Promotions de
l'Ecole normale, dont je feuillette l'annuaire nouvellement
distribué. Nous étions vingt-huit à trente pour la section Lettres,
et nous nous connaissions tous exactement. Il y avait toujours à
peu près, année après année, la même répartition. Une - ou deux -
ou trois figures de proue que distinguaient la singularité
d'esprit, le brio intellectuel parfois presque inquiétant,
l'évidence des aptitudes extra-universitaires. Trois ou quatre dont
on s'étonnait, malgré tout, que le filtre, assez grossier, du
concours, les eût laissés passer, et dont le précipicé se déposait
vite : le laissé-pour-compte que connaît toute grande école. Une
demi-douzaine d'hommes spéciaux, comme on aurait dit au
temps
de
Robespierre, qui avaient repéré et choisi de bonne heure leur
créneau, étroit et peu fréquenté, et qui, larguant tout autre
souci, marchaient déjà d'un pas assuré vers une direction des
Hautes Etudes ou une chaire au Collège de France. Un ou deux
égarés, étrangers au moule universitaire, qui semblaient être
entrés là par distraction : souvent les plus amusants de tous. Un
futur prêtre, qu'apportait grosso modo chaque année
bissextile.
Le
reste destiné à peupler, sans nouveauté, les khâgnes et les
universités de province. Mais aucune bille n'avait encore été
capturée par sa case ; les jeux roulaient toujours ; le champ des
possibles, pour les carrières, débordait de beaucoup celui des
probabilités - pour quatre ans encore chacun portait dans sa
giberne le bâton de maréchal de Jaurès ou de Péguy, de Bergson ou
de Giraudoux, y guettait du coin de l'oeil, dans l'oeil du
camarade, l'étincelle naissante des hautes aptitudes ou de la haute
ambition. Et tous les fiascos en fleur, dont parle Beckett,
qu'aucune bise aigre n'était encore venue dessécher, étoilaient une
beauté du diable, un jardin magique fragile, tout éventé d'avenir,
où pour un bref moment encore il faisait bon se tenir à l'ombre, se
promener et deviser.
- Julien Gracq, Carnets du grand chemin, Pléiade t. II p.
1039-1040.
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