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Balade européenne : les sites du Label du patrimoine européen. Épisode 1

EtudesSolène Amice et Nathanaël Travier • Publié le 10 septembre 2020 • Dossier : Patrimoine

A l’heure où écrire les romans nationaux est entaché de soupçon, où le relativisme condamne toute mythologie historique, l’Europe-voulant-devenir-nation est confrontée à l’impossible : quel roman peut-elle encore écrire ? Quel récit de soi le sujet Europe peut-il se raconter pour accéder à lui-même ? Derrière la fête du patrimoine, dans le silence des « sites » qu’une aura consensuelle auréole, l’Union cherche une réponse pour faire histoire.

Les sites du patrimoine européen sont des jalons dans la création de l’Europe d’aujourd’hui. De l’aube de la civilisation à l’Europe que nous connaissons aujourd’hui, ces sites célèbrent et symbolisent les valeurs, l’histoire, l’intégration et les idéaux européens.

Europe Créative, Présentation du Label du patrimoine européen

Convaincue qu’« une plus grande compréhension et reconnaissance, notamment parmi les jeunes, de leur héritage commun – et pourtant diversifié – contribuerait à renforcer le sentiment d’appartenance à l’Union et le dialogue interculturel »,Décision no 1194/2011/UE du Parlement européen et du conseil du 16 novembre 2011 établissant une action de l’Union européenne pour le label du patrimoine européen, 16.11.2011, considérant 2.

l’Union européenne a institué en 2011 un Label du patrimoine européen dont l’ambition est de remarquer des sites patrimoniaux constituant « des jalons dans la création de l’Europe d’aujourd’hui ». Classant par ordre chronologique, mettant de côté les considérations esthétiques, l’exercice dépasse largement le patrimoine : les sites du Label du patrimoine européen entendent faire « revivre le récit européen et l’histoire qui le sous-tend » et « célébr[er] et symbolis[er] les valeurs, l’histoire, l’intégration et les idéaux européens »Citation extraite de la page de présentation du Label du patrimoine européen sur le site d’Europe Créative, en ligne : https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label_fr, consultée le 1er juin 2020.

.

Alors que l’exercice téléologique du roman national est entaché de soupçon, l’Union européenne convoque le patrimoine et l’humilité de la liste pour essayer de construire son propre récit. Dans le silence des sites patrimoniaux, elle trace une route qui sinue entre les récits nationaux à la recherche de ce qui l’annonce, elle éclaire de son présent sa propre histoire pour forger, comme le sujet de Paul Ricoeur, son identité. C’est ainsi une geste imbriquée qui confond époques et espaces dans un même substrat mémoriel, qui salue le musée en même temps que le vestige qui le supporte, qui consacre pour une période une succession baroque : dans le jeu de l’identité, le passé n’est convoqué que dans la mesure du présent qu’il soutient.

La liste est une forme bien précaire pour forger une cohérence. Pourtant, des choix, des absences, des détours, éclairent les représentations que l’Union a d’elle-même et signalent des caractéristiques de sa propre structure. La première liste du Label, arrêtée entre 2013 et 2014, fixait 20 « sites », 20 stations d’un chemin où se résumerait l’essence de l’UnionElle en compte aujourd’hui 48. La liste complète est disponible sur le site de l’Union européenne : https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites_fr. La liste des 20 premiers sites, que nous vous proposons en fin d’article, est rappelée dans , « European Heritage Label 2014 Panel Report », European Commission Directorate General Education and Culture, 19.12.2014, p. 42, p. 9.

. Nous nous proposons d’arpenter ce chemin pour jeter quelques réflexions sur les conditions d’une histoire de l’Union.

Voir-ci dessous la liste des 20 sites labellisés en 2013 et 2014 et une présentation succincte du label du patrimoine européen.

Les racines mortelles de l’Europe

L’Occident trouve son unité dans cet héritage, dans le christianisme et les anciennes civilisations de Grèce, de Rome et d’Israël

T.S. Eliott, The Unity of European Culture
Vue sur l’Acropole depuis la colline Mouseion. Christophe Meneboeuf

De l’héritage que prêtaient les XIXe et XXe siècles à l’Europe, l’Union conserve les deux racines classiques, grecques et latines. Comme une évidence, elle pose son premier jalon dans le centre antique d’Athènes, ce « paysage historique témoin d’événements qui ont contribué à façonner certains des aspects les plus essentiels de l’identité européenne, du développement de l’art classique et du théâtre à la démocratie la philosophie et la logique, en passant par l’égalité des droits et les sciences »Le centre antique d’Athènes (Grèce) sur le site du Label du patrimoine européen

. Voyant en Athènes son berceau, l’Union formule son admiration dans la même langue que les auteurs d’un XIXe siècle qui, d’une ville désertée, presque intégralement détruite quand elle fut proclamée capitale du Royaume de Grèce en 1834, firent une ville de stuc où s’épanouit le fantasme néo-classique. Les visiteurs d’Athènes savent que la ville laisse un étrange goût d’amertume, celui d’une « civilisation mortelle ».

À quelques milliers de kilomètres de là, aux confins orientaux de l’Autriche, habilement décentrée de son foyer méditerranéen, la station latine Carnuntum laisse une impression similaire. Certes, le camp d’hiver fondé par Tibère en l’an 6, devenu capitale de la Pannonie Supérieure à la fin du Ier siècle, consacre les temps glorieux de l’expansion territoriale de l’Empire. Mais les événements les plus mémorables de Carnuntum ont le goût du déclin. En 193, Sévère y est sacré empereur et de Pannonie partirent les légions de la guerre civile qui marchèrent sur Rome en juin. Soixante-sept ans plus tard, Regaliunus tente d’y usurper l’empire à Gallien et Carnuntum acclame un nouvel empereur pour une poignée de mois. En 308, Dioclétien y arbitre les querelles des Tétrarques… Dans les vestiges de Carnuntum miroite le reflet de la décadence d’un Empire aux marges menaçantes. Sa chute à la suite d’un tremblement de terre en 350 a quelque chose de prophétique.

Le château de Hambach, en Allemagne. BlueBreezeWiki

Du Moyen Âge à la modernité, l’Union par-delà les nations

Après l’Antiquité, comme trop souvent, l’histoire européenne s’endort pour le long sommeil médiéval et ne rouvre les yeux que six ou sept siècles plus tard dans la Maior Ecclesia, à Cluny, où Hugues de Semur a fait de l’ordre clunisien, au XIe siècle, une véritable puissance chrétienne à la tête de quelque 10 000 moines à travers toute l’Europe. De l’abbaye romane, le récit européen se dirige ensuite vers les archives barcelonaises de la Couronne d’Aragon, cette monarchie qui enjamba la Méditerranée, de l’ibérique Castille à la Campanie napolitaine, formant un ensemble dont l’Européen moderne peinerait à trouver la forme dans l’entrelacs des frontières actuelles. Puis, elle vogue vers Tallinn pour admirer une autre organisation politique transnationale dans la Maison de la Grande Guilde, à l’époque où l’ancienne Reval fut un comptoir majeur de la puissante Ligue hanséatique dont l’influence commerciale et politique rayonna de la Mer du Nord à la Baltique, du XIIe au XVIIIe siècle. En bref, l’Union se cherche par-delà les siècles, esquissant les linéaments d’une possible généalogie.

L’abbaye de Cluny. Patrick Giraud

A la Renaissance, l’Europe rappelle qu’elle vit naître la République des Lettres en labellisant la Bibliothèque générale de l’Université de Coimbra fondée en 1513 dans le royaume lusophone alors en pleine expansion et que Jean V le Magnanime installera dans le bâtiment actuel au début du XVIIIe siècle, incarnant la prospérité économique et culturelle de l’Empire au temps des Lumières. Le récit européen se souvient aussi de l’Union de Lublin en consacrant un ensemble de trois sites où elle fut actée. Alors que Chambord s’élève dans le royaume de François 1er, que de l’autre côté des Pyrénées Charles Quint érige son palais sur l’Alhambra, que Le Tintoret peint son Paradis sur les murs du palais des Doges de Venise, l’Union tourne son regard vers la fondation de l’humble République des Deux Nations qui rassembla pour deux siècles la Pologne et le Grand-Duché de Lituanie. Elle s’arrête ensuite sur les sites de la paix de Westphalie : l’arrimage physique est ici secondaire et l’Union se reconnaît une filiation avec le traité qui mit fin à la guerre de Trente Ans et qui représente à ses yeux « un pilier du droit et des relations internationales toujours d’actualité ».« European Heritage Label 2014 Panel Report », doc. cit., p. 9.

Au XIXe siècle, tandis que prennent forme les nations européennes, l’Union préfère reconnaître les racines de ses valeurs à travers des mouvements dont elle valorise la dimension européenne. Elle repasse d’abord par la République des Deux Nations pour saluer la première constitution adoptée par voie démocratique en Europe, le 3 mai 1791. L’éphémère constitutionLa République des Deux Nations est disloquée quelques années seulement après l’adoption de la Constitution, avant même qu’elle puisse être totalement mise en application.

offre à l’Union l’opportunité de consacrer les principes libéraux sans commémorer la naissance d’une nation, tout en refoulant la violence des Révolutions. La seconde station consacre le legs du Printemps des Peuples avec la fête du château de Hambach, en mai 1832, qui constitue un moment symbolique de l’opposition libérale allemande contre la Restauration. Si la fête s’inscrit dans l’histoire de la nation allemande, elle symbolise l’amitié des peuples engagés dans le mouvement des nationalités et les revendications libérales, alors qu’elle rassemble aussi des Français et des Polonais. La dernière station est à nouveau juridique et l’Union salue l’héritage des Lumières en inscrivant la Charte de la loi d’abolition de la peine de mort du Portugal qui, approuvée en 1867, constitue un premier exemple d’abolition définitive de la peine de mort en Europe.

Du haut Moyen Âge au XIXe siècle, la diversité des sites ainsi laisse transparaître une constante : tandis que la carte moderne de l’Europe s’esquisse tout doucement, l’Union zigzague entre les nations et, entre les lignes des histoires nationales, cherche ce qui l’annonce et consacre, par l’habile pirouette de la mémoire juridique, les valeurs qui la soutiennent.

Première page du manuscrit de la Constitution de la République des Deux Nations du 3 mai 1791

XXe siècle : l’Union bicéphale

Le XXe siècle est, sans surprise, celui de l’Union. Les premiers jalons de la période consacre l’esprit de coopération qui annonce le projet européen dès le début du siècle. Le récit européen s’arrête ainsi à Madrid pour remarquer la Residencia des Estudiantes : fondée en 1910, ce centre d’échanges intellectuels de premier ordre peut symboliser la coopération intellectuelle européenne du XXe siècle. Le récit européen se dirige ensuite vers La Haye pour honorer le Palais de la paix, fondé en 1913, à la suite de la première conférence internationale de la paix de 1899 pour abriter les activités juridictionnelles internationales destinées à arbitrer les litiges interétatiques. La Haye clôt la série des lieux de mémoire associés au droit auxquels cette première liste du Label du patrimoine européen accorde une place si importante.

Pavillon « transatlántico » de la Résidence d’étudiants. Luis Garcia

Bien entendu, l’histoire européenne ne peut ignorer la guerre et si, fort étonnamment, la Première Guerre mondiale est totalement absente de cette première liste de labellisations, deux stations marquent la Seconde. La première est l’inévitable étape de la commémoration avec le camp de Westerbork, à Hooghalen aux Pays-Bas. La seconde tente elle de trouver un éclat de lumière dans les ténèbres de la période : le récit européen emprunte alors les sentiers des montagnes slovènes pour se rendre à l’hôpital des partisans de Franja. Créé en secret pendant la guerre par des partisans slovènes, disposant d’un bloc opératoire et d’une unité de rayons X, l’hôpital a accueilli des blessés des deux camps et de multiples nationalités, symbolisant pour l’Européen « le courage des hommes et des femmes, les soins médicaux, ainsi que la solidarité et la camaraderie dans l’épreuve entre la population locale, le personnel de l’hôpital et les soldats blessés de différentes nationalités, dont des combattants ennemis ».EAC A3, « Franja Partisan Hospital, Slovenia », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites/franja-partisan-hospital_en, consulté le 12.08.2020.

Avec ce second site, on ne peut s’empêcher de soupçonner les ambitions sympathiques qui trop souvent dirigent l’Union : l’histoire européenne ne cherche-t-elle pas ici des symboles heureux, comme elle avait salué auparavant le « pacifisme » des mouvements démocratiques révolutionnaires du XIXe siècle ? L’histoire européenne n’est pas un conte de fées charmant dont s’accommodera la publicité riante du marketing moderne. Dans la noirceur, il y a aussi une part de l’identité européenne qu’il faudra bien intégrer et le bouillonnement du continent, si cher à Valéry, s’est aussi manifesté par la guerre des Européens contre les Européens.

Pour clore la première moitié du XXe siècle, le récit européen fait une incartade pour honorer la ville de Kaunas, en Lituanie, qui fut la capitale du pays peu après l’accès de celle-ci à l’indépendance et à la république, alors que Vilnius était occupée par les Polonais, où l’histoire remarque « un paysage urbain illustrant avec exubérance l’architecture européenne de l’entre-deux guerres et le modernisme qui témoigne aujourd’hui de l’héritage exceptionnel d’un âge d’or florissant ».EAC A3, « Kaunas of 1919-1940, Lithuania », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites/kaunas-1919-1940_en, consulté le 12.08.2020.

Kaunas, en Lituanie. Diliff

La seconde moitié du siècle est à proprement parler celle de la construction de l’Union européenne. Quatre stations consacrent l’Union elle-même et forment un diptyque éloquent : deux stations sont dédiées à l’unité de l’ouest du Continent ; deux stations sont dédiées à l’intégration de l’est.

Maison de Robert Schuman à Scy-Chazelles, en France. TCY

À l’Ouest, le récit européen est classique et célèbre les premiers pas de l’Union européenne dans ses Pères fondateurs dont les maisons sont labellisées. La première est la maison de naissance d’Alcide de Gasperi dans les Alpes italiennes. Premier ministre de l’Italie au sortir de la guerre, il fut un des fervents défenseur de l’unité européenne et promoteur ardent de la CECA. Quant à la deuxième station, la piété européenne ne pouvait omettre d’inscrire dans son récit Robert Schumann, dont le discours fondateur de 1950 est devenu « Journée de l’Europe », en consacrant sa maison en Moselle, à Scy-Chazelles.

Les chantiers navals de Gdansk, en Pologne. WikiAmy

À l’Est, l’Européen célèbre la chute du bloc soviétique et l’ouverture des portes de l’Union aux anciens États communistes. La première station se fait dans les chantiers navals historiques de Gdańsk où, à l’issue de la grève d’août 1980, Anna Walentynowicz et Lech Walesa fondent Solidarność. Le récit européen construit là y voit « les racines des transformations démocratiques en Europe » centrale et de l’Est et des événements qui ouvrirent la voie à la fin de la Guerre froide et à des changements dans l’Europe d’après Yalta et dans le monde entier.« European Heritage Label 2014 Panel Report », doc. cit., p. 19.

La seconde station salue l’aboutissement de ce processus d’ouverture en consacrant le parc commémoratif du pique-nique paneuropéen, à Sopron, en Hongrie. Malgré la frivolité de l’intitulé, ce pique-nique constitue un moment symbolique de la chute du rideau de fer : le 19 août 1989, avec l’accord du gouvernement hongrois, la frontière entre l’Autriche et la Hongrie est levée pendant quelques heures, le temps d’un pique-nique, et 700 Allemands de l’Est en profitent pour passer à l’Ouest. Quelques mois avant la chute du mur de Berlin, cette première brèche marquante annonce la fin du rideau de fer.

Le récit de l’Union consacre sans doute ici une vérité profonde de la construction européenne en se reconnaissant une double naissance, à l’Ouest pendant la reconstruction d’une Europe divisée, à l’Est quand s’ouvre la réunification du continent européen. La labellisation laisse même transparaître une persistance des systèmes idéologiques qui ont fracturé l’Europe, et l’Ouest capitaliste salue ses visionnaires, quand l’Est communiste rend hommage au mouvement de ses masses.

Conclusion

A l’issue des quelques milliers de kilomètres parcourus, debout sur les marches du Berlaymont pour tenter de toiser cette histoire, un vertige nous prend et les questions, qui engagent jusqu’à la possibilité même d’un tel récit, se bousculent. L’histoire de l’Union Européenne est-elle la somme de celles de ses membres ou l’Union doit-elle chercher à en écrire une qui lui appartienne en propre ? Le cas échéant, une telle histoire peut-elle vraiment négliger les hauts-lieux des histoires nationales européennes ? En investissant des lieux plus disponibles, ne s’expose-t-elle pas à ne susciter qu’un enthousiasme limité des peuples européens si attachés à leurs symboliques nationales ? En bref, comme le diable, l’Union pourra-t-elle surgir du détail ?

Plus problématique encore, la conception d’une telle histoire est-elle seulement possible à une époque où le doute et la norme académique rendent suspecte toute invention mythographique ? L’institution politique qui entend dépasser les nations peut-elle vraiment mobiliser l’arsenal symbolique qui jadis les fit naître? La question convoque alors la philosophie de l’histoire elle-même : la modernité du projet européen frappe-t-elle d’archaïsme les modalités du passé ? L’Union Européenne est-elle acculée à l’innovation, pour le meilleur et pour le pire ? Plus concrètement, n’existe-t-il pas d’alternatives à un récit cherchant l’histoire longue, comme un discours qui promouvrait la nouveauté radicale de l’Union européenne en lui offrant une histoire qui ne commencerait qu’au XXe siècle ?

Autant de questions aussi épineuses qu’indispensables dont l’Union devra s’emparer pour espérer voir fleurir son projet, pour que sa dimension symbolique, aujourd’hui si fragile, puisse atteindre sa maturité. Ces questions ne doivent pas se résumer à une simple dimension technique qui reviendrait aux seuls acteurs de la culture à qui la partition technocratique des politiques publiques confie les missions patrimoniales : ces questions sont essentiellement politiques, voire philosophiques. Les réponses dépendent en effet autant de la volonté de faire une union ou une autre, d’un rapport des individus à l’histoire et à la mythologie politique, d’une confiance dans ceux qui peuvent forger ce récit et dans les forces politiques qui peuvent le promouvoir… Le récit de l’Union Européenne engage autant sa propre définition que le contexte intellectuel dans lequel cette rédaction s’inscrit.

De fait, en retour, l’étude de ce Label révèle aussi le présent de l’Union et laisse transparaître ses paradoxes et ses difficultés. Puisque les candidatures impliquent de « sensibiliser les citoyens à la dimension européenne du site »,Décision no 1194/2011/UE du Parlement européen et du conseil du 16 novembre 2011 établissant une action de l’Union européenne pour le label du patrimoine européen, cit., art. 3.

l’absence des grands sites nationaux témoigne aussi, très probablement, de l’exclusivisme de certaines nations qui préférèrent se réserver leurs fiertés nationales : les Français n’ont-ils pas pu ainsi se dire qu’il valait mieux garder Versailles, joyau de la grandeur française, que l’abandonner à l’Union en mettant en exergue sa dimension européenne ? A l’inverse, tandis que les Français ou les Italiens se murent dans un silence gêné, d’autres nations trouvent, elles, intérêt à chanter la dimension européenne de leur histoire nationale : les Polonais lui donnent une Constitution et les chantiers historiques de Gdansk (où fut fondé Solidarność), les Estoniens inscrivent la Maison de la Grande Guilde, abritant « le musée d’histoire estonienne, qui présente l’histoire de l’Estonie dans le contexte européen ».EAC A3, « La Maison de la Grande Guilde (Tallinn, Estonie) », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites/great-guild-hall_fr, consulté le 12.08.2020.

Certes, une confiance excessive dans la détermination de la liste est sans doute fragile. Il est en effet fort probable que dans bien des cas les États-membres aient laissé les institutions culturelles décider de leur propre candidature : celles qui déjà avaient misé sur l’Europe ont sans doute postulé plus facilement que certains sites majeurs dont la muséographie était déjà développée autour de l’inscription nationale, tout comme la candidature a pu rebuter des sites disposant d’une solide visibilité alors que les promesses de retombées restaient fort limitées. Mais les questions de forme et de conduite des politiques publiques convergent vers les questions de fonds et ces précautions ne disqualifient pas l’analyse : dans les absents, il faut au moins voir la carence d’une volonté proactive de certaines nations de transférer une partie de leur patrimoine au compte de l’Union Européenne, quand d’autres au contraire investissent résolument ce plan parce qu’il sert leurs ambitions politiques ou culturelles. Quelles que soient les motivations de ces différents investissements, elles révèlent ainsi l’hétérogénéité du rapport symbolique à l’Union qui subsiste entre les nations qui la composent : en pleine lumière, se révèle le paradoxe d’une Union qui se cherche avec et contre les nations.

La bibliothèque Joanina de l’Université de Coimbra, au Portugal. Alvesgaspar

Cette promenade à travers les premiers sites du Label du patrimoine européen ne peut être plus qu’une simple invitation à des réflexions essentielles sur la dimension symbolique de l’Union, une ébauche à poursuivre sur l’épineuse question de l’identité de l’Union. Avec le temps, la liste s’est d’ailleurs étoffée et continuera sur sa lancée. En 2020, elle compte quarante-huit sites, qui, sans infirmer les présentes analyses, sont de nature à les infléchir ou à les enrichir : la labellisation du site de l’Homme de Néandertal de Krapina en Croatie pourrait faire longuement gloser si l’on pense qu’une race humaine éteinte ouvre désormais l’histoire de l’Europe ; la persistance de la justification séculière des sites religieux renvoie utilement au précieux sujet du rapport à l’héritage religieux européen.

En cela, cette première étude a donc une inéluctable dimension programmatique : elle engage un projet qui conduira à suivre avec attention l’évolution de ce Label, aspect original d’une question – celle de la symbolique de l’Union – que l’Esprit européen a pris pour un de ses piliers.

Annexes

Liste des 20 sites labellisés en 2013 et 2014


  1. Centre antique d’Athènes (Grèce)
  2. Parc archéologique de Carnuntum (Autriche)
  3. Abbaye de Cluny (France)
  4. Archives de la Couronne d’Aragon (Barcelone, Espagne)
  5. Maison de la Grande Guilde (Tallinn, Estonie)
  6. La Bibliothèque générale de l’Université de Coimbra (Portugal)
  7. Union de Lublin (Pologne)
  8. Münster et Osnabrück – Sites de la paix de Westphalie (Allemagne)
  9. Constitution du 3 mai 1791 (Varsovie, Pologne)
  10. Château de Hambach (Allemagne)
  11. Charte de la loi d’abolition de la peine de mort (Lisbonne, Portugal)
  12. Palais de la Paix (La Haye, Pays-Bas)
  13. Residencia de Estudiantes (Madrid, Espagne)
  14. Ville de Kaunas de la période 1919-1940 (Lituanie)
  15. Camp de Westerbork (Pays-Bas)
  16. Hôpital des partisans de Franja (Slovénie)
  17. Maison de Robert Schuman (Scy-Chazelles, France)
  18. Musée de la maison d’Alcide De Gasperi (Pieve Tesino, Italie)
  19. Chantiers navals historiques de Gdańsk (Pologne)
  20. Parc commémoratif du pique-nique paneuropéen (Sopron, Hongrie)

Présentation du Label du patrimoine européen


Suite aux Rencontres pour l’Europe de la culture de ParisBruno Favel, « Point sur le Label européen du patrimoine et le réseau européen du patrimoine – Réseau HEREIN », s. d.

de 2005, les ministres de la Culture espagnol, hongrois, français et polonais annoncent en 2006, à Grenade, la création d’un Label du Patrimoine européen. C’est à la suite de cette première initiative intergouvernementale que l’Union Européenne, en 2011, décidera de mettre en place un identique Label du patrimoine européen, faisant néanmoins table rase de la précédente liste.

Ce Label se fonde sur un projet résolument symbolique et politique. Tandis que l’exposé des motifs de la décision actant sa création affirme qu’« une plus grande compréhension et reconnaissance, notamment parmi les jeunes, de leur héritage commun – et pourtant diversifié – contribuerait à renforcer le sentiment d’appartenance à l’Union et le dialogue interculturel » et qu’« il importe dès lors de faciliter l’accès au patrimoine culturel et de renforcer sa dimension européenne », les objectifs du label sont encore plus explicites. Ils affirment la volonté de « renforcer le sentiment d’appartenance à l’Union chez les citoyens européens, et en particulier chez les jeunes, en s’appuyant sur les valeurs, l’histoire et le patrimoine culturel européens qu’ils partagent, de même que sur la valeur de la diversité nationale et régionale ».Décision no 1194/2011/UE du Parlement européen et du conseil du 16 novembre 2011 établissant une action de l’Union européenne pour le label du patrimoine européen, cit., art. 3.

Les sites ainsi labellisés « sont choisis pour leur valeur symbolique, le rôle qu’ils ont joué dans l’histoire européenne et les activités qu’ils proposent, qui rapprochent l’Union européenne et les Européens ». Ainsi, ils ne « se distinguent pas que par leur esthétique », mais participent d’un projet symbolique visant à faire « revivre le récit européen et l’histoire qui le sous-tend » dans des sites où « les visiteurs [pourront] percevoir toute l’ampleur et l’importance de ce que l’Europe a accompli et de ce qu’elle a à offrir ».EAC A3, « Label du patrimoine européen », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label_fr, consulté le 12.08.2020.

Il est ainsi particulièrement intéressant de noter les critères de sélection fixés pour l’attribution du LabelDécision no 1194/2011/UE du Parlement européen et du conseil du 16 novembre 2011 établissant une action de l’Union européenne pour le label du patrimoine européen, cit., art. 7.

 :

Les sites candidats au label doivent revêtir une valeur européenne symbolique et doivent avoir joué un rôle significatif dans l’histoire et la culture de l’Europe et/ou la construction de l’Union. Dès lors, ils doivent démontrer le respect de l’une au moins des conditions suivantes:

leur caractère transnational ou paneuropéen en montrant de quelle manière leur influence et leur attractivité passées et présentes dépassent les frontières nationales d’un Etat membre ;

leur place et leur rôle dans l’histoire et l’intégration européennes, et leur rapport avec des événements, des personnalités ou des mouvements européens clés ;

leur place et leur rôle dans le développement et la promotion des valeurs communes qui sous-tendent l’intégration européenne.

L’attribution du Label, décidée par un jury, prend également en considération le projet qui entoure le site et les services qui y seront proposés, notamment en terme d’éducation à la culture ou d’accessibilité multilingue des sites. La mise en valeur de la « dimension européenne du site, en particulier par des activités d’information appropriées, une signalétique idoine et une formation adéquate du personnel » est ainsi une condition de la labellisation.

En 2015, les pays qui ont confirmé leur participation au Label du Patrimoine Européen sont : l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Bulgarie, la Croatie, Chypre, la République Tchèque, le Danemark, l’Estonie, la France, la Grèce, la Hongrie, l’Italie, la Lettonie, la Lituanie, le Luxembourg, Malte, les Pays-Bas, la Pologne, le Portugal, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et l’Espagne. Ne participent donc pas en 2015 : la Finlande, l’Irlande, la Suède et le Royaume-Uni.Cf. « European Heritage Label 2014 Panel Report », doc. cit., p. 40.

Références

« European Heritage Label 2014 Panel Report », European Commission Directorate General Education and Culture, 19.12.2014, p. 42, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/sites/creative-europe/files/library/ehl-2014-panel-report.pdf.
Décision no 1194/2011/UE du Parlement européen et du conseil du 16 novembre 2011 établissant une action de l’Union européenne pour le label du patrimoine européen, 16.11.2011, https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32011D1194&from=EN.
EAC A3, « Franja Partisan Hospital, Slovenia », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites/franja-partisan-hospital_en, consulté le 12.08.2020.
EAC A3, « Kaunas of 1919-1940, Lithuania », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites/kaunas-1919-1940_en, consulté le 12.08.2020.
EAC A3, « Label du patrimoine européen », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label_fr, consulté le 12.08.2020.
EAC A3, « La Maison de la Grande Guilde (Tallinn, Estonie) », Europe créative - European Commission, 04.05.2016, https://ec.europa.eu/programmes/creative-europe/actions/heritage-label/sites/great-guild-hall_fr, consulté le 12.08.2020.
Bruno Favel, « Point sur le Label européen du patrimoine et le réseau européen du patrimoine – Réseau HEREIN », s. d., https://www.ehhf.eu/sites/default/files/201407/Favel_and_Proisy.pdf.

Pour aller plus loin

Consultez l’ensemble des articles du dossier : Patrimoine

Solène Amice et Nathanaël Travier le 10 septembre 2020 dans l’Esprit européen