Quand la France rêve d’une Europe latine
Lectures • Marion Messador • Publié le 13 octobre 2020
L’éminent sociologue allemand Wolf Lepenies, qui occupa à la demande de Pierre Bourdieu la première chaire européenne du Collège de France, a publié en juin 2020 la traduction française de son ouvrage Le pouvoir en Méditerranée. Un rêve français pour une autre Europe où il explore sur le temps long la manière dont la France a utilisé le mythe méditerranéen pour tenter de modeler l’Europe à son image.

Plus de vingt-cinq ans après avoir dispensé, depuis la chaire européenne du Collège de France, un cours consacré aux intellectuels du « vieux continent »,Cf. Wolf Lepenies, La fin de l’utopie et le retour de la mélancolie: regards sur les intellectuels d’un vieux continent : leçon inaugurale faite au Collège de France le 21 février 1992, Paris : Collège de France, 1992.
l’éminent sociologue allemand Wolf Lepenies s’intéresse à nouveau à l’Europe dans un ouvrage récemment traduit en français par les éditions de la Maison des sciences de l’homme sous le titre Le pouvoir en Méditerranée. Un rêve français pour une autre Europe.Wolf Lepenies, Le pouvoir en Méditerranée : un rêve français pour une autre Europe, Svetlana Tamitegama (trad.), Paris, 2020, 270.
Le principal intérêt de ce travail très complet consiste dans son double effort de décentrement : décentrement dans le sujet même du livre, qui aborde l’européen par le détour méditerranéen, mais également décentrement de l’auteur qui se concentre sur une politique européenne française dont on comprend progressivement qu’elle s’est généralement construite en opposition à l’effrayant voisin allemand.
La Méditerranée dont nous parle Wolf Lepenies est un concept qui ponctue l’histoire de France du XVIIIe à nos jour et qui a régulièrement ressurgi dans les projets intellectuels et politiques formulés à l’échelle continentale, comme une sorte d’option alternative jamais totalement validée mais toujours disponible et dont la vitalité est attestée par les prises de position des deux derniers présidents français - Emmanuel Macron évoquant en 2017 une « vraie ambition pour la Méditerranée » ; Nicolas Sarkozy en 2008 portant à bout de bras l’initiative d’Union pour la Méditerranée. Cette Méditerranée, qui revient dans la politique européenne de la France comme une musique lancinante, se fonde sur un sentiment de fraternité avec les peuples méditerranéens, à commencer par les Latins de la rive nord (Italiens et Espagnols). La parenté des mentalités, souvent invoquée, justifie pour de Gaulle des relations diplomatiques moins intenses, l’entente étant, comme dans le cadre familial, supposée plus instinctive : « Ces contacts en profondeur ne sont pas aussi nécessaires avec l’Italie, qui est de même nature que nous ; nous sommes des Latins ».
La mobilisation du thème méditerranéen est donc généralement le fait d’intellectuels ou d’hommes politiques à la recherche d’un modèle politique, économique et civilisationnel alternatif pour l’Europe. Nourri de références à l’héritage romain, cet élan est également marqué par un fort effet Montesquieu, dans la représentation omniprésente du clivage nord-sud. En France s’impose ainsi dès le XIXe l’image d’une culture latine raffinée mais moribonde, mise en péril par la vigueur des peuples du nord, Anglais et Allemands en tête. Flaubert se lamente ainsi dans une lettre de 1870 :
quoi qu’il advienne, le monde auquel j’appartenais a vécu. Les Latins sont finis ! Maintenant c’est au tour des Saxons, qui seront dévorés pas les Slaves.
Pour Braudel aussi, l’Europe méditerranéenne a passé son tour tandis que la modernité assure le triomphe de « l’Europe ouverte à la Réforme, l’Europe des pays neufs, agressifs dans leur poussée, et dont l’avènement marquera à sa façon les débuts de ce que nous appelons les Temps Modernes ».
L’alternative méditerranéenne (ou latine) apparaît donc comme l’alternative d’une Europe plus favorable à la France et à même de contrer l’influence du grand pays voisin, puissance démographique qu’essaie de concurrencer la politique coloniale, puissance économique et militaire que les guerres tentent de brider, puissance culturelle enfin face à laquelle la germanophilie des intellectuels français nourris de philosophie et de littérature allemandes s’apparente pour les plus nationalistes, comme Maurras, à une véritable reddition spirituelle.
Au cours des siècles, les tentatives méditerranéennes françaises relèvent donc d’une politique de puissance, dont l’objectif, comme l’explicite un discours de Pompidou en 1971,Voir la conférence de presse qui suit immédiatement ce discours : Georges Pompidou, Conférence de presse à bord du « Clemenceau », Institut Georges Pompidou, Toulon, 19.06.1971.
est d’assurer un contrepoids à la langue anglaise, à l’industrie allemande et à l’atlantisme des Scandinaves. Argument de puissance, la latinité sera même reprise, de Napoléon III au général de Gaulle, en Amérique du sud pour assurer le rayonnement français et s’opposer aux impérialismes espagnol et américain.
Si la France s’autorise si souvent à porter la bannière de la Méditerranée, malgré la défiance de ses partenaires naturels auxquels ses motivations profondes n’échappent pas, c’est également parce qu’elle se considère comme l’unique nation de la synthèse entre deux Europes également admirables, à ce titre capable d’opérer la jonction entre l’héritage latin et le leg plus septentrional de la révolution industrielle. Cette « fusion intime des races » qui pour Michelet la caractérise nourrit ainsi une vocation de meneur européen, que soutient l’influence substantielle de sa langue, de ses penseurs et de la révolution de 1789. Toutefois, il importe de mesurer également le revers d’un tel discours car le peuple français, peu présent dans l’ouvrage de Wolf Lepenies, manifeste moins d’élan pour une doctrine de nature à exacerber une division culturelle souvent défavorable aux habitants du Midi, comme le montre l’étonnante anecdote du 15e corps d’armée, accusé à tort en août 1914, pour couvrir l’erreur tragique de quelques hauts gradés, d’avoir cédé à la poltronnerie légendaire des troupes provençales. La méfiance prévaut alors dans une France dont l’unité politique ne suffit pas encore à effacer des spécificités culturelles régionales très fortes et qui peut-être ressemble un peu en cela à l’Europe d’aujourd’hui.
Cet ouvrage s’impose grâce à un point de vue nouveau sur la Méditerranée, ni célébration d’un objet à la portée quasi mythologique, ni géopolitique moderne du « balance of power ». Le pouvoir en Méditerranée est ainsi avant tout le pouvoir de la Méditerranée, récit du potentiel jamais épuisé d’un projet politique et social alternatif. On regrettera cependant, à l’issue de ce tour d’horizon, de ne pas avoir eu plus souvent l’occasion de connaître la réaction des Français et des autres États méditerranéens à ces doctrines très souvent portées par des élites et qui ont de toute évidence échoué avec constance à dévier le cours de l’histoire européenne. On perd également un peu, du fait d’un découpage chronologique peut-être trop fragmenté, le fil rouge de la position française dans le jeu européen et ses résonances actuelles, pourtant parfaitement présentées dans l’introduction. Pour autant, le récit érudit, par un allemand francophile, d’une obsession française de plusieurs siècles si souvent utilisée contre l’Allemagne reste particulièrement éclairant. Une lecture que nous ne pouvons donc que recommander.