Le besoin d’utopies
Editoriaux • Nathanaël Travier • Publié le 24 septembre 2020
Guidées par une dogmatique du pragmatisme, de l’efficience et de la rationalité, les sociétés politiques modernes récusent le rôle fondamental de l’utopie, dont Paul Ricoeur, en 1967, montrait pourtant l’importance et la nature de son articulation au compromis politique.
Le type de rationalité qui est développé par le calcul économique, par la prévision sociale, relève d’une intelligence que l’on pourrait appeler « instrumentale » : si vous voulez faire ceci, il faut faire cela, et on fait les calculs. Mais ce que l’on veut relève de la décision humaine ; c’est un choix qui dépend du sens humain que nous voulons donner à nos sociétés
Négligeant le mal pour n’observer que les symptômes, les débats contemporains manquent bien souvent les discussions de fonds qu’impose le développement de la technocratie : avec son avènement se dissout la dialectique traditionnelle qui distinguait la fonction politique de la fonction administrative. Au nom de la rationalité, de l’efficacité et du primat de l’objectivité, que la modernité place désormais au sommet de la hiérarchie des normes, le domaine réservé de l’expertise technique a porté ses frontières jusqu’à la décision politique, anéantissant dans cette expansion l’essentielle séparation des pouvoirs entre la décision et l’action.
L’analyse demeure incomplète si on ne mesure pas aussi qu’elle reflète largement une mutation générale de la société : malgré les répudiations faciles, la technocratie est la fille légitime d’une modernité où l’utopie est bannie au profit d’une approche instrumentale de la gestion des affaires publiques. Si l’opinion rejette les conséquences de la technocratie, à commencer par l’élitisme de son recrutement, elle ne l’appelle pas moins de ses voeux quand elle plébiscite le gouvernement des experts et attend du politique la seule gestion pratique, efficace et rationnelle, de la vie sociale. Ainsi, la disparition de la dichotomie entre la décision et l’action au niveau du gouvernement se prolonge au coeur des débats publics et contamine jusqu’à la politique elle-même.
Paul Ricoeur, en 1967, lors d’un colloque à Lille où il abordait la question du militantismeOn doit à Olivier Abel et Alberto Romele la publication de ce texte, dont nous ne pouvons ici qu’encourager la lecture : (Paul Ricoeur, Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale : conférence de Paul Ricoeur (1967), Olivier Abel et Alberto Romele (éd.), Genève : Labor et Fides, 2016, 1 vol).
, distinguait deux éthiques de participation à la vie politique : une éthique de conviction – celle qui tourne son regard vers l’utopie – et une éthique de responsabilité – celle qui s’attache au compromis de la politique réelle. Alors que la modernité politique frappe de caducité les utopies au motif de leur inefficience pratique, Paul Ricoeur affirmait la nécessité de cette tension entre un pôle utopique, qui offre à la société les fanaux de projets fondés sur une forte dimension symbolique, et un pôle de responsabilité, qui en arbitre la diversité et prend en considération les contingences pour conduire concrètement l’action politique.
Une vie politique saine ne saurait faire l’abstraction ni de l’un ni de l’autre de ces pôles : une société sans projet, inerte sur le plan symbolique, est une société moribonde ; une société sans compromis, détachée de la réalité et des contingences, est un fantasme où une évanescente théorie domine en lieu et place des choses, quand elle ne vire pas tout bonnement à la tyrannie. Tandis que les débats contemporains s’enlisent par trop dans la seule gestion quotidienne, rationnelle et pragmatique des choses, il importe de garder à l’esprit cette si pertinente analyse : le renouveau du politique implique la restauration de la confiance accordée aux utopies comme moteurs stimulants de la vie politique, tout autant que la reconnaissance de leurs limites dans la conduite effective des choses. Et avec elle, de remettre au premier plan la dimension symbolique du politique que délaissent regrettablement les approches rationalistes.
De toutes les formes politiques modernes, l’Union est sans doute celle pour laquelle la dimension utopique est la plus négligée. Alors que l’épineuse question du projet politique européen est dédaignée par les débats publics nationaux, que la crainte du dissensus l’ajourne sans cesse au niveau des gouvernements, l’Union européenne ne peut être qu’une vaste salle de négociation condamnée aux pinaillements de l’économique et du règlementaire, qu’une administration technocratique stérile bornée à une seule activité de gestionnaire. Si l’Union doit avoir un avenir politique, celui-ci ne sera possible qu’à la condition que s’animent enfin les débats sur l’utopie qui éclaire son projet.
La réaffirmation de la valeur de l’utopie dans des sociétés où les forces modérées s’enlisent dans un pragmatisme infécond et décevant est d’autant plus précieuse aujourd’hui que les forces extrémistes ont, elles, bien souvent une vision pour l’Europe, tout aussi médiocre ou révoltante soit elle. Dans cette situation, les modérés ont en effet une part de responsabilité plus large qu’ils ne veulent bien l’admettre. La meilleure opposition à porter contre les extrémismes n’est pas la tentative d’une vaine censure, ni les seules contestations de la rationalité pratique : le langage gestionnaire ne saurait contester celui du visionnaire tant leurs réflexions se jouent sur des plans radicalement différentsMarcel Gauchet, dans un article lumineux intitulé La guerre des vérités, analysait le développement des discours où règne la « post-vérité » comme une contestation du « discours rationnel des faits et des chiffres qui occupe le devant de la scène ». Bien que factuellement faux, ces discours n’accèdent pas moins à la crédibilité tant leurs vérités se jouent sur un autre plan que le plan factuel, sur le plan symbolique : « [la post-vérité] navigue dans un entre-deux incertain de ses propres critères, mais forte du sentiment d’un manque béant du discours rationnel des faits et des chiffres qui occupe le devant de la scène. Il a beau être « vrai », il laisse échapper une part vitale des réalités de l’existence commune qui demande à être signifiée ». Pour Marcel Gauchet, le développement de ces discours traduit une crise profonde du politique : « le point de vue de l’économie a pris le pouvoir, avec ses corrélats, en renvoyant le reste en position seconde. Dans l’opération, le discours social organisateur, noué autour du complexe juridico-technico-marchand, s’est vidé de sa dimension symbolique, quand il ne la nie pas, ne l’invalide pas ou ne la refoule pas. Le résultat en est qu’il ne parle pas à une part importante de la population, quand il ne lui semble pas mensonger ou irréel. Elle n’y reconnaît pas ce qu’elle vit, comme les études d’opinion en répercutent la plainte à l’envi, sans qu’elle en devienne pour autant audible ». Cette crise impose à ces yeux une « authentique réforme intellectuelle » qui rejoint les positions que nous défendons ici : « la raison vraie, c’est celle qui est capable de rendre raison, justement, de ce qui échappe à la rationalité étroite qui préside au fonctionnement de nos sociétés, dites abusivement « de la connaissance ». Il leur reste à se connaître pour de bon, en dépassant cette ignorance de leur être symbolique qui les plonge dans la guerre des discours et la confusion des vérités ». Nous ne pouvons qu’encourager ici, encore, à la lecture de cet excellent article : (Marcel Gauchet, « La guerre des vérités », Le Debat, vol. no 197, n° 5, Gallimard, 2017, p. 20‑27).
. Pour s’y confronter réellement, il faut y opposer la force de véritables projets. Il faut abandonner les rives froides de la pensée pratique pour s’aventurer sur le chemin ardent des idées, retrouver la route de l’utopie et du symbolique qui seule mène au sens véritable du politique.
L’Esprit européen est né pour y contribuer.