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16 octobre 1933. L’esprit européen dans la tourmente

EtudesNathanaël Travier • Publié le 16 octobre 2020

Le 16 octobre 1933, Paul Valéry s’adressait à la fine fleur de la communauté intellectuelle mondiale pour ouvrir trois jours de discussions sur l’avenir de l’esprit européen. Quatre-vingt dix ans plus tard, ce texte demeure d’une étonnante actualité et suggère une profonde proximité entre les premières années de nos deux siècles. Si l’esprit européen, dont Valéry explicite dans ce texte son idée, n’est certes pas exposé aux mêmes périls, son avenir ne soulève-t-il pas aujourd’hui pour les amis de l’Europe les inquiétudes les plus douloureuses ? Autant de raisons qui invitent à relire utilement un texte aussi méconnu que passionnant.

Un texte commenté à retrouver en intégralité ci-dessous, à la suite de notre introduction historique.

Le 16 octobre 1933, Paul Valéry s’adressait à la fine fleur de la communauté intellectuelle mondiale pour ouvrir trois jours de discussions sur l’avenir de l’esprit européen. Quatre-vingt dix ans plus tard, ce texte demeure d’une étonnante actualité et suggère une profonde proximité entre les premières années de nos deux siècles. Si l’esprit européen, dont Valéry explicite dans ce texte son idée, n’est certes pas exposé aux mêmes périls, son avenir ne soulève-t-il pas aujourd’hui pour les amis de l’Europe les inquiétudes les plus douloureuses ? Autant de raisons qui invitent à relire utilement un texte aussi méconnu que passionnant.

Introduction historique

L’auteur tient à remercier Michel Jarrety, qui a aimablement accepté de répondre à nos questions, ainsi que Solène Amice pour sa relecture et ses lumières. Michel Jarrety est l’auteur d’une biographie incontournable de Paul Valéry publiée en 2008 chez Fayard.

La fébrilité de l’entre-deux guerres, suscitée autant par les inquiétudes d’un tableau politique et économique instable que par le traumatisme de la Première Guerre mondiale, se remarque notamment dans l’intense activité intellectuelle qui anime la période 1918-1939 où de nombreux intellectuels s’investissent pour la paix, à l’instar de la création des PEN Club en 1921. Alors que les statuts de la Société des Nations ne prévoyaient pas d’organisme culturel, la création en son sein en 1922 de la Commission Internationale de Coopération Intellectuelle (CICI), qui se donne pour mission de favoriser la coopération et les échanges intellectuels, au-delà même du strict cadre de la SDN puisque participent des pays comme le Brésil ou les États-Unis, est particulièrement significative de ce mouvementLa décision de la Société des Nations quant à la création de la Commission est adoptée, sur une proposition de la France, en septembre 1921. Sa création officielle est actée en janvier 1922. Ses membres, nommés par le SDN, siègent à titre individuel (ils ne sont pas mandatés par leur gouvernement, contrairement à ceux qui participeront à l’Institut International de Coopération Culturelle).

. Emportée par la tourmente de 1939, la CICI servira au sortir de la guerre de base à la constitution de l’UNESCO.

Sise à Genève, la CICI s’appuie sur des comités nationaux, chargés de la coordination des initiatives locales et assurant la liaison entre la Commission Internationale et les autorités nationales, et sur un institut, fondé à l’initiative de la France à Paris en 1924, l’Institut International de Coopération Culturelle1924 constitue la date de création de l’Institut, qui ne sera néanmoins inaugurée qu’en janvier 1926. L’Institut est installé au 2 de la rue Montpensier, adresse fameuse puisqu’elle deviendra le siège du Conseil Constitutionnel.

. En France, le Comité National Français de Coopération, dont la première séance se tiendra en février 1925, est présidé par le sénateur Henry de Jouvenel et compte parmi ses membres des intellectuels de haut rang comme les philosophes Henri Bergson et Lucien Lévy-Bruhl, le mathématicien Emile Borel, la physicienne Marie Curie… et Paul Valéry, dont La Crise de l’Esprit, publié en 1919 et repris dans Variété en 1924, a eu un écho certain. La participation du poète aux activités de la SDN ne se cantonne pas au seul comité français, puisqu’il est également nommé, toujours en 1925, membre de la Sous-commission des Lettres et Arts, directement attachée à la Commission Internationale et présidée par l’homme politique belge Jules Destrée. Paul Valéry, qui s’investit profondément à partir de cette époque pour la conciliation européenne, devient rapidement une figure centrale de l’histoire de cette institution.

Convaincu « que la Commission de Coopération Intellectuelle est peut-être en vérité l’organe le plus important de la Société des Nations car son objet n’est rien de moins que d’essayer de changer l’état des esprits »Procès-verbal de la première session du Comité permanent des Lettres et Arts, 6-9 juillet 1931, Unesco, IICI, H IV-31(2), cité par Michel Jarrety, Paul Valéry, Paris : Fayard, 2008, 1 vol, p. 795.

, Paul Valéry participe activement aux activités de la Sous-commission, devenue entre-temps Comité permanent des Arts et des Lettres, dont il assurera la présidence en 1936 et qui organise notamment, à partir de 1932, des conférences annuelles dans différentes villes européennes, les EntretiensParmi les projets de la CICI, on remarquera également l’édition et la publication Correspondance entre des hautes personnalités intellectuelles européennes, « analogue aux relations de pensées qui se sont toujours établies par ce moyen, particulièrement aux grandes époques de la vie européenne » (procès-verbal de la première session du Comité permanent des Lettres et Arts, 6-9 juillet 1931, Unesco, IICI, H IV-31(2), cité par Jarrety, ibid., p. 795), référence explicite à la République des Lettres qui constitue, aujourd’hui encore, un véritable mythe de la communauté intellectuelle européenne.

. Neuf Entretiens seront organisés de 1932 à 1938, avant que la Seconde Guerre mondiale ne mette fin aux activités de la CICI : ils porteront sur des sujets aussi variés que « L’avenir de la culture » (Madrid, mai 1933), « L’art et la réalité. L’art et l’Etat » (Venise, juillet 1934) ou encore « La formation de l’homme moderne » (Nice, avril 1935)La liste complète des Entretiens est la suivante : Goethe (Francfort, mai 1932), L’avenir de la culture (Madrid, mai 1933), L’avenir de l’esprit européen (octobre 1933), L’art et la réalité. L’art et l’Etat (Venise, juillet 1934), La formation de l’homme moderne (Nice, avril 1935), Vers un nouvel humanisme (Budapest, juin 1936), Europe-Amérique latine (Buenos Aires, septembre 1936), Le destin prochain des lettres (Paris, juillet 1937), La qualité et la vie moderne (Nice, octobre 1938). A cette liste s’ajoute un Entretiens sur la musique qui devait avoir lieu en 1939 et que la guerre force à annuler. Seuls les 8 premiers entretiens feront l’objet d’une publication. Cf. Jean-Jacques Renoliet, L’UNESCO oubliée: la Société des Nations et la coopération intellectuelle, 1919-1946, Paris : Publications de la Sorbonne, 1999, p. 317.

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Du 16 au 18 octobre 1933, les troisièmes Entretiens sont organisés à Paris, sous la présidence du poète français.Publiés l’année suivante : Paul Valéry, L’avenir de l’esprit européen [entretiens de Paris, 16-18 octobre 1933], Institut international de coopération intellectuelle (éd.), Paris : Institut international de coopération intellectuelle, 1934, 305.

Alors qu’Adolf Hitler vient d’accéder, en janvier, à la Chancellerie et d’obtenir, en mars, les pleins pouvoirs, que l’Espagne s’enlise dans des conflits intérieurs violents qui annoncent la guerre civile de 1936, que Salazar a promulgué, en février, la constitution qui, dans la continuité de la Dictature Nationale, instaure le régime fasciste de l’Estuado Novo, qu’à travers toute l’Europe – notamment en Roumanie et en Autriche – des attentats nationalistes émaillent l’actualité, les débats sont consacrés à rien de moins que « L’Avenir de l’esprit européen ». Le discours d’ouverture que prononce Paul Valéry résume les termes du débat et met en évidence un climat intellectuel où l’inquiétude face aux menaces matérielles d’une Europe au bord de l’abîme se télescope aux ébranlements intellectuels que suscitent la modernité et ses bouleversements.

Cette convergence de l’inquiétude suscitée par les contingences et de l’angoisse structurelle d’une modernité traumatisée par la Première Guerre mondiale est au cœur de ce texte où l’affirmation d’une communauté européenne est indissociable d’un sentiment de crise. Alors que les circonstances se font pressantes, règne encore dans l’esprit de Paul Valéry et de son parterre le désarroi suscité par l’effondrement de 1914 qui emporta les repères de la modernité pour laisser les intellectuels face à l’incertitude du devenir, dans une autre plaine meurtrie où ne reste que :

l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; […] la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications ; […] l’idéalisme, difficilement vainqueur, profondément meurtri, responsable de ses rêves ; le réalisme déçu, battu, accablé de crimes et de fautes ; la convoitise et le renoncement également bafoué ; les croyances confondues dans les camps, croix contre croix, croissant contre croissant , […] les sceptiques eux-même, désarçonnés par des événements si soudains.

Quatre-vingt dix ans plus tard, ce texte demeure d’une étonnante actualité et suggère une profonde proximité entre les premières années de nos deux siècles. Ne sommes-nous pas également confrontés à ce rapport paradoxal à la modernité, où l’immensité des découvertes enthousiasme tout autant qu’elle effraie, où le progrès matériel masque mal la sensation d’un vide intellectuel et idéologique – spirituel – profond ? Ne sommes-nous pas également en proie aux inquiétudes politiques les plus vives tout en ne parvenant pas à nous arracher à une position de spectateurs inquiets alors que nulle voie claire ne nous engage à l’action ? Si l’esprit européen, dont Valéry explicite dans ce texte son idée, n’est certes pas exposé aux mêmes périls, son avenir ne soulève-t-il pas aujourd’hui pour les amis de l’Europe les inquiétudes les plus douloureuses ? Autant de raisons qui invitent à relire utilement un texte aussi méconnu que passionnant.


Ouverture du colloque sur l’avenir de l’esprit européen organisé par l’Institut International de Coopération Intellectuelle en 1933

Paul Valéry, Président – Nous sommes en présence d’un état de choses qui a forcé même ceux qui n’avaient pas consacré leur temps à réfléchir sur les destins de l’esprit, qui oblige même les indifférents à faire parfois un certain retour sur le splendide passé de la culture, et à se demander comment l’avenir se présente pour ce capital considérable qui avait été assemblé, et qui n’est pas seulement constitué par des connaissances, par cet énorme stock de documents, de technique et d’habitudes spéciales, mais surtout par quelque chose que nous appelons « esprit », c’est-à-dire une certaine manière de transformer ce qui se présente à nous, et de l’adapter ou de l’opposer au système de la vie.

Depuis bien des siècles une tendance et une manière intellectuelle d’être (dont on a pris conscience sous des noms très divers) s’est manifestée, qui s’est appelée de nos jours « l’esprit européen », après avoir reçu au cours des âges des noms extrêmement différents, comme celui de « chrétienté », d’« humanisme », etc…

Nous ne tenterons pas ici d’expliciter totalement la définition que Paul Valéry donne de l’esprit européen : elle mérite une analyse qui ne saurait être aussi lapidaire. Qu’on nous permette seulement de jeter quelques remarques pour en démontrer l’actualité et attiser la curiosité du lecteur. D’une part, cette définition se caractérise par un syncrétisme audacieux qui parvient à confondre dans une substance unique les âges et les espaces géographiques européens, tout en en préservant la diversité et l’irréductibilité. Ce syncrétisme est d’autant plus remarquable qu’il coule l’identité européenne dans les modèles identitaires modernes, puisque le terme même d’esprit s’inscrit dans la filiation des discours nationalistes du XIXe siècle, dans la généalogie de la notion, si chère au romantisme, de « génie national » fondée par Johann Wilfried von Herder dans Une autre philosophie de l’histoire en 1774 (en allemand Volksgeist). D’autre part, l’esprit européen se définit ici principalement par le partage « d’une tendance et une manière intellectuelle d’être », d’un ensemble de valeurs que Paul Valéry définissait plus précisément dans un discours à Berlin en 1922 :

Mon objet actuel est de me demander comment l’esprit européen, créateur véritable du grand changement du monde, esprit dont les qualités sont presque contradictoires, mais très heureusement dosées, et dans lequel le sens critique, l’imagination, la confiance et le scepticisme sont curieusement alliés, pourrait hypothétiquement essayer de sauver cette Europe dont il a fait la valeur moderne.

Or, il nous semble que cette définition positive de l’identité répond aux conditions que pose notre époque à la construction identitaire qui refuse désormais des définitions posant a priori une altérité, un « ennemi ». Une telle évolution est observable, par exemple, dans la Lettre aux Européens que publiait au début de l’année 2019 Emmanuel Macron et dans laquelle le discours d’unité était essentiellement fondé sur des valeurs : « le modèle européen repose sur la liberté de l’homme, la diversité des opinions, de la création », « l’Europe entière est une avant-garde : elle a toujours su définir les normes du progrès »… Cette définition positive n’ôtait certes pas la possibilité de désigner des adversaires – les commentateurs de cette lettre ont facilement montré son ambition de polarisation de l’opinion –, mais ceux-ci n’étaient pas définis a priori et de façon irréductible, mais bien a posteriori de la création de l’identité commune : ils devenaient des « ennemis » en rejetant les valeurs qui fondaient l’identité collective, rejet dont la renonciation ouvrait immédiatement la voie à la réintégration. Cette évolution du rapport à l’identité nous semble un élément essentiel pour comprendre les enjeux de la construction symbolique contemporaine et, par ricochet, de la construction symbolique européenne. La notion d’esprit européen fournit un exemple captivant d’une identité européenne positive.

Cette tendance avait pris en nous les caractères d’une certitude et d’un espoir invincible dans l’avenir de la connaissance et dans l’avènement de son règne absolu. Nous pensions, il y a encore quelques années, qu’il y avait dans l’univers de l’esprit des valeurs définies, des résultats obtenus une fois pour toutes ; qu’une certaine manière de penser, une certaine liberté générale des idées, une certaine volonté de sincérité intellectuelle, de rigueur intellectuelle, avaient en quelque sorte conquis une fois pour toutes la confiance de l’humanité entière, et que ce grand jeu que jouent la volonté de savoir et la volonté de créer, contre la nature des choses, et particulièrement contre la nature humaine, ce grand jeu devrait se poursuivre désormais sans grandes difficultés : la table du jeu ne serait jamais plus renversée, comme elle l’a été, par exemple, à la fin de la civilisation antique. Mais des événements de toute nature, les uns d’ordre politique, les autres d’ordre économique, et même des événements d’ordre intellectuel, ont créé dans les esprits une inquiétude, image d’une situation confuse et, en somme, une diminution, une dépréciation de l’espoir.

Ce passage fait largement écho au constat douloureux que tirait Paul Valéry au sortir de la guerre dans la Crise de l’esprit : la Première Guerre mondiale a en effet été vécue comme un traumatisme profond, l’effondrement d’un monde qui emporta avec lui toute confiance dans le progrès et les valeurs qui préexistaient à 1914. Ce ne sont pas seulement des « milliers de jeunes écrivains et de jeunes artistes qui sont morts », c’est tout un système de valeurs, toute une civilisation, qui a révélé son sinistre verso. Dès lors, le bouillonnement qui fait encore dans l’esprit du poète la valeur de la pensée européenne se laisse voiler par un soupçon et l’affreux doute de La Crise de l’esprit résonne encore dans ce passage : « Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »

Nous avions, pendant une grande partie de notre existence (je parle actuellement pour ceux d’entre vous qui ont le malheur comme moi de compter déjà nombre d’annéesLe 30 octobre 1933, Paul Valéry fêtera ses 62 ans.

) nous avions fondé notre vie mentale, notre attente intellectuelle, sur des bases qui nous semblaient à peu près inébranlables. Il y a encore quarante ans, par exemple, certaines théories, scientifiques et esthétiques étaient devenues pour nous presque des moyens habituels, des instruments habituels de notre faculté de pensée. Telle doctrine (le déterminisme par exemple) semblait inséparable de la démarche normale de l’esprit ; même à contre-coeur, il fallait en tenir compte. Il en était de même de l’idée d’évolution. Eh bien, nous voyons (pour me restreindre aux exemples d’ordre purement intellectuel) toutes ces acquisition qui parurent si précieuses aujourd’hui mises en doute, et souvent mises en échec. Le progrès lui-même a dévoré ses productions les plus admirées. Que dis-je ? Il a ruiné ses propres principes. L’esprit n’est pas seulement troublé par les incertitudes, et surtout par les tristes certitudes, de l’heure présente ; il est attaqué en lui-même par lui-même : il trouve en soi – c’est-à-dire, dans tous ses domaines, Art, Science, Philosophie, l’état le plus confus, le désordre le plus intime, et il ne peut se réfugier dans sa méditation, tenter d’y oublier la misère du monde, qu’il n’y découvre sous un autre aspect ce qu’il venait y fuir.

Il ne faut pas lire dans ce passage une quelconque forme de conservatisme ou de rejet des sciences. Paul Valéry, passionné par ces sujets, constate l’ampleur des découvertes qui marquent ce début du XXe siècle et qui bouleversent irrévocablement les cadres traditionnels de pensée, allant jusqu’à saper, sous l’influence de la physique moderne naissante, des concepts aussi fondamentaux que le déterminisme (les débats sur le déterminisme sont à l’époque particulièrement vifs et occupent le premier plan de la scène scientifique). Encore une fois, les inquiétudes qui animent les Entretiens de 1933 ne s’épuisent pas dans la seule situation politique, matérielle, mais concernent bien tout un rapport au temps présent et un sentiment de glissement des repères. Bouleversements dans l’ordre de l’esprit, soubresauts politiques et géopolitiques, traumatisme de la Première Guerre mondiale, les intellectuels se sentent face à une crise qui implique la modernité toute entière.

En particulier, l’esprit européen, – esprit qui s’était formé ou reformé par quantité d’échanges, peu à peu devenus non seulement habituels, mais nécessaires et comme fonctionnels entre les peuples d’Europe, – est peut-être à la veille d’une dislocation toute comparable à celle du monde politique et du monde économique. Chaque nation, aujourd’hui, tend à se cloisonner, à se faire une île, une région fermée, se suffisant à elle-même, vivant de ses ressources propres ; et d’ailleurs, essayant d’établir dans son peuple même une homogénéité plus ou moins parfaite, soit ethnique, soit politique, soit économique. Mais tout ceci ne va pas sans mettre directement ou indirectement en cause, sinon en péril, ce que nous appelons l’Esprit Européen.

Le contexte politique de 1933 pèse sur ce paragraphe, alors que la montée au pouvoir des fascismes consacre le retour des logiques protectionnistes et que la liberté de circulation devient de plus en plus restreinte. Les intellectuels, dont les échanges sont désormais limités, ne sont pas épargnés par le climat politique et nombre d’entre eux ont déjà fui leur pays, notamment l’Allemagne, comme le romancier Arthur Koestler, le Prix Nobel de littérature Thomas Mann ou encore le physicien Albert Einstein, dont la maison est pillée par les nazis en 1933. Un grand nombre d’entre eux séjourneront en Suisse ou en France, où ils fréquenteront notamment les intellectuels français, avant de partir s’installer aux États-Unis. Une partie de la communauté intellectuelle internationale, et notamment française, à l’instar de Valéry, se préoccupe du sort de ses confrères allemands : ainsi, par exemple, grâce à l’intervention du physicien Paul Langevin et de l’artiste Antonina Vallentin (épouse de Julien Luchaire, instigateur et directeur jusqu’en 1930 de l’Institut de la rue Montpensier), une chaire de Physique mathématique sera offerte à Albert Einstein au Collège de France, qui ne l’occupera toutefois jamais, préférant rester à Princeton. Les Entretiens eux-mêmes ne tarderont pas à être également atteints par les vicissitudes politiques. Bien que les personnalités invitées siègent en leur nom propre et non comme représentants de leur nation, les démissions et l’absence de personnalités allemandes ou italiennes seront bientôt à déplorer.

Nous voici donc en présence de ce problème, qui est notre problème, Messieurs, – celui que nous sommes réunis pour examiner : Que pouvons-nous prévoir, que devons-nous penser de la variation prochaine, probable de l’esprit européen ?

La formulation de cette adresse aux intellectuels qui composent le parterre de ces Entretiens est éloquente du positionnement politique de Paul Valéry. Si les prises de position de 1931 – « essayer de changer l’état des esprits. L’action exercée [par la Commission Internationale] sur ceux qui pensent devra retentir sur ceux qui gouvernent » – consacrent une volonté d’action effective dans la Cité, celle-ci demeure largement dans le domaine de l’esprit, et hors du jeu politique. Les Entretiens se donnent ainsi pour ambition de réfléchir aux problèmes culturels et scientifiques du contemporain sans pour autant souhaiter y trouver directement des solutions politiques : _« Que pouvons-nous prévoir, que devons-nous penser de la variation prochaine, probable de l’esprit européen ? »… et non « Que devons-nous faire ? ». Ce rôle conféré aux intellectuels, Paul Valéry le définit explicitement dans une réponse en mars 1932 à un article de Jean Guéhenno critiquant l’inaction de la CICI :

Vous invoquez l’urgence. Mais il y a des hommes pour l’urgence ; d’autres ont d’autres emplois. Il faut des pompiers et des architectes. Dans le cas actuel, c’est de l’esprit qu’il était question. L’esprit, par soi, n’est ni pour ni contre la guerre. S’il se forme une idée de l’homme et s’il se demande quelles aventures de l’homme seraient les plus favorables à son propre progrès, il peut fort bien souhaiter à l’humanité un destin belliqueux. De Maistre, Nietzsche, et d’autres n’y ont pas manqué. Il en est de même de certains évolutionnistes – et d’ailleurs, c’est là l’opinion de … la Vie elle-même. Observez aussi que le courage, la foi, l’enthousiasme ne sont pas nécessairement non plus au service de la paix. On en trouve dans tous les camps. Il résulte de tout ceci que les hommes qui, comme moi, tiennent sur toute chose à l’esprit, et, d’autre part, abhorrent la guerre, doivent agir contre la guerre par les voies de l’esprit, – et je n’entends pas par ces mots désigner les harangues, les déclamations, les résolutions de meetings, les serments, etc., car ce sont des actes de violence, qui n’excluent pas l’âme de guerre, s’ils semblent condamner la chose. La guerre naît de la politique ; la politique, quelle qu’elle soit, a besoin pour ses fins de la crédulité, de l’excitabilité, de l’émotivité ; il lui faut de l’indignation, de la haine, de la confiance, des mirages, – et ce sont là autant de moyens de changer l’homme en animal de combat. Il ne vaut pas la peine de songer à abolir les guerres, si l’on ne s’occupe en profondeur à éliminer la bestialitéPaul Valéry, Lettres à quelques-uns, p. 199-202, cité par Jarrety, Paul Valéry, op. cit., p. 824.

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Si l’idée du rôle d’« architecte » des intellectuels est une constante du positionnement de Valéry, ce rejet du jeu politique a lui en revanche évolué au cours de la vie du poète, et ses distances à l’égard de la classe politique n’ont pas toujours été si grandes. Selon Michel Jarrety, deux périodes, grosso modo, sont à différencier. De 1924 à 1932, sans pour autant s’engager directement pour un parti ou pour autre, Paul Valéry est investi dans le domaine politique et il soutient discrètement Aristide Briand, espérant sans doute même un poste de conseiller. Cependant, la mort d’Aristide Briand en 1932 et la sanglante émeute antiparlementaire du 6 février 1934, qui devait conduire à la chute du gouvernement Daladier, infléchissent sa position : dès lors, Valéry rejettera, de plus en plus violemment, la classe politique et refusera d’y prendre une quelconque part. Preuve de cette conviction, il démissionnera en 1936 du PEN Club international alors que celui-ci veut s’engager politiquement. Dans un entretien avec Jean Prévost de 1936, Paul Valéry pourra ainsi affirmer : « Je suis complètement absent du politique. Je suis partisan de la séparation la plus absolue entre la politique et la littérature »Cité par Jarrety, ibid., p. 968.

. Rejet du jeu politique donc, car définitivement trop humain, mais certainement pas de la possibilité pour les intellectuels d’agir dans le réel, d’être concernés par le contemporain.

Cette question est de grande conséquence, car toutes les valeurs de premier ordre que nous reconnaissions dans tous les domaines de l’esprit contenaient toutes des éléments étrangers à la nation de leurs auteurs. Plus les œuvres sont grandes, plus elles sont riches d’apports extérieurs, – et ceci n’altère en rien leur saveur nationale.

Donc nous voici en présence de ce problème : quelle va être la variation prochaine, probable, à craindre ou non, de cette sorte de croyance infuse en nous, que nous appelons l’esprit européen, croyance qui s’était peu à peu, comme je vous l’ai dit, constituée par des échanges de plus en plus serrés, de plus en plus nécessaires, indispensables ? Par exemple, vous pouvez prendre dans l’ordre des lettres une infinité d’idées aussi spécifiquement nationales ; plus elles seront grandes, plus vous trouverez la présence d’apports extérieurs. Qu’est qu’il y a de plus anglais que Shakespeare ? Et cependant, le poète est pénétré de l’antiquité, de l’influence française, de Montaigne, et il en est ainsi pour tous les grands écrivains de l’histoire européenne.

La conviction de l’interpénétration des œuvres européennes est une idée fort répandue qui s’inscrit plus largement dans une conception universaliste de la culture. André Gide, camarade de longue date de Paul Valéry, résume cette conception en 1909 dans un article intitulé Nationalisme et littérature :

[l]es œuvres les plus humaines, celles qui demeurent d’intérêt le plus général, sont aussi bien les plus particulières, celles où se manifeste le plus spécialement le génie d’une race à travers le génie d’un individu. Quoi de plus national qu’Eschyle, Dante, Shakespeare, Cervantès, Molière, Goethe, Ibsen, Dostoïevski? Quoi de plus généralement humain ? Et aussi de plus individuel ?« Nationalisme et littérature » in André Gide, Essais critiques, Pierre Masson (éd.), Paris : Gallimard, 1999, 1305; cité par Nicolas di Meo, « L’universel et le particulier : enjeux et présupposes de la « littérature-monde » en français », Carnets. Revue électronique d’études françaises de l’APEF, Première Série - 2 Numéro Spécial, APEF - Association Portugaise d’Études Françaises, 2010, p. 55‑68, par. 9.

Ainsi, comme nous l’avons déjà signalé, si la notion d’« esprit européen » opère la cohérence de l’Europe dans un même ensemble, elle ne revient surtout pas à nier les spécificités nationales : Valéry, comme Gide, défend une vision polyphonique de la culture européenne, pour continuer l’image, chère à Gide, du « concert européen ». Vision qui, par nature, s’oppose en tout point au cloisonnement des cultures et des nations dans lequel s’enferrent les années 1930.

Actuellement il semble qu’une sorte de mouvement de réaction, de défense, se fasse contre la communication, la composition des œuvres par je ne sais quelle infusion de créations extérieures, d’apports extérieurs. Il y a là un phénomène assez énigmatique parce qu’il commence, que nous ne le voyons pas encore nettement. Nous sommes à la veille de nous engager dans une voie qui conduirait à un foisonnement des industries intellectuelles et des productions intellectuelles. Il faudrait peut-être envisager une différence des littératures d’abord, des philosophies ensuite, je ne dirai pas des sciences où l’objectivité réalise toujours l’unification. En somme, ce qu’on avait essayé de réunir, du moins ce qui semblait tendre à l’unification par la force des choses, semble aujourd’hui essayer de se diviser. Et pour rendre plus vivante, plus présente, cette situation singulière, vous n’avez, Messieurs, qu’à vous interroger chacun dans votre cœur, et qu’est-ce que vous y trouvez : deux personnages, l’un qui précisément est cet Européen, l’un qui a une culture généralisée à l’Europe, qui a ce sentiment de l’universalité, de tout ce qu’il y a de plus beau, de tout ce qu’il y a de plus effectif ou de plus vrai dans la connaissance humaine. Mais, à côté de ce personnage, il y en a un autre qui parle sa langue, qui est enfermé dans ses traditions nationales, de sorte que nous sommes actuellement – les mathématiciens me permettront d’emprunter une image à leur profession – nous sommes actuellement semblables à des quantités complexes et nous ne savons jamais, car les circonstances seules en décident, ce qui en nous est la partie imaginaire et la partie réelle. Tantôt nous nous trouvons plus universaux, plus européens que nous ne sommes nationaux, et tantôt, à la moindre circonstance, qui affecte notre sensibilité, beaucoup plus nationaux qu’européens.

La fin du discours d’ouverture de Paul Valéry constitue précisément une première contribution, rapide, aux débats qui vont suivre. Le poète s’alarme de la possible dislocation de la pensée européenne en une multitude de pensées nationales disjointes, expose la crainte de la rupture de l’équilibre essentiel entre le local et l’universel, entre le national et l’européen. Julien Benda, dans les débats qui suivront, rebondira sur cette crainte dans un exposé critique. Pour lui, trop ménager la chèvre et le chou, affirmer la garantie de l’européen sans rien perdre du national, confine à l’erreur. Si Benda ne rejette pas la part nationale, il invite à considérer que développer une identité européenne profonde implique à renoncer quelque peu au national, dans un renoncement qu’il compare au renoncement chrétien :

Lorsque Saint Paul vient dire aux divers peuples : « Il n’y a plus ni Scythe, ni Grec, ni Juif, mais Christ est en toute chose », il ne veut pas du tout dire que ces différences ethniques n’existeront plus. Il sait très bien qu’elle continueront d’exister et qu’il ne peut rien contre elles. Il veut dire qu’il faut inviter les hommes à se sentir dans une région d’eux-mêmes […] où ces différences s’effacent.

Benda transcrit alors cette doctrine à celle de l’esprit européen :

notre enseignement, je crois, doit être de venir dire, nous aussi, aux peuples : « Nous ne voulons pas détruire vos différences nationales ; mais nous vous invitons à vous sentir dans une région de vous-même, que nous appellerons humanisme, où vous pourrez vous reconnaître semblables, et qui est supérieure à celle dans laquelle vous vous sentez différents ».

Face à l’inquiétude de Valéry, Benda propose une réponse, celle qui fait le choix de l’Europe. On notera au passage que, chez Benda comme chez Valéry, « européen » est à bien des égards intimement associé à « universel » et à « l’humanisme ». Cette association souligne encore un élément de définition de l’esprit européen qui n’est pas défini par l’humanisme ou le christianisme ou la pensée gréco-latine : il est véritablement ces idées, la synthèse de ces idées.

Je ne veux pas m’attarder sur ces considérations, ce n’est pas mon rôle ; je suis là pour frapper les trois coups d’une pièce qui va commencer cet après-midi, mais j’ai voulu simplement vous représenter au moins un état d’esprit pris au hasard dans l’assemblée et qui est le mien au sujet de ces questions. Nous essaierons dans les trois jours que vont durer ces études, de dégager précisément ce que nous pouvons apercevoir aujourd’hui d’une variation de ce capital et de ce sentiment dont je viens de vous parlerNombreux seront les intellectuels notoires à se relayer pendant ces trois jours de discussion parisienne, tels Julien Benda, Emile Borel, Léon Brunschvicg, Aldous Huxley, Jules Romains… Ces échanges, comme le discours d’introduction de Paul Valéry, sont repris dans l’ouvrage : Valéry, L’avenir de l’esprit européen, op. cit.

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Références

André Gide, Essais critiques, Pierre Masson (éd.), Paris : Gallimard, 1999, 1305.
Michel Jarrety, Paul Valéry, Paris : Fayard, 2008, 1 vol.
Nicolas di Meo, « L’universel et le particulier : enjeux et présupposes de la « littérature-monde » en français », Carnets. Revue électronique d’études françaises de l’APEF, Première Série - 2 Numéro Spécial, APEF - Association Portugaise d’Études Françaises, 2010, p. 55‑68, DOI: 10.4000/carnets.4916.
Jean-Jacques Renoliet, L’UNESCO oubliée: la Société des Nations et la coopération intellectuelle, 1919-1946, Paris : Publications de la Sorbonne, 1999.
Paul Valéry, L’avenir de l’esprit européen [entretiens de Paris, 16-18 octobre 1933], Institut international de coopération intellectuelle (éd.), Paris : Institut international de coopération intellectuelle, 1934, 305, https://www.bsg.univ-paris3.fr/iguana/www.main.cls?p=*&v=c97386a2-914a-40c2-bd8d-df4c273175e6#RecordId=1.1101474.
Nathanaël Travier le 16 octobre 2020 dans l’Esprit européen