l’Esprit européen
Accueil
Éditoriaux
Entretiens
Études
Lectures
Dossiers
À propos


l’Esprit européen

Nostalgies européennes

EditoriauxLinus Bleistein • Publié le 2 octobre 2020

Aux trois lycées franco-allemands existants (Buc, Saarbrücken, Freibourg-im-Breisgau) va prochainement s’adjoindre un quatrième établissement à Hambourg, dont la première pierre a été posée le 21 septembre dernier. Peu connues, discrètes mais innovantes, de quoi ces écoles profondément européennes sont-elles le symbole ?

Lycée franco-allemand Fribourg. Wikipedia
Lycée franco-allemand Fribourg. Wikipedia

Il serait faux de dire que c’est la ferveur européenne, et non pas la nostalgie, qui m’a saisi lorsque j’ai appris qu’un nouveau lycée franco-allemand (LFA) allait ouvrir aux élèves ses bancs à Hambourg. Car la nostalgie, expliquent Proust et Chateaubriand, enchevêtre toujours le politique et l’intime : le temps perdu de Combray est aussi le temps évanoui du « monde d’hier » (Zweig) ; les heures heureuses du château de Combourg sont celles d’un régime révolu. Aussi, découvrant qu’un nouveau LFA allait se joindre aux trois autres, institués par le traité de l’Elysée (1963) à Buc, Saabrücken et Freibourg-im-Breisgau, la nostalgie intime de mes années lycéennes passées dans ce dernier établissement s’est-elle confondue avec la nostalgie politique d’un temps que je n’ai pas connu, mais dont les idéaux continuent de vivre, je crois, grâce aux LFA : celle d’une Europe concrète, fondée sur un projet politique idéaliste et sur une éthique de la discrétion.

C’est un drôle de bâtiment, anguleux, fait de nombreux blocs de vitres soutenus par des structures de métal qui s’enchevêtrent à profusion. Il se trouve au bout d’une allée résidentielle, niché au creux des arbres chers aux villes allemandes, au bord de la Dreisam, un affluent du Rhin qui irrigue tout le Breisgau et donne à la ville de Freibourg l’eau qui nourrit ses petits canaux caractéristiques. Apposés en extérieur du bâtiment, de nombreuses passerelles et escaliers donnent au lycée franco-allemand de Freibourg un air de cabane pédagogique, ces lieux dont Mona Chollet a fait dans un livre récent le support par excellence de l’utopie.Mona Chollet, Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Paris : Zones, 2015, 1 vol.

Le terme d’hétérotopie, forgé par Michel Foucault, me semble plus apte à le décrire : le lycée franco-allemand de Freibourg est un pli du réel où se creuse une idée ; c’est un endroit qui donne lieu – topos – à ce qui n’en a pas – ou-tupos. Mais à la différence de ces hétérotopies foucaldiennes, renfermées sur elles-mêmes et retranchées du monde, ou de l’île de Moore, que la mer sépare des continents, le LFA de Freibourg est une hétérotopie ouverte : il n’y a pas de grands murs d’enceinte, comme dans les lycées tertiorépublicains français qui ressemblent tant à des prisons comme le note toujours Foucault, ni de dispositif architectural autre qui la séparerait du reste de la ville pour en faire un de ces « cloîtres intellectuels » évoqués par Romain Rolland. On y entre comme dans un moulin, et la proximité d’un fleuve aux eaux vives pourrait faire croire au visiteur malicieux qu’on n’y moud pas que des idées. Mais quel est l’idéal européen dont ce lieu est le siège ? Il est, me semble-t-il, triple.

La première facette de l’idéalisme européen qui s’incarne en ces lieux est celle d’une vie commune d’Européens sans déracinement. Si l’Europe a longtemps été une terre de départs, elle est aujourd’hui un lieu d’affluence d’exilés de tous pays, arrachés à leurs espaces et à leurs existences ; certains pays, comme la France et l’Allemagne, se nourrissent aussi du travail des saisonniers européens régulièrement acheminés dans les champs et vignobles au nom de la libre circulation du travail. Les LFA rompent avec le déracinement : ce sont des lieux d’ancrage et de vie, parfois secondés d’internats comme à Freibourg, où loin d’être déracinés, de jeunes Allemands et Français prennent pied dans un terreau culturel commun. On n’y donne aucun cours qui ferait de l’autre langue une langue autre : il n’y pas de cours d’allemand ou de français, mais seulement des cours – de géographie, de littérature, de mathématiques – en français ou en allemand. On n’y prépare pas un baccalauréat agrémenté d’une quelconque mention, mais bien le bac et l’Abitur pleins et entiers.

Il y dans ces lieux quelque chose qui échappe à l’Europe d’aujourd’hui ; ils sont autant de miroirs qui montrent le reflet de son impuissance à créer une Europe concrète. Les tentatives sont multiples, depuis les grands bâtiments présomptueux de Strasbourg et Bruxelles jusqu’aux velléités de créer un patrimoine européen à travers un label. Mais les idéaux meurent faute de lieux dans lesquels s’épanouir. Il me semble ici possible de tracer un chemin médian entre la volonté de retrouver l’utopie, récemment célébrée à raison par Nathanaël Travier dans un éditorial, et la technocratie froide et méticuleuse des normes techniques – en parcourant les lieux où vivent les idéaux, et en les rendant habitables par les idées et par les Hommes. C’est cette seconde facette de l’idéalisme européen que je vois vivre au travers des LFA : le vœu d’une Europe réelle.

Enfin, c’est peut-être un troisième idéal moins opulent et évident qui s’y déploie. Je veux parler de la discrétion, qui me semble être autant une manière d’être qu’un projet éthique et politique. L’Europe s’est construite contre le faste du fascisme et des monarchies, et il me semble intéressant de lire son projet politique comme fondable - en théorie - sur l’idéal de la discrétion, qui oppose aux ors des totalitarismes la puissance idéologique et politique des actes retenus. La discrétion charrie avec elle l’égalité, car elle postule qu’il n’y a pas lieu d’élever certains actes au-dessus des autres, et elle fonde un projet politique opposé à celui des princes tyranniques. La discrétion permet d’allier la nécessité de l’empathie, car elle suppose de ne pas se « mêler sans connaître » (Montaigne), un refus de la communication politique outrancière qui traverse aujourd’hui le champ politique et n’épargne pas les instances européennes. Aussi les LFA mènent-ils quelque chose de ce genre-là, une action sourde et discrète, mais politique quand même – car qu’y a-t-il de plus politique que de s’opposer à l’ordre des choses ?

Hambourg donc, la grande ville hanséatique, la ville de Thomas Mann, de Brahms, de Mendelssohn et de tant d’autres Européens. La ville jumelle de la belle Marseille, la ville qui est das Tor zur Welt (« la porte vers le monde », selon un dicton populaire allemand). Hambourg, la ville de Heinrich Hertz, qui permit aux mots des Hommes de traverser l’espaceHeinrich Hertz (1857 - 1894) est un ingénieur et physicien allemand renommé pour avoir découvert les ondes hertziennes auxquelles il a donné son nom.

 : y a-t-il plus beau symbole ? Aussi éloignée de la France que l’est Buc de l’Allemagne, le choix de Hambourg ne m’aurait jamais semblé évident mais il est pourtant d’une justesse frappante. La décision de sa fondation a été prise en 2016 : c’était un des derniers choix de François Hollande, un choix discret, et donc un choix juste.

Références

Mona Chollet, Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Paris : Zones, 2015, 1 vol.
Linus Bleistein le 2 octobre 2020 dans l’Esprit européen