Munich, Paris, Ferrare : au musée de l’Orangerie, une balade européenne en compagnie de Chirico
Lectures • Lucie Rondeau du Noyer • Publié le 8 octobre 2020
Donnant l’occasion au public parisien de contempler des chefs-d’œuvre chiriciens venus des deux côtés de l’Atlantique, l’exposition « Giorgio de Chirico. La peinture métaphysique » marque une étape supplémentaire dans la joute interprétative que deux structures privées italiennes se livrent, à travers l’Europe, à propos du peintre.

Se concentrant sur les années de formation et sur la période « métaphysique » de Giorgio de Chirico (1910 - 1919), « Giorgio de Chirico. La peinture métaphysique » se déroule le long d’un itinéraire européen. Elle conduit successivement le visiteur à Munich où se forme l’artiste, à Paris où il acquiert pour la première fois la reconnaissance de ses pairs et de la critique, et à Ferrare où se développe autour de lui une véritable école. L’exposition du musée de l’Orangerie prend le contrepied exact de la dernière rétrospective consacrée au peintre italien en 2009 par le Musée d’art moderne de la Ville de Paris : « La fabrique des rêves » adoptait en effet une périodisation qui embrassait toute la carrière de l’artiste décédé en 1978.
Le choix d’une chronologie resserrée se révèle particulièrement bien adapté au musée de l’Orangerie. C’est en effet grâce aux œuvres de sa période « métaphysique » que Giorgio de Chirico a lié des relations commerciales privilégiées avec Paul Guillaume (galeriste dont la collection privée forme le noyau de l’exposition permanente de l’Orangerie) et a exercé une grande influence sur les avant-gardes parisiennes avant et après 1914. Cependant, ce parti pris de ne pas exposer des toiles produites après les années 1910 s’explique également par la personnalité et par les convictions du commissaire général de l’exposition. Spécialiste de Chirico, Paolo Baldacci a fondé il y a une dizaine d’années à Milan une association, l’Archivio dell’Arte Metafisica, afin de développer une perspective et des expositions alternatives à celles promues par la Fondazione Giorgio e Isa de Chirico installée à Rome.
Alors que la fondation romaine affirme que Chirico a inventé la peinture métaphysique à Florence en 1910 et qu’il a continué à la pratiquer tout au long des années 1920, Paolo Baldacci soutient que le peintre a produit ses premières œuvres métaphysiques à Milan en 1909. L’exposition qu’il propose actuellement à Paris se clôt sur la condamnation par le groupe surréaliste de toute la production de Giorgio de Chirico postérieure à 1919, ce qui contribue à renforcer la césure classique dans l’histoire de l’art entre le premier Chirico « métaphysique » et le Chirico tardif. Or, cette périodisation est parisiano-centrée et ne rend pas compte de la complexité de la trajectoire de Chirico au cours et au sortir de la Première Guerre mondiale. Si l’exposition de l’Orangerie est un ravissement visuel, le spectateur peut donc regretter que seule la réception de l’œuvre de Chirico par les avant-gardes françaises, cubistes ou surréalistes, soit véritablement explorée par les cartels. Avant même la Première Guerre mondiale, Giorgio de Chirico a effectivement fait l’objet d’appréciations contradictoires des deux côtés des Alpes : Apollinaire se prend d’amitié pour Chirico, qui partage avec lui une existence cosmopolite et des conceptions artistiques nourries d’influences extérieures, alors que le critique d’art Ardengo Soffici loue son génie qu’il décrit comme purement italien.
Après guerre, tandis que les surréalistes s’efforcent de capter son héritage parisien, Giorgio de Chirico demeure à Ferrare puis à Rome jusqu’en 1925 et tente, aux côtés de son frère, de Carrà et de Morandi, de défendre, contre la supposée décadence de l’art parisien, un retour à l’art traditionnel. Grâce à la revue Valori Plastici, leur entreprise « néoclassique » trouve un écho important en Europe, particulièrement en Allemagne où les artistes apprécient les inspirations nietzschéennes de Chirico. Comme le rappelle Béatrice Joyeux-Prunel dans Les avant-gardes artistiques (1918-1945),Béatrice Joyeux-Prunel, Les avant-gardes artistiques (1918-1945) : une histoire transnationale, Paris : Gallimard, 2017, 1 vol.
la volonté chiricienne d’ancrer son œuvre des années 1920 dans un horizon méditerranéen et dans le souvenir de la grande peinture italienne ne le place nullement en porte-à-faux par rapport au nouveau régime fasciste. Son « néoclassicisme » peut même passer comme un moyen de concurrencer la domination artistique parisienne plus efficace que le futurisme, l’autre mouvement italien possédant un rayonnement continental et international dans l’entre-deux-guerres.
C’est finalement le seul point commun entre les expositions promues à travers l’Europe par les deux rivales milanaise et romaine : aucune ne s’appesantit jamais trop longuement sur la production chiricienne des années 1920 et 1930. Que l’on choisisse de ne pas accrocher des toiles postérieures à 1919 à Paris en 2020 ou bien que l’on se contente de présenter les tableaux de Chirico des années 1920 comme la continuation de sa « peinture métaphysique » des années 1910, comme à Gênes en 2019, le résultat est le même : cela permet de ne pas interroger le tournant « réactionnaire » de Chirico dans les années 1920, alors même que le peintre italien s’est prévalu de son anti-décadentisme pendant tout le reste de sa longue carrière. Ne reste alors que l’image idéale et enivrante du Chirico de la Belle Époque européenne : ottoman et italien par ses origines, munichois et parisien par sa formation, réconciliateur des mythes les plus ancestraux et de la plus pointue modernité. Difficile de rêver plus beau condensé de l’esprit européen !