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L’autorité défroquée

EditoriauxNathanaël Travier • Publié le 23 mai 2020

De la tiare pontificale à la robe des magistrats, de la couronne monarchique au képi policier, le vêtement est un marqueur de l’autorité. Il relève d’une psychologie profonde où les fonctions s’incarnent dans des totems dont le port concrétise la transcendance postulée du dépositaire dans sa fonction : la tiare transporte ainsi le frêle Jorge Mario Bergoglio dans la pleine réalisation mythologique de son titre.

De la tiare pontificale à la robe des magistrats, de la couronne monarchique au képi policier, le vêtement est un marqueur de l’autorité. Il relève d’une psychologie profonde où les fonctions s’incarnent dans des totems dont le port concrétise la transcendance postulée du dépositaire dans sa fonction : la tiare transporte ainsi le frêle Jorge Mario Bergoglio dans la pleine réalisation mythologique de son titre. Le vêtement revêt également une fonction distinctive au milieu de la foule des visages humains : le monarque de l’Ancien Régime, qu’une malheureuse pièce de monnaie suffisait à démasquer, se garantissait face au peuple du prestige de sa fonction par la pourpre et la couronne ; le juge ou le médecin, pourtant hommes parmi les hommes, obtiennent l’indispensable confiance dont ils ont besoin avant tout par les robes ou les blouses qu’ils arborent.

Si, aujourd’hui, les masses subalternes de l’autorité conservent le port de l’uniforme, les élites politiques, elles, ont largement abandonné leurs parures symboliques. Il n’y a guère aujourd’hui que les maires, dont le nombre et l’anonymat expliquent bien la volonté de distinction, pour porter encore un quelconque signe particulier. Au sommet de l’Etat, De Gaulle et Pompidou furent les derniers à arborer les honneurs des Ordres ; leurs successeurs préféreront le charme discret d’un très bancaire complet bleu-gris. Volonté de masquer les symboles du pouvoir dans un siècle du soupçon vis-à-vis de toutes mythologies, tout en affichant une modernité de cadres dernier cri ? Contingence de la démocratie électorale qui pousse le personnel politique à refuser la dissolution de son individualité dans les marques de sa fonction ? Les deux explications se tiennent, mais l’important n’est pas là.

Il faut en effet surtout mesurer le paradoxe de cette déliquescence de la représentation visuelle du pouvoir, alors même que la confiance dans les autorités politiques confine à la peau de chagrin. Abandonnant la pompe pour feindre, au choix, la proximité, la normalité ou la modernité, les élites politiques ont abjuré une part significative de leur capital symbolique pour se lover dans la banalité d’une élite indifférenciée : ironie de l’histoire, le primat de l’individu sur la fonction les condamnait à l’uniformité ; fatalité du destin, il a fallu que l’uniforme retenu fut celui des élites économiques. En se défroquant, les politiciens fourbissaient une étrange équivoque et se mettaient à parler de l’avenir du pays dans les hardes de l’administrateur privé. Manifestement soucieux que l’habit fasse, finalement, le moine, tandis qu’ils empruntaient la bure du secteur privé, ils commençaient aussi à psalmodier son technocrate missel. Sur les centaines de millions d’écrans télévisés, le quiproquo serait complet.

Parmi toutes les institutions politiques, l’Union européenne souffre plus que toute autre de cette équivoque alors que ses fonctionnaires et son personnel politique demeurent de parfaits inconnus pour la plupart des particuliers. Peut-elle vraiment espérer obtenir la confiance des citoyens alors qu’il est foncièrement impossible de distinguer dirigeants politiques et fonctionnaires assermentés des cadres du privé et des lobbyistes patentés ? A l’heure où lourds sont les soupçons de complicité entre les élites économiques et politiques, pourquoi ces dernières s’acharnent-elles à maintenir, par l’habit, une telle équivoque ?

Au prix de quelques coups de ciseaux, d’un signe, même discret, ou d’une simple couleur bien choisie, les autorités, et celle de l’Europe en particulier, pourraient aisément asseoir leur légitimité en rompant avec cette navrante et inutile ambiguïté. Derrière les postes de télévision, la diversité des élites apparaîtrait, suggérant tacitement la séparation des ordres économique et politique, et les citoyens perdraient l’impression, légitime et désobligeante, d’être gouvernés par des banquiers ou d’insipides managers du privé. L’autorité est avant tout une affaire de symbole et d’imaginaire : l’Union européenne gagnerait à se réenchanter et le costume pourrait y participer. Et puis, sans verser jusqu’à l’excès des froufrous et de la dentelle, cela ne pourrait-il pas apporter aussi un peu de gaîté ?

Nathanaël Travier le 23 mai 2020 dans l’Esprit européen