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Faire vivre les ruines ?

LecturesNathanaël Travier • Publié le 1 novembre 2020

Le photographe Josef Koudelka livre à la Bibliothèque nationale de France le résultat de trente ans de voyage à travers les sites archéologiques méditerranéens, à la recherche d’une esthétique des ruines. Si nombre des photographies sont remarquables, on sort déçu d’une exposition qui ne fait pas oeuvre elle-même et peine à offrir un propos d’ensemble convaincant.

Compte-rendu de l’exposition Josef Koudelka. Ruines à la Bibliothèque nationale de France, du 15 septembre au 16 décembre 2020.
Compte-rendu de l’exposition Josef Koudelka. Ruines à la Bibliothèque nationale de France, du 15 septembre au 16 décembre 2020.

Les ruines, ce n’est pas le passé, c’est l’avenir. Tout, autour de nous, un jour, sera en ruines

Josef Koudelka, Ruines

La citation à l’entrée de l’exposition Josef Koudelka, Ruines à la Bibliothèque nationale de France ne pouvait qu’irrésistiblement forcer la visite du lecteur de Valéry. Quelques pas plus loin, la carte qui occupe le mur droit de la salle principale donne le ton, géographique, de l’exposition et impose immédiatement l’Europe à la conscience du visiteur en reprenant la projection habituelle de l’empire romain réclamée par le parcours du photographe français d’origine tchèque à travers les sites archéologiques de l’antiquité gréco-latine. La scénographie même de l’exposition confirme cette impression en dissolvant les distinctions de la géopolitique moderne pour confondre les rives Nord et Sud dans l’unité de l’antique.

Cependant, le propos de l’exposition, malgré quelques exceptions notables qui sont sans doute – et ce n’est pas un hasard – les clichés les plus intéressants, se fonde uniquement sur la figuration esthétisante des ruines, sans qu’à travers la petite centaine d’œuvres présentées aucune autre lecture ne se laisse fermement appréhender. Or, l’esthétique proposée confine à un néo-romantisme auquel manquerait le sublime : dans les mains de l’Hamlet moderne, les crânes n’annoncent visiblement qu’un ravissement de natures mortes. Seule une lecture géographique, où les sites archéologiques deviennent paysages, permet d’enrichir l’exposition. Mais si cette option est soutenue par le minimaliste livret qui offre un classement géographique des pièces, la scénographie de Jasmin Oezcebi prend résolument le parti de l’esthétique en préférant un énigmatique arrangement. Cette contradiction entre les deux médiations, qui donne l’idée d’une hésitation malheureuse du commissariat, complexifie le repérage dans un espace muséographique que la mise en scène des pièces, pour réussie qu’elle soit sur le plan visuel, rendait déjà peu pratique : si les choix, notamment de lumière, subliment avec brio le noir et blanc des clichés et que leur arrangement, dans sa densité, créé une athmosphère grave mais sereine, non dénuée du tragique qui manque aux œuvres elles-mêmes, les suspensions du milieu de la salle forcent un parcours alambiqué où les visiteurs badauds ne cessent de se heurter. Ainsi, si les œuvres sont souvent belles, on sortira déçu d’une exposition qui ne fait pas œuvre elle-même et peine à offrir un propos d’ensemble convaincant.

Toutefois, les défauts comme les réussites jettent quelques lumières sur les relations qu’entretient l’Européen avec sa part antique, de l’évidence de son inscription dans les représentations du paysage – une évidence à laquelle la photographie promotionnelle touristique, vers laquelle tendent certaines des œuvres présentées, n’est pas étrangère –- aux possibilités de mobilisation renouvelée de cet héritage dans les mouvements de l’art actuel. Si l’esthétique de la ruine proposée par Josef Koudelka était plus incisive, plus tranchante, le dépassement de la représentation strictement patrimoniale de cette imagerie au profit d’une pleine intégration dans une dynamique artistique, qui ferait vivre le patrimoine au-delà du seul souvenir, serait une pierre tout à fait remarquable ajoutée à l’édification d’une véritable culture européenne.

On ne saurait conclure cette recension sans inciter le visiteur à remarquer encore la confrontation de l’Européen à sa part méditerranéenne qu’impose cette exposition. Si la lecture du dernier ouvrage de Wolf Lepenies montrait la préoccupation intéressée des Français pour la mare nostrum, il faut reconnaître que cette région résonne bien légitimement comme une musique lancinante, à laquelle l’identité européenne ne devra cesser de méditer pour espérer se trouver.

Nota bene

Pour un contrepoint à cette perspective critique sur l’exposition Josef Koudelka. Ruines, voir la recension approbatrice publiée ici-même.

Nathanaël Travier le 1 novembre 2020 dans l’Esprit européen