Les élections présidentielles en Moldavie : l’Union ou la Russie ?
Editoriaux • Alexis Patin • Publié le 14 novembre 2020
Pendant que la presse internationale a les yeux rivés sur l’Amérique, l’élection présidentielle moldave, d’importance majeure pour l’Europe, se joue dans l’ombre. Face aux enjeux stratégiques que représente cette dernière pour la situation à l’Est, les États de l’Union européenne gagneraient à tourner leurs regards vers cet espace qui balance culturellement entre la Roumanie et la Russie.
Pour ces élections présidentielles dont le deuxième tour se déroule ce dimanche 15 novembre, les Moldaves font face à un dilemme aux termes clairs : l’Union européenne ou la Russie. Igor Dodon, actuel président du pays, est arrivé à la deuxième place lors du premier tour des élections avec 32,87 % des voix, tandis que la candidate pro-européenne, Maia Sandu, a obtenu 35,77 % des votes. Dans ce pays le plus pauvre du continent européen, le conflit entre la Russie et l’Union européenne ne se joue pas sur le plan économique : en dehors de grandes caves à vin et de quelques spécialités locales à base de pomme de terre, cette terre sans accès à la mer ne dispose ni de ressources minières ni d’un secteur spécialisé particulier. Au contraire, l’enjeu en Moldavie est culturel, et voit schématiquement s’opposer les peuples de tradition slave écrivant en cyrillique et parlant majoritairement russe arrivés de l’URSS (lorsque la Moldavie était une région de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine) avec les peuples issus de la Bessarabie écrivant en alphabet latin et parlant majoritairement roumainS’il existe également des minorités d’origines bulgares, allemandes et juives ainsi qu’une ethnie Gagaouze d’origine turque au sud du pays, celles-ci ne se voient pas accorder la même place dans le débat politique.
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Politiquement, cette dualité culturelle a été instrumentalisée à l’occasion des conflits entre le gouvernement moldave, installé à Chisinau, et la région dissidente à l’est du pays, la république de TransnistrieLa république moldave du Dniestr (en russe : Приднестровская Молдавская Республика), est de-facto un État. Créé en 1989 lors de la dislocation de la République Socialiste Soviétique Moldave, opposant les russes pro-URSS aux moldaves pro-indépendance, sa capitale se trouve à Tiraspol.
, dont la capitale est Tiraspol. Si les rivalités internes ne représentent foncièrement pas un grand enjeu économique pour le pays – surtout depuis les dernières élections en Transnistrie et la lente libéralisation du marché entre les deux parties du pays – les enjeux sont bien plus importants au niveau européen. Le statut officiel incertain de la Transnistrie, issu de l’opération militaire soutenue par la Russie, réduit à néant les espoirs de réunification à la Roumanie portés par le parti pro-UE moldave. À l’inverse, le rapprochement avec la Russie est très fortement soutenu par la minorité russe et le gouvernement de Tiraspol, ainsi que la région de GagaouzieLa Gagaouzie est une région bénéficiant d’une plus grande autonomie en Moldavie, dont la justification se fonde également sur les différences culturelles et religieuses d’avec le reste du pays.
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Ces dernières années, les mouvements moldaves tournés vers la Russie se font de plus en plus entendre. Lors des élections législatives en 2019, le parti socialiste pro-russe remportait la majorité des suffrages avec 31% des voix, devant le parti pro-européen à 26% et le parti dit « démocrate » au pouvoir et longtemps soutenu par l’Union européenne (24%). Comme l’énonce Jean-Marc Four, il s’agit bien davantage d’un échec européen que d’une victoire russe : « Bruxelles a investi près d’un milliard d’euros en Moldavie depuis dix ans, mais a longtemps oublié de surveiller où allaient les fonds dans ce pays, l’un des plus pauvres d’Europe ».Jean-Marc Four (réal.), « Une victoire symbolique des pro-russes en Moldavie », Un monde d’avance, 2 min 30 sec, Franceinfo, 25.02.2019.
Sur ce point, la situation en Moldavie est en effet particulièrement inquiétante. En avril dernier, le gouvernement moldave a forcé le Parlement à adopter une loi visant à accepter un prêt de 200 millions d’euros en provenance de la Russie. Cette « aide » est bien entendu d’une nature particulière, puisqu’elle impose à toutes les entreprises moldaves contractant un prêt dans une banque russe (omniprésentes en Moldavie) à avoir comme garant l’État moldave qui ne pourra pas refuser dès lors de rembourser cette dette privée.Kamil Całus, « Russian loan is a threat to Moldova », OSW Centre for Eastern Studies, 28.04.2020.
Avec une telle disposition, l’Union européenne est condamnée à regarder lentement la Moldavie s’endetter envers la Russie, abandonnant ainsi peu à peu sa souveraineté à celle-ci.
Si l’Union est effectivement en train de « perdre » progressivement ce pays si proche de ses frontières, il est excessif de soutenir que Bruxelles ne fait que financer l’oligarchie moldave. Parmi les nombreux programmes financés par l’Union présents en Moldavie, la mission de l’Union européenne d’assistance à la frontière entre la Moldavie et l’Ukraine (l’EUBAM) a ainsi réussi à désamorcer la situation entre la Moldavie, la Transnistrie et l’Ukraine. La Transnistrie s’ouvre désormais progressivement, sans que cette détente ne semble brusquer la Russie. Paradoxalement, la dérive de la Moldavie vers la Russie est aussi la conséquence de la politique nationale d’un des États-membres de l’Union : la Roumanie. Accordant la nationalité à tout citoyen moldave ayant au moins un grand-parent né ou devenu roumain entre avril 1918 et juin 1940, la Roumanie permet en effet à une grande partie de la population moldave de quitter leur pays en bénéficiant d’un passeport européen. Cela a pour effet immédiat une diminution constante de la population moldave d’origine roumaine et une augmentation systématique de la proportion de citoyens de tradition slave, généralement pro-russe.Mirel Bran, « Un passeport roumain, sésame de l’Union européenne pour de nombreux Moldaves », Le Monde.fr, 08.08.2009.
D’un point de vue stratégique, les enjeux de cette élection sont innombrables pour l’espace européen, qu’il s’agisse de la guerre en Crimée ou du « conflit gelé de Transnistrie », qui n’a de gelé que le nom, comme nous le montrent les événements au Haut-Karabagh. Face à la dépendance économique de la Moldavie à l’Europe, accentuée sur le plan démographique par le programme d’obtention de la nationalité roumaine, le temps semble venu pour l’ensemble des pays d’Europe de porter davantage leur regard vers l’Est.