..., enfin, de ma joie d'âtre présent parmi vous ce soir. Comme vous le savez, si je suis là maintenant, c'est grâce à vous tous ici. Et j'en oublie sans doute. Merci ».
Sous les applaudissements, le vieil homme, d'un âge indéterminé mais très vieux, retourna en sautillant vers sa place.
Un jeune homme pris sa relève au pupitre, mais le vieil homme ne l'écoutait pas. Il était perdu dans ses pensées, se remémorant tout le chemin qu'il avait parcouru, ces soixante-dix dernières années, sans jamais avoir ne serait-ce qu'imaginé comment tout cela finirait.
Tout avait commencé au printemps 1973, il était alors encore dans la fleur de l'âge, dans un monde séparé - déchiré - par l'opposition entre deux blocs "démocratiques", et où chacun à cette époque vivait dans la menace de voir apparaître à l'horizon des points noirs anonciateurs d'une fin du monde proche - de la fin de leur monde -.
Notre jeune homme - appelons le Loïc - vivait dans ce monde là, mais il ne scrutait pas les mêmes points noirs invisibles que les autres. À vrai dire, ces points-là, il s'en fichait, lui : il savait qu'ils n'apparaîtraient pas. Du moins pas tout de suite, les deux blocs étaient bien trop intéressés par ses résultats pour prendre le risque qu'il se prenne une tête perdue, même en sachant que le bloc adverse aurait la même information en même temps. Ce serait une course au plus rapide. En tout cas, ça laissait encore au moins dix ans de répis au reste du monde, grâce à son équipe. Et des équipements à la pointe de la recherche.
Un matin du printemps 1973, donc, il était en train d'attendre patiemment que la machine lui crache le résultat de l'expérience en cours, tout en discutant avec un de ses collègues, plus âgé.
« Tu crois qu'on a une chance de la fabriquer en quantité industrielle un jour ? Ce serait super tout de même, imagine toutes les applications qu'on en tirerait, des vêtements presque indéchirables, des bâtiments qui résistent aux séismes... »
L'autre le coupa : « Tu rêves, moi je te parie que la première application sera pour des vêtements qui arrêtent les balles. Ou des avions de chasse... Mais attendons déjà de voir ce que ça donne en quantité microscopique », dit-il en lui désignant du doigt la machine.
Elle émit enfin un petit bip, avant de sortir un récipient circulaire contenant un liquide visqueux rougeâtre, que Loïc plaça rapidement dans un four. Dix minutes plus tard, le contenu était devenu d'apparence solide, ressemblant à un palet parfait une fois extrait du récipient.
« Tu crois que c'est ce qu'on veut ? »
« Ça m'en a tout l'air, regarde. »
Loïc attrapa une spatule et appuya légèrement sur le palet, qui le laissa s'enfoncer, et qui reprit sa forme initiale une fois la spatule retirée.
« Ça m'a l'air bien malléable. Avec quoi on peut tester sa résistance ? Il faudrait des pinces, un marteau, une enclume... »
Le palet rouge fut soumis à toute une série de tests, étirement, écrasement, chocs violents, cisaillements et autres. À chaque fois, il reprenait ensuite sa forme initiale.
« Bon, il reste la résistance à la température et les interactions chimiques, on commence par quoi ? »
« Le froid, je pense que c'est le moins risqué. Ça serait dommage qu'on doive recommencer toute la création d'un échantillon. »
Le collègue mit alors l'échantillon dans un récipient maintenu à très basse température. À peine l'eut-il mis que le palet se déforma pour donner une masse informe. Une fois retiré du récipient, il ne reprit pas sa forme ordinaire.
« Je crois qu'on est bon pour recommencer ; si on mettait ça sur les avions de chasse, ils ne feraient pas long feu ! ».
Ce soir-là, tout en rédigeant son rapport, Loïc réfléchit longuement à la modification à apporter à sa molécule pour la rendre moins sensible aux écarts de température. Le lendemain matin, une idée avait germé dans sa tête, dont il fit part à son collègue : « Quitte à rendre la structure un peu moins solide, on peut peut-être la mélanger avec... »
« Laisse tomber, on va nous couper les crédits d'une minute à l'autre, aussi bien par les États-Unis que l'URSS ; tu n'écoutes jamais la radio ou quoi ? C'est fini le Viêt-Nam pour nous. »
« Mais...et tout ce qu'on a déjà fait alors ? Si prêts du but ? Sans crédits on ne pourra jamais continuer ! »
« Tu l'as dit, plus qu'à se recycler dans la recherche classique... Ce qu'on fait n'intéressera plus personne de toute façon ! Sauf peut-être pour les vêtements... »
Effectivement, dans la journée, deux messages furent transmis aux deux chercheurs pour leur signaler la fin de la recherche en cours. Dans la semaine qui a suivie, ils avaient déjà rangé leurs affaires et trouvé un autre laboratoire, chacun de son côté, grâce à l'appui de chefs d'états dans divers laboratoires, après avoir signé des clauses de non-divulgation. Le projet resta à l'état où il en était pendant quelques temps, faute de subventions et de droits.
Mais Loïc n'abandonnait pas l'idée de réussir à en faire quelque chose, même si cela ne devait pas être des exosquelettes pour les soldats ou des structures renforcées pour les avions de chasse. Il avait lui-même élaboré la molécule, et s'il n'était pas autorisé à publier le résultat de sa recherche passée, il n'avait rien signé sur la molécule elle-même, pour laquelle il se souvenait parfaitement du processus de création. Restait à lui trouver un vrai usage non militaire. Et à la rendre plus résistante à la température...
Lorsqu'il ne travaillait pas sur son nouveau projet -- en stéréochimie --, il travaillait sur sa molécule, sans toujours avoir la possibilité de tester ses idées, son laboratoire n'ayant pas les moyens d'obtenir les outils dont il avait besoin. Mais il ne désespérait pas, et faisait de petites avancées par moments. Déjà, il avait pu tester un mélange qui dépendait moins brusquement de la température, avec des propriétés élastiques et solides suffisamment proches de ce qu'il voulait.
Au début 1980, il eut enfin une aide de la part de son laboratoire, dont la renommée venait d'augmenter grâce à un deuxième prix Nobel, et qui pouvait ainsi acheter des équipements plus adéquats. Mais il ne pouvait toujours pas officiellement se lancer dans cette recherche, donc il prenait toujours sur son temps libre pour avancer.