Après quatorze années d'activité de
l'Unité de Régulation de l'Expression Génétique
(REG), nous pouvions enfin avoir accès à la séquence
de génomes entiers. Il devenait possible d'explorer la
conjecture à l'origine du programme qui nous avait occupé si
longtemps : y a-t-il un lien entre l'organisation du génome
et l'architecture de la cellule. Il m'a donc semblé important
de renouveler complètement l'activité
de recherche de mon laboratoire, en me soumettant moi-même aux contraintes
fortes d'un changement complet d'environnement, d'une part, et en commençant
à valoriser l'énorme travail de séquençage génomique
auquel nous nous étions astreints pendant dix ans, d'autre part. J'ai
donc créé le HKU-Pasteur Research Centre (dont on trouvera un résumé de
l'activité
durant mon séjour en Chine) à Hong Kong, et organisé
la recherche en génomique fonctionnelle au sein d'une nouvelle unité
de l'Institut Pasteur, l'Unité de Génétique des Génomes
Bactériens formée d'un personnel presque entièrement renouvelé.
Le changement de la direction de l’Institut Pasteur au début de
l’année 2000 a conduit à une modification substantielle
de la structure des Départements de l’Institut et a incité ses
chercheurs à une forte mobilité. Nous avons profité de
cette création d'une unité nouvelle pour recruter Anne-Marie
Gilles qui se trouvait disponible à la fermeture de l’Unité dirigée
par Octavian Barzu, et qui développait une approche remarquablement
complémentaire de la nôtre. Par ailleurs, nous avons redéployé nos études in
silico, sous la direction d’Eduardo Rocha en particulier, après
l’essaimage réussi de Claudine Médigue (au Génoscope)
et d’Ivan Moszer (à la plateforme technologique n°4 de la
Génopole de l’Institut Pasteur). Cela nous a déjà permis
de mettre en place de nouvelles collaborations efficaces en particulier en
lançant un nouveau programme de génomique, qui étudie
la bactérie Antarctique Pseudoalteromonas haloplanktis TAC125.
Enfin, nous avons recruté un entomologiste spécialiste des toxines
bactériennes, Jean-François Charles, pour prendre en compte cet
aspect de l’environnement naturel de P. luminescens, pour lequel
nous n’avions aucun compétence dans le laboratoire et pour nous
permettre d'avancer dans l'exploration de la dichotomie paléome (cœur
du génome) / cénome (occupation d'une niche écologique).
1. Premiers universaux dans l'analyse des génomes
bactériens
Les travaux de l’Unité GGB, membre de l’URA
2171 du CNRS, sont donc fondés sur le projet de toute
une vie de recherche, celui de comprendre comment les gènes
bactériens fonctionnent collectivement. Nous avons vu
au Chapitre II comment j'ai abordé cette
question par la génétique classique et découvert
toute une série de liens fonctionnels entre le métabolisme
de certains acides aminés (sérine et acides aminés
branchés), le couplage entre transcription et traduction,
le contrôle de l'expression génétique par
l'AMP cyclique et son récepteur, et la protéine
H-NS. Tout cela restait un tissu d'interactions sans grande cohérence
apparente, même si elles se retrouvent toujours systématiquement
associées. Or la possibilité
de séquencer de grands fragments d'ADN pouvait renouveler
la question, en l'abordant dans l'autre sens : non par le
phénotype, mais par le génotype directement, en
déterminant la séquence des génomes. C’est à cette
fin que j'ai conçu, en 1986, le projet de séquencer
le génome d’une bactérie en entier, et proposé l’année
suivante la mise en place du projet de séquençage
du génome de Bacillus subtilis (les raisons scientifiques
de ce projet et les péripéties de sa mise en œuvre
sont détaillées dans La
Barque de Delphes, et son avatar destiné à un
public anglo-américain The
Delphic Boat. What genomes tell us, Harvard University Press,
2003). L’accomplissement de ce projet aura duré dix
ans et a constitué
l’objectif majeur des travaux de l’Unité REG,
close fin 2000. L’Unité
assurait la coordination scientifique du programme, au sein d’un
consortium associant l’Europe et le Japon, via la mise à disposition
de la communauté internationale de l’ensemble des
résultats du séquençage entre 1986 et 1998,
et grâce au soutien d’une série de contrats
financés par l’Union Européenne. La création
de la nouvelle Unité GGB visait à exploiter la
mine d’information que représente la connaissance
complète des génomes avec un objectif précis,
constitué peu à
peu au cours du programme de séquençage, celui
de comprendre le lien qui existe entre l’architecture des
génomes et l’architecture cellulaire. Ce lien repose
sur une conjecture simple, qui fait l’hypothèse
qu’en première approximation il est possible de
considérer les cellules comme organisant des procédures
algorithmiques, et sont en quelque sorte des Machines de Turing.
Mais comme ces Machines de Turing produisent des machines semblables,
elles ont à faire face à un paradoxe noté par
von Neumann, qui leur impose d'organiser un "réplicateur"
et un "constructeur" porteur quelque part d'une image
de la machine. Il est donc naturel de rechercher si cette image
ne se trouve pas dans le génome lui-même. L’objectif
des travaux de l’Unité est d’explorer cette
hypothèse en combinant systématiquement des expériences in
vivo et in silico (terme que j'ai
proposé
en 1988 pour justifier auprès de la Commission
des Communautés Européennes la nécessité d'une
infrastructure forte en informatique pour accompagner tous
les programmes de séquençage génomique).
Nous entrions donc dans une nouvelle génétique,
la génétique des génomes.
Afin d’avoir accès à ce lien entre organisation
cellulaire et organisation du génome, nous avons entrepris
une étude associant l’analyse génomique in
silico (où nous recherchons les points fixes, au
sein d’un génome que l’évolution rend
nécessairement versatile) et l’analyse d’un
métabolisme particulier, le métabolisme du soufre.
J'ai aussi décidé
d'explorer le rôle d'un paramètre physique, la température,
dans l'organisation génomique, ce qui nous a conduits à lancer
un nouveau programme génome, celui de la bactérie
Antarctique Pseudoalteromonas haloplanktis TAC125. Non
seulement le froid implique des contraintes fortes dans la structuration
des macromolécules, mais l'augmentation de la solubilité des
gaz et de la stabilité des radicaux pose des problèmes
physico-chimiques particulièrement redoutables, en particulier à nouveau, à l'atome
de soufre. Nous avons choisi d'étudier le métabolisme
de cet élément en raison de son extraordinaire
réactivité, qui en fait un lieu de compartimentation
systématique. En complément nous avons choisi de
participer aux projets de génomique d’organismes
fixant l’arsenic, en raison du rôle essentiel du
fer et du soufre dans ce processus (GDR
2909, Métabolisme de l’arsenic chez les procaryotes :
de la résistance à la détoxication).
1. Recherches 1999-2003 : Paris et Hong Kong (les
références font partie de celles publiées
par le laboratoire dans le domaine, et durant la période
considérée)
Pour tenir compte de cette nouvelle génétique
et des changements du personnel correspondant, l’Unité a été temporairement
organisée sous forme matricielle en projets scientifiques
(activités « verticales »), et en
projets technologiques (activités « horizontales »).
Cette structure inhabituelle au sein d'un laboratoire, et par
construction totalement ouverte et adaptée aux changements
thématiques et aux changements de personnel, m'a par ailleurs
permis de fonder à Hong Kong le HKU-Pasteur Research Centre,
dont l’activité
initiale était fortement couplée à celle
de l’Unité de façon à créer
une masse critique suffisante pour une production scientifique
rapide, dans un domaine à créer entièrement
(il n'y avait aucune recherche en génomique à Hong
Kong à cette époque).
1.1. Génétique des génomes (activités
verticales)
1.1.1. Métabolisme du soufre (Firmicutes)
L’objectif du projet de séquençage du génome
de Bacillus subtilis était de tenter de comprendre
le rôle, s’il existe, de la répartition des
gènes dans le chromosome, en analysant leur organisation
et la dynamique de leur expression. Une réflexion approfondie
m'a conduit à identifier le métabolisme des polyamines
et le métabolisme du soufre comme des sondes particulièrement
sensibles des liens possibles entre architecture génomique,
architecture cellulaire et expression génétique
(1, 2).
Le soufre, dans ce domaine, est un élément privilégié
en raison de sa très grande réactivité,
qui le rend particulièrement sensible à toutes
les pressions de sélection. En bref, trouver dans une
même cellule à la fois H2S
et O2, en présence de
catalyseurs métalliques, est un peu de même nature
que gratter une allumette dans une station d'essence. On doit
penser que bien des étapes de ce métabolisme doivent être
fortement compartimentées : la question qui se pose
est alors de savoir si cette compartimentation va se refléter
dans l'organisation des gènes correspondants.
Cependant, du fait de sa réactivité, le soufre
a été
un élément peu étudié (en raison
des difficultés intrinsèques des expériences
associées). Mais la connaissance de tous les gènes
d’un génome, en parallèle avec des techniques
efficaces de modification des gènes in situ,
permet de renouveler la question (on trouvera une réflexion
détaillée sur le rôle du soufre dans 3,
et aussi à ce site (en
anglais)). Nous avons donc d’abord mis en place la
problématique, déterminé
les voies principales de l’anabolisme (4, 5),
puis du catabolisme des molécules soufrées chez B.
subtilis (6, 7, 8).
Dans un deuxième temps, les premiers éléments
de régulation ont été mis au jour (9, 10).
L’analyse du protéome et du transcriptome a aussi
permis d’étudier la régulation globale en
réponse à la disponibilité
en soufre dans le milieu et d’identifier de nouveaux gènes
intervenant dans le métabolisme de cet atome (11, 5).
Un élément central de l’activité de
l’Unité est l’intégration systématique
de la recherche in silico (analyse génomique)
avec les prédictions expérimentales, et nous avons
trouvé
avec intérêt que les gènes du métabolisme
du soufre sont regroupés en îlots et que les produits
des gènes du métabolisme du soufre sont particulièrement
pauvres en méthionine et cystéine, les deux acides
aminés soufrés (12).
Cette observation, reproduite dans de nombreux génomes,
implique que la sélection sur le phénotype puisse
avoir un impact sur l'organisation génomique. Bien entendu,
il ne s'agit nullement d'un façon lamarckiste de voir
les choses, comme un raisonnement superficiel pourrait le faire
croire : ce sont les organismes où les gènes
sont regroupés qui sont simplement le mieux adaptés,
et qui, en compétition avec ceux qui n'ont pas ce trait,
se multiplient le plus efficacement. La carence en acides aminés
soufrés des gènes de biosynthèse correspondants
s'explique aisément, quant à elle, par la contrainte
qu'exerce le manque relatif de soufre en amont de son acquisition
par le métabolisme. On remarque donc ainsi le rôle
important de la sélection dans la formation des objets
de la cellule au niveau moléculaire.
Au sein de l’Unité GGB, c’est le volet anabolique
et régulateur du métabolisme du soufre qui a été étudié (Isabelle
Martin-Verstraete) alors que le recyclage du soufre a été étudié au
HKU-Pasteur Research Centre (Agnieszka Sekowska). Les chercheurs
de l’Unité
ont ainsi complètement décrypté le mécanisme
de la biosynthèse de la cystéine et de la méthionine
très peu connu jusque là chez B. subtilis.
Ces travaux ont aussi identifié
deux activateurs de type LysR impliqués dans le contrôle
de l’expression en réponse à la disponibilité de
cet atome dans le milieu. La conclusion de ces travaux est que
les Firmicutes se comportent très différemment
des entérobactéries, non seulement dans la régulation
des voies correspondantes (ce qui n'est pas inhabituel, car les
régulations se conservent peu au cours de l’évolution),
mais dans les réactions métaboliques elles-mêmes.
Cela donne un intérêt particulier
à leur étude, en fournissant des pistes intéressantes
pour l'identification de cibles antibiotiques totalement nouvelles.
La ressemblance des Firmicutes avec les Archéobactéries
est par ailleurs tout à
fait notable (13).
Il s’agit d’une observation importante dans le débat
actuel qui entoure l’origine des organismes procaryotes.
En parallèle, toutes les étapes de la synthèse
des polyamines ont été identifiées, et en
particulier celles qui sont liées au métabolisme
du soufre (6, 13, 14).
Cela a conduit les chercheurs de l’Unité et du HKU-Pasteur
Reseach Centre à caractériser complètement
le cycle de récupération de la méthionine
(« methionine salvage pathway ») qui, à
partir de la S-adénosylméthionine, régénère
la méthionine par recyclage du S-méthylthioribose
sans oxydation de l'atome de soufre (7).
Cette voie est très originale, et l’une des enzymes
impliquées, très voisine de la ribulose-bisphosphate-carboxylase
oxygénase (RuBisCO), conduit à s’interroger à la
fois sur le concept de recrutement d’activités enzymatiques
dans les chemins métaboliques au cours de l’évolution
(évolution acquisitive), et sur l’origine même
de la RuBisCO. Une mise à jour complémentaire,
démontrant la production probable de monoxyde de carbone
par B. subtilis et illustrant cette nouvelle voie métabolique
chez de nombreux organismes a été
publiée début 2004 dans BMC Microbiology, comme
premier élément de collaboration au sein du consortium
européen pour l'annotation génomique BioSapiens (15).
1.1.2. Organisation du chromosome et contrôle de l’expression
génétique (Entérobactéries et bactéries à
coloration de Gram négative)
Malgré de très nombreux travaux, par des laboratoires
du monde entier, l’architecture chromosomique bactérienne
est très mal connue, de même que son lien avec l’expression
génétique et avec l’architecture cellulaire.
Nous avons développé un certain nombre de réflexions
et d'études in silico montrant que loin d'être
aléatoire la répartition des gènes dans
les chromosomes bactériens suit un certain nombre de règles
(1, 2, 16, 17, 18, 19).
Outre l'étude de B. subtilis, nous avons poursuivi
en parallèle celle d'Escherichia coli, du fait
de l’immense connaissance accumulée dans le monde à son
sujet. Cependant, afin de replacer nos expériences dans
un contexte biologique intégré, ce que nous obtenons
avec E. coli est comparé
aux résultats obtenus avec d’autres bactéries
apparentées, et en particulier avec le modèle Photorhabdus
luminescens, que nous avons choisi d'étudier parce
qu’il vit en cultures pures en milieu sauvage,
à la différence de E. coli, et interagit
avec des hôtes très bien identifiés (un nématode
et des larves d’insectes).
Plus spécialement, avec Philippe Bertin, nous avons
choisi d'abord d’étudier la protéine
H-NS, supposée jouer un rôle dans la structuration
du chromosome. Il ne fait pas de doute que cette protéine
interagit avec des acides nucléiques ARN ou ADN (ou les
deux), mais son rôle dans l’architecture du chromosome,
directe ou indirecte, est incompris. Nous avons donc entrepris
une étude phylogénétique destinée à glâner
des hypothèses sur sa fonction à partir d’organismes
vivants dans des milieux très variés (à froid
en particulier, puisqu’il s’agit d’une protéine
du « choc froid ») (20, 21)),
et nous avons recherché au moyen de techniques d'exploration à grande échelle,
transcriptome et protéome, les cibles de son action au
cours de chocs acides ou de croissance en milieu acide (22, 23, 24).
Ces études ont confirmé le rôle très
important de la protéine et ont montré une relation
forte avec la gestion des protons par la cellule. Une cible préférentielle
de son action paraît être l’ARN, dans des conditions
qui restent à
élucider. A côté de son rôle de régulateur
négatif nous avons mis en évidence un rôle
positif de la protéine, analysé aussi par génomique
comparative (25, 26, 27).
Ces travaux m'ont conduit à lancer à mon retour
de Hong Kong au printemps 2003 un programme de génomique
fonctionnelle d'une bactérie psychrophile, Pseudoalteromonas
haloplanktis en collaboration avec le Génoscope et
des laboratoires italiens, belges et suédois.
1.2. Résultats technologiques
1.2.1. Transcriptome
L’identification de la séquence complète
des génomes, associée à l’identification
des gènes (nous avons participé à la mise
au point de la plateforme de réannotation et d’identification
des gènes bactériens, AMIGA (28),
inventée par C. Médigue désormais au Génoscope)
permet de rassembler sur un même support l’ensemble
des sondes génétiques pour caractériser
l’expression de tous les gènes d’une bactérie.
Ces données d'annotation ont été utilisées
en parallèle avec le développement de techniques
de formation de l’ADNc à partir des messagers bactériens
(techniques difficiles du fait de la brièveté de
la durée de vie des ARN messagers, et du fait de l’absence
de polyadénylation) pour développer de nouvelles
techniques d’analyse statistique des résultats en
collaboration avec le Laboratoire Génomes et Informatique
de l’Université
d’Evry et des chercheurs de l'Institut National Agronomique.
Nos premiers travaux dans ce domaine utilisaient des approches
relativement classiques (en particulier en statistique l’analyse
de la variance (29, 11)).
Plus récemment, nous avons utilisé à la
fois une modification radicale des protocoles d’extraction
de l’ARN (technique d'isolement de l'ARN à -40°C
inventée par A. Sekowska) et de la fabrication de l’ADNc,
et des techniques statistiques que nous avons développées
au HKU-Pasteur Research Centre qui ne se limitent plus à la
statistique gaussienne, mais à ses composantes indépendantes
(Independent Component Analysis, 30).
1.2.2 . Protéome
Notre laboratoire développe l’électrophorèse
bidimensionnelle depuis plusieurs années, et nous avons
mis au point un protocole très reproductible de préparation
des gels en immobilines, qui nous permet une analyse fiable des
images. Notre activité, depuis la création de l’URA
2171, a consisté à valider cette approche sur trois
types bactériens : E. coli, B. subtilis et P.
luminescens (10).
Cette activité a été poursuivie (cf plus
bas) avec de nouveaux modèles bactériens pour lesquels
nous établissons des cartes protéomiques de référence.
1.2.3. Bases de données spécialisées
Plusieurs centaines de séquences de génomes complets
sont désormais connues. Un génome conçu
comme une simple collection de gènes est inutilisable
pour des études approfondies. Il est nécessaire
d’organiser la connaissance correspondante (présence
et nature des gènes, promoteurs, terminateurs, etc) sous
une forme directement accessible et permettant de faire des rapprochements
(exploration des « voisinages » initialement
développée dans la base de connaissances Indigo).
Nous avons depuis une quinzaine d’années développé un
modèle de données adapté à l’extraction
des informations (séquences et annotations) selon des
critères directement inspirés des souhaits des
expérimentateurs. Ce modèle de données, GenoChore,
a été initialement appliqué au génome
de E. coli avec les annotations les plus récentes
disponibles (Colibri) puis à celui
de B. subtilis (SubtiList) et nous l’avons
généralisé
à un grand nombre de génomes bactériens
(31).
En parallèle nous avons développé l’usage
de notre plateforme d’annotation Imagene, pour réannoter
les séquences génomiques et découvrir les
erreurs possibles de séquençage (28).
Cela nous a permis par exemple, en parallèle avec le séquençage
d’isolats de patients, d’identifier de façon
non ambiguë le gène secE chez Helicobacter
pylori (32).
Au HKU-Pasteur Research Centre, grâce au contrat BIOSUPPORT que
nous avons obtenu du gouvernment de Hong Kong nous avons développé la
construction d'une
vingtaine de bases de données nouvelles (y compris
pour un petit eucaryote, Encephalitozoon cuniculi, CunicuList)
fondées sur un nouveau modèle de données
adapté
à l'usage de logiciels libres pour la gestion des données
génomiques.
1.2.4. Analyse des séquences
Disposant de nombreux génomes annotés, il nous
a été
possible d’étudier leurs particularités globales.
Nous avons découvert que, malgré une gestion très
variable de la structure de l’ADN (analyse des répétitions
(33, 34),
il existait chez un grand nombre de bactéries un biais
considérable entre la composition du brin précoce
et du brin retardé, au point qu’il est souvent possible
de prédire de quel brin provient un gène en connaissant
seulement la composition en acides aminés de la protéine
qu’il code (35, 36).
Nous avons par ailleurs mis en évidence de nombreux biais
de composition, dont les plus importants sont certainement causés
par la disponibilité
des métabolites cellulaires, montrant par une mesure indirecte
le bien fondé de notre approche du métabolisme
(37).
2.
Retour de Hong Kong 2003-2007 : le plan de la cellule
est dans le chromosome
L'ensemble de nos études conduisait à découvrir
que la métaphore de la Machine de Turing pour rendre compte
du comportement de la cellule jouait le rôle d'un programme
de recherche efficace. En effet, nous trouvions systématiquement
des règles dans l'organisation du génome bactérien,
ce qui pouvait conforter l'hypothèse, tout en permettant
de nombreuses découvertes même si la conjecture
initiale
était un jour mise en défaut. Pour comprendre les
contraintes sélectives à l'origine de cette organisation
il nous fallait imaginer des approches expérimentales.
Comme on l'a dit plus haut, deux thèmes m'ont paru particulièrement
dignes d'intérêt. Le premier consiste à étudier
le rôle du soufre dans la cellule et la façon dont
son métabolisme pourrait agir sur l'organisation génomique
via la compartimentation de cet élément très
réactif (son état d'oxydation varie de -2 à +6).
Pour cela il nous fallait étudier la façon dont
sont construites, transportées et recyclées les
molécules comprenant un atome de soufre. Le deuxième
est centré sur l'importance de l'entropie dans la structuration
des macromolécules biologiques. Et comme c'est l'eau qui
est le principal vecteur du contrôle du rôle de l'entropie,
et il était particulièrement intéressant
d'étudier ce qui se passe à basse température,
au moment où la structure de l'eau va commencer à s'organiser
pour produire de la glace (en dessous de 10-12°C) et d'étudier
le comportement général des molécules d'ARN
particulièrement sensibles à la structure de l'eau.
2.1. Métabolisme du soufre
2.1.1. Anabolisme
Quatre grandes catégories de molécules contenant
du soufre doivent
être synthétisées dans la cellule (ou acquises
de l’environnement) : deux acides aminés, plusieurs
coenzymes, les noyaux fer-soufre, et un certain nombre de groupements
responsables de modifications de macromolécules essentielles
(ARN de transfert) (3).
Nous avons commencé par décrypter les étapes
essentielles de la synthèse de la cystéine et de
la méthionine, très partiellement connues jusque
là, chez B. subtilis (4, 5).
De plus, une partie significative de la voie de transsulfuration
inverse (synthèse de cystéine à partir de
méthionine) a été déchiffrée.
Mais la totalité de la voie, visiblement très originale,
n'est pas encore complètement élucidée (38, 39).
Nous avons désormais identifié les régulateurs
essentiels de ce métabolisme, et en particulier le gène
maître initialement connu sous le nom de yrzC,
et que nous avons rebaptisé cymR (40).
Nos travaux indiquent que CymR agit en concertation avec une
enzyme de la voie de biosynthèse de la cystéine,
comme c'est parfois le cas d'autres voies anaboliques essentielles.
2.1.2. Recyclage
Coûteuse en énergie, la méthionine est recyclée,
d’une part au début des protéines et d'autre
part en aval de l'utilisation de la S-adénosylméthionine.
Nous avons fait une analyse génétique et biochimique
des gènes map et yflG (rebaptisé mapB,
car nous avons montré qu'il code effectivement une méthionine
aminopeptidase (41))
et établi dans le détail le cycle de récupération
du méthylthioribose (étude par mutagenèse
dirigée de l'énolase MtnW analogue à la
RuBisCO en collaboration avec le laboratoire dirigé par
Akiho Yokota, au Nara Institute of Science and Technology, à Nara,
Japon (42)).
Nous avons identifié
le mécanisme du recyclage de la méthionine non
seulement chez B. subtilis, mais aussi chez Pseudomonas
aeruginosa (in vivo) et chez plusieurs autres organismes
(in silico) (15).
Par ailleurs, nous avons commencé à identifier
les « fuites » des divers cycles métaboliques
impliquant le soufre avec l’idée que les produits
en question doivent être eux-mêmes métabolisés,
probablement par le biais de gènes à la fonction
inconnue. Cela nous a conduits à identifier un lien insoupçonné entre
le processus général de la dégradation des
ARN et le métabolisme du soufre. La suite de cette étude
permettra d'explorer le métabolisme de plusieurs souches
pathogènes de E. coli (programme ACI Coliscope),
de la bactérie d'une espèce différente la
plus proche, Escherichia fergusonii, et de Pseudomonas
putida (programme Européen Probactys).
2.1.3. Transport
Un aspect marquant du passage du commensalisme à la pathogénicité ou
à la symbiose est la façon dont se fait l’interaction
entre le pathogène et l’hôte via la construction
du métabolisme intermédiaire et du transport des
métabolites correspondants. Au cours de la symbiose, par
exemple, des échanges mutuels de métabolites expliquent
le caractère indispensable de l'interaction entre l'hôte
et son symbiote. De même, le transport de molécules
du métabolisme intermédiaire joue un rôle
essentiel dans la persistance de l’infection et dans la
résistance aux antimicrobiens. Comme les symbiotes, les
pathogènes sont souvent inféodés à leur
hôte via un cycle d’échanges métaboliques.
Il est encore difficile d’identifier ces échanges,
très spécifiques, en raison d'une méconnaissance
générale des systèmes de transport chez
les bactéries, où quelques modèles seulement
ont été étudiés jusqu'à présent.
Nos expériences ont montré que comme beaucoup d'autres
bactéries ayant un génome de taille comparable, B.
subtilis possède un très grand nombre de systèmes
de transport au moins partiellement redondants. Il s’agit
là
vraisemblablement d'une source originale de variabilité
qui peut avoir été explorée par divers pathogènes
apparentés. Malgré
la difficulté de l’approche (il est difficile de
mettre en évidence les fonctions quand elles se compensent
partiellement) nous avons, en utilisant des analogues toxiques
et la banque des mutants du consortium Europe / Japon, identifié
les principaux systèmes de transport de la cystéine
et de la méthionine (43, 44).
Il reste à comprendre le transport du sulfate, et bien
sûr la gestion des excès de concentration intracellulaire
de molécules soufrées. J'ai dans ce contexte analysé formellement
le rôle des cycles futiles dans le transport des métabolites,
et montré comment certaines étapes comme la modification
par transacétylation servait de soupape de sûreté dans
le cas où un métabolite est transporté par
une perméase très efficace. C'est l'explication
générale de la présence de l'acétyltransférase
LacA au sein des produits de l'opéron lactose (45).
Ce travail d'exploration des voies métaboliques et du
transport, curieusement pionnier dans son domaine (le métabolisme
n’est plus à la mode), demandera quelque temps avant
d’être pleinement intégré à la
connaissance détaillée des organismes vivants.
Comme dans le cas de notre travail pour la construction de bases
de données spécialisées, l’essentiel
de l’activité de l’Unité
est pour ce thème particulier destiné à servir
de référence à
l’avenir (c’est à dire que nous espérons
que les travaux en question seront encore cités dans vingt
ans, même s'ils sont devenus entre temps des lieux communs....).
Nous développerons autant que possible l'étude
du métabolisme dans son rôle de structuration des
génomes, et en particulier celle des métabolites "orphelins",
dont personne, bizarrement, ne se soucie. Et pourtant, comme
le disait Lavoisier créant
la Chimie moderne : "rien ne se perd, rien ne se
crée, tout se transforme".
2.2. Un lien insoupçonné entre le métabolisme
du soufre et le métabolisme de l'ARN
Au cours de l'étude du métabolisme du soufre des
travaux anciens ont montré que la structure de l'ARN messager
jouait un rôle important, via un contrôle par atténuation
de la transcription opérant au travers de la formation
de "riboswitches". Dans cette veine d'intérêt
pour l'ARN, (voir plus bas) nous avons mis en évidence
de nombreux petits ARN non traduits (ncRNA) au cours de l'analyse
de la régulation de l'expression de gènes essentiels
pour l'occupation de l'environnement chez Photorhabdus luminescens et Pseudoalteromonas
haloplanktis. Mais c'est l'étude d'un métabolite
produit en aval au cours de l'assimilation du soufre, le 3',5'adénosine
bisphosphate (pAp), qui de façon inattendue est venue
conforter notre intérêt pour l'étude du métabolisme
de l'ARN.
En raison de sa ressemblance avec l'AMP cyclique, nous avons
recherché si cette molécule pouvait avoir un rôle
régulateur dans la cellule. Nous avons alors découvert,
par une approche biochimique simple, que plusieurs protéines
la reconnaissent spécifiquement. D'abord, comme on pouvait
s'y attendre, c'est le cas chez E. coli de la 3'-phosphatase
CysQ qui produit le 5'AMP et recycle la molécule. A la
suite de ces travaux, de façon amusante nous avons inversé la
sentence :
"tout ce qui est vrai pour le colibacille est vrai pour
l'éléphant", en découvrant qu'à l'instar
de l'enzyme humaine, CysQ est très sensible au lithium !
Mais l'observation la plus remarquable a été que
le pAp inhibe l'enzyme essentielle qui dégrade les ARN
très courts (que nous avons nommés nanoARN, pour
les distinguer des microARN), que ce soit chez E. coli (Orn)
ou chez l'Homme (Sfn) (46).
D'une façon générale, la dégradation
des ARN combine des activités endonucléases avec
des activités exonucléases processives. Or ces
dernières enzymes sont incapables de dégrader un "reste" d'ARN
très courts (de deux à cinq nuclétoides)
qui peuvent donc interférer avec la machinerie de transcription.
C'est ce qui explique leur importance essentielle. Pourtant,
une analyse phylogénétique approfondie nous a montré que
beaucoup de génomes, et ceux des Firmicutes en particulier,
n'avaient pas l'homologue de la protéine Orn. Nous avons
donc repris notre étude biochimique des protéines
interagissant avec le pAp chez B. subtilis, et nous
avons alors découvert une protéine à la
fonction jusque là inconnue, YtqI (NrnA), dont la fonction
est non seulement d'être une nanoRNase, mais aussi d'être
une pAp phosphatase (47)
! Cette découverte inattendue montre qu'il existe un lien
fort entre le métabolisme du soufre et le métabolisme
des ARN, dans un schéma concerté qui a recruté des
objets différents au cours de l'histoire évolutive,
tout en maintenant la même intégration fonctionnelle.
Nous étudions
à présent la signification profonde de cette relation
fonctionnelle.
2.3. Effet de la température sur l’organisation
génomique et le passage entre le commensalisme et la
pathogénicité : génomique de Photorhabdus
luminescens, Pseudoalteromonas haloplanktis, Herminiimonas
arsenicoxydans et Staphylococcus epidermidis
Cette étude pointe à nouveau vers l'importance
des ARN en tant que tels, et il paraît nécessaire
d'en étudier les propriétés pour avoir un
accès à la structuration des génomes qui
ne soit pas strictement réduit à l'étude
des gènes codant les protéines, ou à la
composition particulière de l'ADN lui-même. Un moyen
complémentaire de l’étude du lien entre architecture
cellulaire et génome nous est offert par la comparaison
entre bactéries de la même famille. En particulier
on doit attendre que la température ait un effet majeur
dans les fonctions de maintenance générale de la
cellule et dans son organisation. La plupart des études
a porté
sur le rôle de la haute température, mais nous pensons
qu’en raison du rôle de premier plan joué par
la liaison hydrogène, la basse température sera
plus intéressante encore. Il est donc nécessaire
d’étudier, en complément de la génomique
du l’organisme le mieux connu, E. coli, d’autres
organismes didermes vivant dans des environnements aussi variés
mais aussi bien définis que possible. Par ailleurs, si B.
subtilis est un excellent modèle des Firmicutes,
il a été surtout étudié en raison
de sa capacité de sporuler, et il est donc très
important d'étudier d'autres organismes de la même
famille. Nous avons donc collaboré avec l'Université Fudan
de Shanghai pour le séquençage et l'annotation
d'une souche de Staphylococcus epidermidis de l'environnement
(47),
et développé toute une série d'analyses
du comportement de cet organisme pour explorer le passage du
commensalisme à la pathogénicité.
Nous avons d'abord entrepris l'étude d'une entérobactérie
conduisant à des cultures pures dans la nature, P.
luminescens. Le séquençage de son génome
a été terminé
fin 2002 (laboratoire Kunst / Glaser), et nous avons validé in
vivo certaines prédictions essentielles obtenues
par la séquence. Pour cela nous avons développé au
laboratoire l’étude expérimentale de la croissance
du modèle P. luminescens dans la larve du ver à soie
(Bombyx mori) pour en faire un modèle d’analyse
du transcriptome et du protéome. Nous avons en parallèle
construit des matrices d’ADN comportant la quasi-totalité
des gènes de l’organisme pour étudier ensuite
l’expression génétique dans des conditions
choisies (métabolisme du soufre en particulier, pour en
comparer l’organisation à celle des Firmicutes).
Une carte protéomique de référence a été constituée
(48).
L'ensemble de nos études de cet organisme au moyen de
profils d'expression des ARN et des protéines nous a conduit à caractériser
un certain nombre de systèmes régulateurs qui influencent
le développement de la bactérie dans son hôte
insecte (49, 50).
Les observations correspondantes permettent de comprendre en
partie la virulence d'autres entérobactéries, et
de relier l'expression génétique globale (celle
du cœur du génome) à celle des gènes
qui sont spécifiques d'une niche écologique particulière.
En bref, il apparaît de plus en plus que de petits
ARN non traduits jouent un rôle essentiel dans la modulation
des propriétés phénotypiques de la bactérie
(nous avons identifié l'homologue de CsrB d'E. coli,
et montré comment il intervient dans le contrôle
de l'utilisation de la biomasse de l'insecte par la bactérie).
De l'étude de la bactérie Antarctique Pseudoalteromonas
haloplanktis TAC125 nous avons extrait des informations
intéressantes sur la structuration des génomes
en termes d'occupation d'une niche particulière. Le
génome de cette bactérie est fait de deux chromosomes
et d'un plasmide, et nous avons caractérisé chez
celle-ci le premier chromosome vrai (il code plusieurs protéines
essentielles, dont l'ensemble de la synthèse de l'histidine,
y compris l'histidine ARNt synthétase) dont la réplication
soit unidirectionnelle comme celle des plasmides et non bi-directionnelle
comme c'est généralement le cas (51).
Cette bactérie, capable de se multiplier extraordinairement
vite à 0°C, possède un métabolisme
très différent de celui d'E. coli. En
particulier, elle ne métabolise pas le glucose et ne
possède pas les systèmes connus liés à la
répression catabolique. Nous avons reconstruit les multiples
astuces métaboliques qui lui permettent de proliférer
dans cet environnement hostile pour l’homme. A partir
de la séquence du génome que nous avons déterminée,
nous avons ainsi trouvé comment la bactérie a
su s’adapter à la présence de la haute
concentration de l’oxygène atmosphérique
qui se dissout très bien dans l’eau froide et
devient alors un élément réactif très
toxique générant des radicaux libres. Au lieu
de développer des voies métaboliques qui
servent à éliminer les produits toxiques issus
de ce gaz, comme le font les autres organismes, P. haloplanktis a
au contraire optimisé les mécanismes lui permettant
de l’utiliser directement comme source d’énergie
ou de catabolisme de substrats variés. Elle a aussi
entièrement éliminé une famille de voies
métaboliques produisant des dérivés toxiques
de l'oxygène, les voies utilisant le coenzyme molybdoptérine.
Par ailleurs, pour garder une bonne fluidité de sa membrane,
ce qui l’empêche de se figer aux basses températures,
la bactérie modifie sa composition lipidique grâce à une
enzyme particulière qui, elle aussi, utilise ce même
oxygène présent et participe donc à la
fois à son élimination et à l'adaptation
au froid (évolution
"concertée") (51).
De nombreuses propriétés ont encore été mises
au jour, comme la modification de la composition en acides aminés
des protéines de cette bactérie. En effet, les
organismes vivant aux températures dites normales utilisent
relativement peu un acide aminé fragile, l’asparagine,
malgré ses propriétés intéressantes,
car il dégénère chimiquement au cours du
temps par cyclisation et déamidation et est donc un des
facteurs les plus importants du vieillissement. La bactérie P.
haloplanktis, protégée du vieillissement par
le froid, utilise l’asparagine en plus grande proportion
dans ses protéines que ne le font les organismes mésothermes
ou thermophiles. L’analyse approfondie de toutes ces voies
nouvelles pourrait ouvrir la voie vers la découverte d’outils
permettant par exemple de synthétiser à basse température
des molécules intéressantes ou utiles, comme
l’albumine, qui sont actuellement difficiles à produire
dans les conditions standard. Une première carte de son
protéome a été établie (52).
Le rôle de l'ARN non traduit CsrB a aussi été étudié,
en parallèle avec sa fonction chez P. luminescens.
Afin d'analyser autrement le métabolisme du soufre, dans
un contexte extrême, nous avons entrepris en collaboration
avec P. Bertin (Université Louis Pasteur à Strasbourg,
GDR2909), l'étude génomique de bactéries
résistantes à l'arsenic. Le génome d'Herminiimonas
arsenicoxydans (53),
en parallèle avec l'étude de son protéome
(54)
nous donne déjà des pistes intéressantes
pour comprendre le lien soufre-arsenic essentiel à la
détoxication.
Enfin une étude comparative de plusieurs souches de S.
epidermidis nous a permis, en comparant l'évolution
du polymorphisme nucléotidique qui conserve ou modifie
la séquence des protéines, d'identifier des gènes
significativement soumis à un sélection purificatrice,
et au contraire ceux qui sont soumis à une pression
sélective neutre ou positive au passage du commensalisme à la
pathogénicité. Nous avons ainsi prédit
que certaines fonctions impliquées dans la résistance
au stress oxydant sont fortement sollicitées au cours
de cette évolution, et nous avons expérimentalement
validé ces prédictions (55).
A la suite de cette étude nous avons recherché un
certain nombre de cibles possibles pour la création
de nouveaux antibiotiques, et montré le potentiel de
nouvelles molécules actives contre le régulateur
YycG et contre la tryptophanyl-ARNt synthétase (56, 57).
2.4. Le paléome et le cénome : comment s'organisent
les génomes bactériens
Depuis notre implication dans le séquençage des
génomes, au milieu des années 80, nous avons compris
la nécessité
d’associer de façon intime l’approche classique in
vivo et in vitro, avec l’approche que j'avais
appelée alors « in silico » (le mot
a fait fortune depuis), qui met en jeu de façon primordiale
l’usage des techniques de calcul et des ordinateurs d'une
façon heuristique, donc semblable à celle de l'expérience à la
paillasse. Deux approches complémentaires sont nécessaires.
D’une part l’organisation et la gestion des données.
D’autre part, à partir de cette organisation, leur
analyse.
2.4.1. GenoChore, un ensemble de bases de données
génomiques spécialisées :
La première de ces approches, bien qu'elle soit partout
d'une importance cruciale — une mauvaise information s'apparente à de
la désinformation, est d'autant plus mal considérée
(et financée) qu'elle est invisible. Les chercheurs qui
s'impliquent dans ce domaine cherchent à contribuer au
savoir général et non à leur faire-valoir,
attitude bien peu récompensée... Pourtant il est
absolument nécessaire de disposer d'une information fiable
et accessible pour pouvoir développer en profondeur une
analysée élaborée de la signification du
texte génomique. Nous avons dû, en l'absence d'efforts
concertés, veiller à développer nous-mêmes
l'organisation et la gestion des données de séquence,
en particulier du fait que ce qui est disponible à l'INSDC
(dont je suis membre du Conseil International), sous la forme
de Genomes Reviews ou de RefSeq ne peut qu'être toujours
fortement décalé par rapport à la connaissance
qui s'accumule rapidement au cours du temps. Nous avons donc
développé cette activité selon le modèle
de données que nous appelons désormais GenoChore,
et qui sert de référence pour la construction de
bases de données spécialisées bactériennes,
très utilisées dans le monde. Notre projet actuel,
en collaboration avec le groupe d’I. Moszer au sein du
département, celui de C. Médigue au Génoscope,
le HKU Computer Centre, et le Bioinformatics Centre à l’Université
de Pékin est de développer un modèle «
multi-souches », d’une part, et un modèle
adapté
à la gestion des données eucaryotes, d’autre
part. Un premier modèle eucaryote a été réalisé à partir
des données du génome de la Microsporidie Encephalitozoon
cuniculi (CunicuList (31)).
Plusieurs bases de données ont été ajoutées
au premier ensemble créé durant mon séjour à Hong
Kong : Clostridium acetobutylicum (AcetoList), P.
haloplanktis (PsychroList), H.
arsenicoxydans (ArseniList)
ainsi qu'une version mise à jour de Colibri,
pour Escherichia coli MG1655 avec les annotations les
plus récentes (sans équivalent dans le monde actuellement).
Nous avons par ailleurs systématiquement introduit une
nomenclature révisée, permettant de retrouver immédiatement
les gènes du cœur du génome (le paléome,
cf plus bas) sans avoir besoin de connaître le code d'accès
qui étiquette de façon différente les gènes
de chacun des programmes génomes. Par exemple rechercher rpsL,
le gène qui code la protéine S12 du ribosome, sera
immédiatement possible, sans avoir besoin de savoir que
ce gène se nomme LA3417 chez Leptospira interrogans Lai
ou LIC10755 chez L. interrogans Fiocruz... Pour l'instant
cet ensemble est maintenu grâce au bon vouloir du Computer
Centre de l'Université de Hong Kong, mais il conviendra
de trouver le moyen de pérenniser cet accord, ou de déplacer
ces bases de données en un autre lieu, si l'on souhaite
en conserver le contrôle et l'accès.
2.4.2. L'organisation du génome bactérien
:
Si cette activité de fantassin est bien nécessaire
pour la communauté internationale, son rôle était
aussi de nous permettre d'exploiter nous-mêmes au mieux
la connaissance qui s'accumule rapidement autour des génomes
bactériens. Nous avons donc développé notre
recherche afin de mettre au jour, si elles existent, les contraintes
qui président à l'organisation de la répartition
des gènes dans les génomes.
Dans une première étude, commencée à Hong
Kong, nous avons analysé la présence de mots "flous" dans
les génomes, et découvert qu'un ensemble universel
de mots discontinus formés par des bases situées
d'un même côté de la double hélice
explique la période 10-11.5 universellement présente
dans les génomes (thèse d'Etienne Larsabal, 58).
Ces mots sont si densément répartis dans les génomes
qu'ils contraignent parfois jusqu'à une base sur quatre
dans la séquence, ce qui suppose l'existence de contraintes
dans la suite des acides aminés des protéines.
Par ailleurs leur présence indique qu'il sera sans doute
nécessaire d'en prendre en compte l'existence lors des
tentatives de construction de cellules, au cœur de la Biologie
Synthétique.
Nous avions en 1991 été les premiers à mettre
en évidence l'importance du transfert génétique
horizontal chez les bactéries (et ce qui est aujourd'hui
considéré comme un lieu commun de la génomique
n'était pas du tout accepté à l'époque),
au moyen d'une analyse détaillée du biais d'usage
des codons chez le colibacille. Une étude similaire, au
moment où nous avons terminé le premier séquençage
du génome de B. subtilis nous avait donné une
image du même type : il existe une classe de gènes
dont le biais d'usage des codons diffère fondamentalement
du biais général. Cette observation nous avait
montré toute l'importance de l'étude des voisinages
pour une approche
inductive de la prédiction des fonctions biologiques,
et dans un travail publié en 1998 nous avions montré tout
le parti qui pouvait être tiré de l'analyse des
voisinages, au sens large, d'un objet biologique quelconque.
En particulier nous avions découvert que les gènes
ayant un biais d'usage des codons voisin étaient fonctionnellement
reliés. Il nous restait à comprendre comment cela
s'organisait dans le chromosome. Une discussion avec Massimo
Vergassola nous a permis d'envisager de reprendre cette étude
au moyen d'une approche nouvelle fondée sur une lecture
originale des théories de l'information. Nous avons alors
pu montrer que dans le chromosome bactérien, les gènes
s'organisent en petits ensembles (quatre ou cinq classes en général)
de gènes partageant le même biais d'usage des codons.
Et, fait remarquable, ces ensembles sont sensiblement plus longs
que la longueur moyenne des opérons (au moins trois fois
plus longs). En bref, la traduction, via l'utilisation d'ARN
de transferts rares, organise la structure des génomes
bactériens (thèse de Marc Bailly-Béchet, 59).
Ainsi trois contraintes générales organisent la
structure des génomes bactériens :
– chez les bactéries à reproduction rapide, les gènes
permettant la multiplication sont proches de l'origine de réplication
(effet de dosage génique)
– les gènes essentiels sont transcrits dans le brin direct, pour éviter
les conflits transcription/réplication
– des îlots ayant un biais spécifique dans l'usage des codons
constituent le chromosome, avec au moins les fonctions suivantes: machinerie
centrale de l'expression génétique, métabolisme intermédiaire,
motilité et transferts génétiques horizontaux.
A ce stade, il devient clairement essentiel de comprendre la
nature des gènes formant ces différentes classes
pour en étudier l'organisation dans le génome.
D’abord une observation importante : si l’on
cherche simplement les gènes qui se trouvent dans tous
les génomes pour en déduire la cellule minimale,
on tombe sur un phénomène remarquable. Au fur et à mesure
que de nouveaux génomes sont déchiffrés
ce nombre ne cesse de décroître, au point qu’on
peut penser qu’un jour aucun gène ne sera plus commun à tous
les génomes. Ce fait, surprenant pour un observateur superficiel,
vient de ce que la vie ne constitue pas un ensemble d’objets,
mais correspond à un processus physique beaucoup plus
abstrait, formé de relations entre objets (et même
de relations entre relations). Il s’en suit que plusieurs
objets d’origine différente peuvent avoir la même
place, la même fonction, dans l’ensemble relationnel
qui constitue la vie. Au cours de l’évolution il
arrive donc constamment qu’un nouveau gène, arrivé par
transfert horizontal, puisse coder une fonction de façon
plus efficace, ou mieux adaptée qu’un gène
existant. Après quelques générations ce
nouveau gène pourra avoir remplacé l’ancien.
C’est ce processus de capture de structures pour réaliser
des fonctions qui est caractéristique de l’aspect « bricolé » des
organismes vivants (42).
Notons que ce fait est d’une importance capitale pour la
Biologie Synthétique, car il signifie que le bricolage à l’œuvre
(l’évolution par remplacement d’un objet par
un autre est purement accidentelle, même si la sélection
oriente sans cesse vers une meilleure adaptation à des
conditions données) pourra être remplacé par
un vrai dessein intelligent, celui décidé par l’homme !
Les fonctions à comprendre sont donc celles d’un
ensemble de gènes « persistants »,
présents dans une majorité de génomes, et
non d’hypothétiques gènes ubiquistes. Nous
avons donc construit une approche systématique nous permettant
d'identifier les gènes persistants, et découvert
qu'ils forment un ensemble de 400-500 gènes dont les fonctions
ne sont pas du tout quelconques (60).
Dans un travail ultérieur nous avons montré que
ces gènes, qui dirigent à la fois la synthèse
des composés essentiels à la vie et leur maintenance,
restent, dans un ensemble de génomes qui s'étendent à travers
tout l'arbre évolutif des Bactéries, regroupés
selon une organisation très proche de ce qu'on peut considérer
comme un scénario plausible de l'origine de la vie (61). Pour
cette raison, nous avons nommé cet ensemble de gènes
persistants le paléome. Une analyse approfondie
de la façon dont les gènes se regroupent dans les
différents génomes nous a ensuite montré que
deux ensembles bien distincts sont constitués de gènes
qui tendent à rester regroupés. Outre les gènes
du paléome, les gènes les plus rares, on oberve
en effet que ceux qui ne se trouvent que dans un petit nombre
de génomes sont eux-aussi regroupés. Ce dernier
cas de regroupement est bien connu. Il est beaucoup moins surprenant
que le premier puisque ces gènes rares sont typiquement
ceux du transfert horizontal, qui s'opère grâce à la
conjugaison, à la lysogénie ou à la transduction.
Une analyse fine de leur fonction (lorsqu'elle est connue), montre
que ces gènes, typiquement, sont impliqués dans
l'occupation d'une niche particulière. Nous les avons
donc nommé, gènes du cénome (comme "biocénose")
pour indiquer ce fait qu'ils participent à la définition
d'une communauté de fonctions, celle qui correspond à une
niche. En bref, un génome bactérien est organisé en
un paléome dirigeant la construction de la cellule et
sa maintenance, associé à un cénome qui
lui permet de se développer dans un environnement particulier
(62).
Les contraintes qui existent sur la taille du génome vont
limiter à une sous-catégorie, pour chaque souche
d'une espèce donnée, le choix des gènes
du cénome, ce qui fait que, pour une espèce donnée
(le colibacille par exemple), alors que le paléome reste
constant, les gènes du cénome ont un nombre qui
s'accroît constamment au fur et à mesure qu'on découvre
de nouvelles souches. Cette organisation est celle qui devra être
prise en compte pour permettre la construction d'une cellule
artificielle, projet central de la Biologie Synthétique.
Nous explorons désormais les raisons qui ont conduit
au regroupement des gènes au cours de l'évolution,
en prenant la précaution de n'invoquer aucune contrainte
"instructive" qui aurait été à l'origine
de ce regroupement (il n'y a évidemment pas de "dessein
intelligent" !)
2.5. Un lien avec les implications sociales de la modélisation
: SRAS, grippe aviaire et maladie de la vache folle
De ma formation de mathématicien, j'ai conservé l'intérêt
pour la formalisation de problèmes généraux.
L'épidémie de SRAS qui a touché Hong Kong
au moment où j'ai quitté cette ville m'a conduit à imaginer
des scénarios épidémiques que nous avons
commencé à formaliser avec des mathématiciens
du Département de Mathématiques de l'Université de
Hong Kong. A mon retour j'ai poursuivi cette activité avec
Gabriel Turinici (Université de Paris 9 Dauphine et INRIA).
Cette étude met en évidence un rôle possible
de l'évolution parallèle de plusieurs virus, et
pourrait être intéressante pour comprendre la façon
dont évolue la grippe aviaire (63).
Dans un domaine différent, nous nous sommes intéressés à la
diffusion des maladies à prions. En effet, ces maladies
existent dans l'environnement chez de nombreux animaux sauvages,
dans des conditions où il est absolument impossible d'invoquer
la contamination par de la farine animale mal traitée,
comme on le fait généralement pour l'épidémie
qui a sévi en Grande-Bretagne. De plus, dans le cas de
la tremblante du mouton, plusieurs cas de "pâtures
contaminées"
ont été observés. Là encore il est
difficile d'invoquer une source de nourriture artificielle. Ne
pourrait-on pas, dans ce cas, imaginer la contagion par un vecteur
? Nous avons construit un modèle où le vecteur
serait un microorganisme susceptible de provoquer chez l'hôte
une réponse immune, et par conséquent de provoquer
une immunité à la contagion (pas au prion, bien
sûr). Ce scénario permet parfaitement de reproduire
l'épidémie chez les bovins en Grande-Bretagne (64).
Quel serait ce vecteur ? Une famille de parasites qui infectent
les animaux, depuis les insectes jusqu'à l'Homme, celle
des Microsporidies, répond très bien à la
question. Il s'agit en effet d'organismes qui se propagent par
ingestion, et forment des spores. Ils passent du tube digestif
au système nerveux central, où ils se reproduisent
par multiplication intracellulaire. Ne peut-on imaginer qu'une
petite proportion puisse incorporer des prions dans la spore,
et ainsi les propager ? Il nous semble que l'hypothèse
mérite d'être explorée. En particulier il
serait du plus haut intérêt d'avoir une idée
du niveau habituel de contamination des vertébrés,
y compris de l'Homme, par ces parasites. Nous avions amorcé une étude
en ce sens à Hong Kong... 
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