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Enki Bilal à Landerneau : un adieu à l’Europe ?

LecturesLucie Rondeau du Noyer • Publié le 10 septembre 2020 • Dossier : Patrimoine

À Landerneau, le Fonds Hélène et Edouard Leclerc propose une rétrospective Bilal qui consolide son statut d’artiste global mais n’insiste pas sur le caractère européen de son oeuvre.

Exposition Enki Bilal, Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture, Landerneau (France), du 18 juillet 2020 au 4 janvier 2021.
Exposition Enki Bilal, Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture, Landerneau (France), du 18 juillet 2020 au 4 janvier 2021.

Après avoir soutenu financièrement le festival d’Angoulême entre 1990 et 2007, l’homme d’affaires et collectionneur de bande dessinée Michel-Édouard Leclerc a fait le choix, au tournant des années 2010, de réorienter son action de mécénat culturel vers le Finistère, berceau du groupe de grande distribution dont il a hérité. L’ancien couvent des Capucins de Landerneau où s’était installé le premier hypermarché Leclerc a donc été rénové pour accueillir, deux fois par an, des rétrospectives aussi remarquables par leur ampleur que par leur financement exclusivement privé.

À Landerneau, Michel-Édouard Leclerc n’a pas renoncé à promouvoir la bande dessinée comme composante de l’art contemporain aussi essentielle que la peinture, la photographie et les installations. Parmi les dix-huit expositions organisées au Fonds pour la culture Hélène et Édouard Leclerc (FHEL), trois ont déjà été consacrées au « neuvième art ». Après les illustrateurs des revues Métal Hurlant et (À suivre) en 2014 et le dessinateur italien Lorenzo Mattotti en 2016, c’est au tour d’Enki Bilal d’y être mis à l’honneur cet été.

Selon la direction du FHEL, la rétrospective en cours ne se contente pas de démontrer le talent graphique indéniable de Bilal. Elle vise à donner accès à la « lecture du monde » développée par l’artiste sur différents supports depuis les années 1970. Le parcours est ainsi structuré autour des « sujets » et des « thèmes » les plus récurrents dans l’œuvre dessinée et cinématographique de Bilal : « la ville », « la violence », « la géopolitique », etc. Il est cependant étonnant qu’à côté de ces thèmes supposément universels, aucun espace ne soit spécifiquement dédié aux liens qu’entretient Enki Bilal avec son continent de naissance, et plus spécifiquement avec la Yougoslavie dont il est originaire. Or, l’Europe en général et la Mitteleuropa en particulier apparaissent comme le point commun entre toutes les sections de l’exposition du FHEL. Il est donc dommage que l’étude de la veine européenne de Bilal ne soit pas plus approfondie par les commissaires de l’exposition.

Certes, les cartels énumèrent certaines collaborations artistiques d’Enki Bilal ou citent les lieux de prédilection de son enfance mais ils restent flous quant à la géographie précise de ses inspirations spatiales et culturelles. Sans verser dans le culturalisme sommaire, il est par exemple probable que le travail mené en commun par Bilal et le chorégraphe Angelic Preljocaj ait été partiellement informé par le fait qu’ils sont tous les deux fils de réfugiés politiques yougoslaves en France. La présentation du portfolio Die Maüer (1982) consacré au Mur de Berlin par Bilal aurait gagné à être accompagnée de la préface française et allemande qu’en signèrent Andrzej Żuławski, cinéaste polonais formé en France, et Bruno Ganz, acteur suisse ayant fait carrière en Allemagne. De même, la mention rapide du Musée militaire de Belgrade où se promenait le jeune Enki Bilal aurait pu être développée plus longuement. Ce lieu créé en 1878 par un prince serbe et réaménagé depuis par les différents régimes s’étant succédés à Belgrade est une intéressante concrétion de différentes strates de la mémoire européenne que l’on retrouve dans certains albums de Bilal (Les phalanges de l’Ordre noir, Partie de Chasse).

Il est aussi surprenant que l’équipe du FHEL n’ait pas songé à relier l’exposition Bilal à la rétrospective Vladimir Veličković (1935 – 2019) qui l’a précédée cet hiver à Landerneau. Au-delà de la génération qui les sépare, les deux artistes partagent plus que leur origine yougoslave et leur exil parisien. Chacun d’entre eux peuple ses toiles de corps, humains ou animaux, sanglants et malmenés. Les deux ont signalé à quel point leur jeunesse yougoslave avait nourri la part sombre de leur œuvre. En 2012, à l’occasion d’une exposition au couvent des Cordeliers de Paris qui cherchait à faire collaborer peintres et auteurs de bande dessinée, Veličković et Bilal ont même cosigné une toile vendue ensuite aux enchères pour la somme de 45 000 euros.

Plusieurs justifications peuvent être avancées pour comprendre le choix de ne pas mettre plus en avant dans l’exposition l’ancrage résolument européen et balkanique d’Enki Bilal. L’auteur a lui-même revendiqué à plusieurs occasions l’universalité de son travail. Il explique avoir choisi pour protagonistes de sa série d’anticipation Monstre des orphelins nés à Sarajevo car l’Europe de l’Est lui apparaissait, dès les années 1990, comme le laboratoire de la destinée du monde, entre renouveau du fondamentalisme religieux et ultralibéralisme. Interrogé en 2013 par le Musée de l’Immigration, il explique comment un de ces tableaux intitulé Clandestins est à la fois inspiré par le contexte yougoslave du XXe siècle, riche en déplacements forcés de populations, et porteur d’un sens plus universel.

Affirmer que les productions d’Enki Bilal sont de plus en plus universelles permet également de renforcer sa stature d’artiste global alors que ses planches d’albums et ses toiles se vendent aujourd’hui à plus de 100 000 euros l’unité. Celle-ci est le résultat de différentes stratégies d’internationalisation mises en œuvre autour de l’artiste depuis une dizaine d’années : traductions, exposition itinérante suivie d’une vente aux enchères Artcurial en 2012, installations à la Biennale de Venise et à la galerie tokyoïte de Chanel. Alors que se multiplient les initiatives de promotion de la bande dessinée européenne auprès du public des collectionneurs américains, souligner l’influence de Bilal sur les films de Michael Mann et de Ridley Scott est sans aucun doute porteur. Cela ne doit pas empêcher de mentionner dans le même temps son admiration pour des figures moins hollywoodiennes comme le dissident hongrois György Konrád ou le poète bosnien Abdulah Sidran.

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Lucie Rondeau du Noyer le 10 septembre 2020 dans l’Esprit européen