Chroniques de Port-Royal, Paris, 2018, p. 167‑178, https://biblio-bhf.fr/272048.
Le Monde, « Transition écologique : 40 maires de grandes villes demandent l’appui de l’Union européenne », Le Monde.fr, 11.10.2020, https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/10/11/transition-ecologique-40-maires-de-grandes-villes-demandent-l-appui-de-l-union-europeenne_6055590_3244.html.
Virginie Malingre, « Plan de relance européen : une étape cruciale a été franchie », Le Monde.fr, 10.11.2020, https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/11/10/plan-de-relance-europeen-un-nouvel-obstacle-est-leve_6059257_3234.html.
Jean-Clément Martin, Nouvelle histoire de la Révolution française, Paris : Perrin, 2012, 1 vol.
Albert Mathiez, « Glanes », Annales historiques de la Révolution française, vol. 8, n° 46, Armand Colin, 1931, p. 349‑352, https://www.jstor.org/stable/41924076.
Jules Michelet, Épisodes de la Révolution française. Choix des textes, introduction et notes par Henri Calvet…, Henri Calvet (éd.), Paris : Éditions Alpina (Saverne, Impr. savernoise), 1959, 309.
Temps, espaces, langages, Europe méridionale-Méditerranée, Les fédéralismes : réalités et représentations 1789-1874 actes du colloque de Marseille, septembre 1993, Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 1995, 448.

Pour aller plus loin

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