temple
Les exagérations des idées nouvelles amènent infailliblement une réaction qui, elle-même, dépassant le but, jette la défaveur sur ce que ces idées ont de juste et de fécond.

Maladies de la bière
Louis PASTEUR


Il n'y a pas de recherche appliquée, mais seulement des applications de la recherche

L'idée centrale de la vision de la science développée dans les pages de ce site est celle proposée par Louis Pasteur.  Cette grande figure de la science a su très bien, à partir d'une motivation profondément conceptuelle —comprendre quelque chose de l'origine de la vie— placer cette motivation au cœur de la demande sociale.

« Pasteur's quadrant » ou la recherche motivée

C'

est ainsi que j'ai présenté cette question dans le magazine La Recherche :

Le Premier ministre demande que des efforts soient faits pour rendre la science plus attractive, pour favoriser le retour des meilleurs chercheurs au pays, pour prendre en compte de façon urgente la gestion de l'eau, de l'énergie, du climat. Et il s'interroge sur le modèle des rapports entre la recherche et les applications de la recherche. Mais il s'agit du Premier ministre... indien, devant le Congrès annuel de la science indienne. Tout ce que nous aimerions entendre. Nous n'avons qu'un vieux discours plus ou moins démagogique alors que nous avons pourtant à notre disposition un modèle remarqué, celui de la science telle que Pasteur l'avait développée en son temps. Les tribunes les plus fréquentes opposent la recherche « pure », « de base », « académique » ou « fondamentale », à la recherche « appliquée » ou « industrielle ». L'innovation technologique demande autre chose que ce manichéisme. Le mérite de Pasteur a été de penser que recherche et applications ne sont pas contradictoires, mais orthogonales. L'espace dans lequel nous devons travailler est donc bien autre que celui qu'on nous décrit. Nous n'avons pas à opposer recherche et applications. Chercher à comprendre si Bohr faisait de la recherche purement académique (qui aura pourtant plus tard des conséquences technologiques et industrielles en nombre infini), si Edison faisait de la recherche purement appliquée, Pasteur, lui faisait de la recherche « motivée » (pour reprendre un terme utilisé par le mathématicien Jean-Pierre Aubin). Le thème lui en était fourni par une grande question du moment fût-elle religieuse ou pratique : génération spontanée de la vie, maladies de la bière et du vin, maladie du ver à soie, épidémies, etc. Et, au sein de chaque thème, il se comportait alors comme un pur chercheur académique. Son objet n'était pas d'abord de trouver une solution au problème posé, mais de comprendre ce qui était la source du problème. D'où l'extraordinaire fécondité de ses travaux.

À un moment (2008-2010) où nous subissions une crise économique —que nous n'aurions pas dû prendre en mal, car elle nous permet de réfléchir à notre façon de vivre— il était important de repenser le statut de la recherche spéculative comme activité centrale, fondée d'abord sur notre insatiable curiosité. L'histoire nous montre comment l'homme a continûment accru son savoir, et plus vite dès qu'il a créé la Science. Il n'est pas inutile de rappeler que la Science a été inventée en même temps que la Démocratie, mais la démocratie de la CIté (la πολις est la cité en grec, du bon côté de la politique). On l'oublie souvent, cette démocratie a pu exister parce que la richesse des nations reposait sur le travail des esclaves, qui formaient alors 90% de la population. Et les temps modernes ont cru pouvoir remplacer cette démocratie originelle par la démocratie de l'individu, en bref celle qui recrée non la solidarité mais la compétition, ainsi que son corrollaire, le droit du plus fort, avec en parallèle le droit à l'obscurantisme, et à l'« anti-science ». Nous n'avons ainsi retenu de la démocratie que le droit à un vote libre. Mais tout est-il susceptible d'être choisi par un vote ? La compétence ne se décide pas en votant. Quant à la sagesse de la foule, on sait ce que donnaient les défilés de Nüremberg... La science cherche à comprendre le monde en créant des modèles qu'il est bien plus facile d'explorer que le monde lui-même, puis en cherchant à confronter ces modèles avec la réalité. Ce sont donc souvent les questions les plus profondes qui ont été posées d'abord, celles qui interrogent l'homme sur son existence même. Mais il va de soi que les motivations les plus courantes ont aussi été à l'origine de la science : entre arpenteur et géomètre il n'y a au départ qu'une différence de degré, ou plutôt la nécessité de trouver une approche générique à une pratique courante, mais instanciée dans des données toujours spécifiques. Entre la science (ἐπιστήμη) et la technique (τέχνη) les frontières sont restées floues jusqu'au moment où la pensée grecque a compris l'intérêt de produire des modèles, cohérents en eux-mêmes, justifiés par une rationalité propre, et les règles de la logique et du calcul, et le monde dans sa réalité concrète.

Il n'y avait pas, à l'origine, l'idée d'une science pour la science, comme l'art a été l'art pour l'art. Aussi le dialogue entre science et techniques, entre création d'un savoir nouveau, et applications de ce savoir, est-il réapparu régulièrement sur le devant de la scène. Cela a bientôt conduit à l'excès, typique de bien des politiques, sous la forme d'une sorte d'idée de Café du Commerce, qui permettait de croire qu'il suffisait de vouloir pour trouver et inventer. "Nous voulons des chercheurs qui trouvent". Or la logique de la découverte, pour l'instant, n'existe pas. Il faut d'abord chercher pour trouver (même par accident, cette « serendipity » des anglais, de la découverte au passage suppose qu'on ait gardé dans le fond de son esprit, l'idée de chercher ce qu'on vient de recontrer par hasard, apparentée au principe d'« abduction » cher à l'intelligence artificielle). On ne sait que produire les conditions de sa réussite. C'est cela que doit produire la formation universitaire. Mais il faut bien évidemment motiver les raisons des choix faits.

Par « recherche motivée » je veux dire la chose suivante. L'Univers est infiniment varié et le nombre des questions que nous pouvons nous poser à son propos est infini. Il nous faut donc faire des choix pour explorer ceci ou cela. Et le rôle de la science est d'abord de produire des modèles du réel, via l'abstraction d'idées, acceptées pour un temps, et qu'on peut résumer sous la forme d'axiomes et de définitions qui se combinent en théorèmes (ou le plus souvent en conjectures de théorèmes) qu'on peut alors instancier sous la forme de prédictions expérimentales. Le progrès se fait alors par la mesure de l'inadéquation entre le modèle et la réalité, produisant une spirale continue de modèles, de prédictions et de découvertes. Mais cela, bien évidemment ne peut diriger nos choix. Et c'est là qu'intervient la motivation. Chacun a des intérêts particuliers, et il n'est pas absurde de prendre comme motivation, en amont de la recherche spéculative, des intérêts manifestés par un grand nombre de nos concitoyens. Les questions d'origine sont fréquemment posées, et suscitent un très grand intérêt: c'est la base du travail initial de Louis Pasteur (on trouve plus d'un million de pages avec le moteur de recherche Google à propos de l'origine de la vie, par exemple). Mais il y a des quantités de problèmes concrets qui demandent une réflexion très approfondie en amont. Donald Stokes, en 1997, dans son livre Pasteur's quadrant a mis en lumière cette façon originale de développer la recherche.

À la différence d'Edison, par exemple, qui ne s'intéressait qu'à des applications immédiates, la façon de faire de Pasteur était d'utiliser une motivation sociale (comme les maladies de la bière et du vin, ou celles du ver à soie) pour développer une recherche spéculative originale, celle qui est à la base de la microbiologie moderne. Nous considérons donc qu'il n'y a aucune opposition entre la construction d'une recherche motivée par l'intérêt social, et la création du savoir spéculatif, mais au contraire une complémentarité particulièrement riche et fructueuse dans ses conséquences.

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