« Je crois bien qu'on a fini, là ». Son ami reposa le pinceau. La toile qu'ils venaient de peindre faisait très réaliste. On la confondait presque avec le modèle. À ceci près que le modèle n'existait déjà plus, détruit quelques jours plus tôt par un crash d'avion encore inexpliqué.
« Ouais, j'ai l'impression...d'y être encore. Mais qui va vouloir de notre œuvre maintenant ? Tous les potentiels acheteurs sont morts dans l'accident ! »
« Une carte postale ? Ça fait tellement vrai, j'ai presque envie de...rentrer dedans. »
« Oui, c'est étrange, pourtant on n'a utilisé que de la peinture à l'eau... Tiens je ne me souviens pas avoir dessiné l'arbre là-bas, à côté de la maison au bord du village. Mais il me semble effectivement qu'il y était, tu as bien fait de l'ajouter. »
« Je... »
« Bon allez, je crois qu'on en a jamais fait une aussi bonne, y'a pas de raison qu'on ne puisse pas la vendre, même à quelqu'un qui ne connaît pas le coin... »

Vingt ans plus tard.
« Papa, c'est quoi le tableau là ? »
« Ça Lucie ? C'est un tableau que j'ai acheté pour presque rien, c'est un village qui a été détruit dans un gros accident d'avion, et deux peintres ont immortalisé le village juste avant. »
« La tache noire dans le ciel là-bas, c'est l'avion ? »
« Tiens je ne l'avais jamais remarquée avant. C'est peut-être ça oui, ou alors un gros oiseau. Bon je vais préparer à manger, pas de bêtise hein ! »
« Oui oui »
À peine son père eût-il tourné le dos que la fillette s'était déjà presque collée au tableau. Il lui semblait tellement vrai...

Une petite demi-heure plus tard.
« Lucie ? Tu es où ? Viens manger ! »
Le père entra dans le salon. Il n'y avait pas trace de sa fille. Mais où a-t-elle bien pu aller ?
Son œil capta un détail sur le tableau qu'il n'avait jamais vu avant : il y avait des personnages dessinés sur le tableau. Et effectivement la tache ressemblait vraiment à un avion, difficile de la confondre avec un oiseau. Mais pour le moment il était plus occupé qu'autre chose à retrouver sa fille...

Cinq ans plus tard.
« Qu'est-ce qu'on en fait ? »
« J'en sais rien moi, la peinture est jolie mais je ne connais pas le village en question. »
« Il me semble que ce sont des peintres qui ont voulu peindre un village tel qu'il était juste avant qu'il ne soit décrit par le crash d'un avion. D'ailleurs il fonce droit sur le village là, et on voit même la détresse des quelques villageois qui sont dehors. »
« Mais pourquoi il avait ça chez lui ? C'est là-bas qu'il est né ? »
« Non, il est de Paris. J'en sais rien en fait, il aimait bien les œuvres réalistes, et là pour le coup... »
« C'est sûr, on dirait une photo. Je pourrais presque lire la compagnie de l'avion sur le côté ! »
« Bon on le donne au musée ? »

Un an plus tard
« Hey Loïc, tu crois qu'on a le droit d'être là ? »
« Relax c'est bon, on fait que visiter, on va rien voler ! Hey regarde le tableau là ! L'est chic non ? On dirait presque une photo ! »
« Ouais, j'aimerais pas être à la place des personnages »
« N'empêche, le niveau de détails est impressionant. La tôle froissée, les gens qui crient ou prient... »
« Trop glauque pour moi, je vais voir à côté »
« Tiens d'ailleurs y'a une petite fille qui court vers l'avant du tableau, là, on dirait qu'elle veut nous dire quelque chose. Loïc, t'es où ? Bon... »

Quelques minutes plus tard
« Hervé ? On ferai bien de partir maintenant, c'est bientôt la ronde du veilleur... »
Pas de réponse.
« Allo ? »
Toujours rien. Loïc arrive devant le tableau, et s'arrêta net, glacé. En avant-plan, sur la droite, une peinture de son ami le dessinait de dos courant vers la fillette, comme pour aller la sauver.
« T'es pas drôle, ça se fait pas d'abîmer des peintures. Bon t'es où, moi je m'en vais ! »

Quelques années après.
« Cette peinture représente un village quelques minutes après le crash d'un avion, survenu il y a une trentaine d'années. Au vu de l'état de la peinture et des habits portés par les personnages du tableau, je dirais que l'auteur, lui, est bien plus récent - et ne semble pas du tout au courant des modes vestimentaires de l'époque - ... »