Hommage à Samuel Paty : un regard au-delà de France
Editoriaux • l’Esprit européen, Lucie Rondeau du Noyer, Beatrice Latini, Solène Amice et Elsa Ducruy • Publié le 24 octobre 2020
En hommage à Samuel Paty, l’Esprit européen donne à lire quelques unes des résonances de cet événement tragique au-delà de la France.

Comme toute la France, l’Esprit européen a appris avec effroi l’assassinat du professeur d’histoire et de géographie Samuel Paty. Sans ajouter ici de commentaire supplémentaire à cet événement tragique, la rédaction de l’Esprit européen a souhaité rendre hommage – à sa manière – à la mission républicaine d’enseignement que Samuel Paty incarne désormais. Entendant rester fidèle à cette dernière, nous poursuivons dans les lignes à venir son travail d’ouverture vers les cultures européennes, en donnant à lire quelques unes des résonances, ailleurs en Europe, de cet acte féroce. Un tour d’horizon préparé au Royaume-Uni par Lucie Rondeau du Noyer, en Italie par Beatrice Latini, en Allemagne par Solène Amice et en Russie par Elsa Ducruy.
Royaume-Uni
Au Royaume-Uni, le meurtre de Samuel Paty a eu un retentissement bien moindre que les attentats de janvier 2015 et de novembre 2015. Dans The Spectator, Sir John Jenkins,John Jenkins, « We’ve become desensitised to terror », The Spectator, 22.10.2020.
ancien ambassadeur britannique en Arabie saoudite, propose une double explication à ce silence relatif. D’un côté, les Britanniques pourraient être devenus insensibles à de telles violences. De l’autre, la presse britannique serait devenue de plus en plus timorée dans son traitement des attentats islamistes afin d’éviter à tout prix d’être taxée d’islamophobie.
Dans le quotidien centriste inews, la chroniqueuse Kate MaltbyKate Maltby, « The silence over the murder of Paris teacher Samuel Paty is deafening – we owe it to him to defend free speech », inews.co.uk, 22.10.2020.
lie pareillement la discrétion des pouvoirs publics et des journalistes britanniques à l’état du débat public au Royaume-Uni. Selon elle, le « silence assourdissant » autour du meurtre de Samuel Paty ne s’explique pas par « le règne fou du politiquement correct » mais par l’incertitude entourant le contenu exact des « valeurs britanniques » (un point de vue qu’elle partage avec Sir John Jenkins) et par le fait que des deux côtés de l’Atlantique, c’est la droite dure qui s’est arrogé le monopole de la défense de la liberté d’expression.
Italie
Malgré l’obsession pour la crise sanitaire, les articles sur l’assassinat de Samuel Paty n’ont pas manqué dans la presse italienne. Même si la plupart des articles a été relégué à un espace de la section étranger, comme cet article non-signé de la Stampa,« « Je suis Samuel », in Francia migliaia in piazza per il professore decapitato », La Stampa, 18.10.2020.
il y a eu, dans quelques cas, des publications qui ont approfondi la question – sans pourtant que ceux-ci se détachent de leurs codes domestiques de perception de la réalité. Curieusement en fait, deux articles parmi ces derniers, l’éditorial d’Ezio Mauro, directeur de la Repubblica,Ezio Mauro, « La scuola, frontiera della libertà », La Repubblica, 18.10.2020.
et l’article publié dans MicroMega de la rédactrice Cinzia Sciuti,Cinzia Sciuto, « Prof. decapitato in Francia da un estremista islamico : non possiamo più permetterci il lusso dell’indifferenza », MicroMega, 18.10.2020.
se concentrent sur le silence qui a couvert la violence de ces terribles événements. Le silence des professeurs qui ne dénoncent pas les pressions reçues par leurs étudiants et leurs familles pour le premier, et le silence des communautés islamiques modérées, qui devraient mieux déclarer leur culture républicaine pour la seconde. Et ils rattachent cette parole manquée à un terme bien connu de l’Italie : l’omertà : cette coutume sociale lié à la mafia qui, dans le premier article, est sous-entendue par l’expression « omertà d’état » et, dans le second article devient un horizon bien explicité par cette formule lapidaire : « en tant que Sicilien, je connais bien ce mécanisme » . Et ainsi tutto il mondo è paese, comme on dit, en Italie, pour indiquer la manière qu’ont certaines choses de se produire comme elles sont, indépendamment de la visée à laquelle l’on se réfère.
Allemagne
Les réactions au meurtre de Samuel Paty frappent les Allemands par leur air de « déjà-vu » – en français dans le texte – les manifestations de soutien, les fleurs, les pancartes « je suis professeur » se substituant au « je suis Charlie »… Marina Meister, correspondante du quotidien Die Welt à Paris,Martina Meister, « Islamismus in Frankreich: Den Worten müssen entschiedene Taten folgen », Die Welt, 18.10.2020.
s’étonne de la phrase de Macron « ils ne passeront pas » ; n’est-ce pas déjà trop tard lorsqu’un professeur vient de se faire décapiter ? Pour cette dernière, la France est aujourd’hui à la croisée des chemins : apparaissant par son mode de vie, sa culture et son histoire comme l’ennemi idéal de l’islamisme, celle-ci doit mener un combat de longue haleine qui pourrait être un exemple pour ses voisins. Se faisant l’écho du refrain qui court dans le débat public français, Marina Meister estime qu’« aux mots doivent succéder des actes forts ».
Dans le Spiegel, Kevin Kühnert, vice-président du parti social-démocrate allemand (SPD) et président du mouvement des jeunes sociaux-démocrates (Jusos),Kevin Kühnert, « Kühnert über Anschlag in Frankreich: « Die politische Linke sollte ihr Schweigen beenden » », Der Spiegel, 21.10.2020.
fait face à l’absence de mot pour réconforter le voisin français. Déplaçant la question sur le terrain allemand, Kevin Kühnert interroge le rapport à l’islamisme de la classe politique. Il estime que « la gauche allemande devrait aujourd’hui sortir de son silence » et l’exhorte à prendre à bras le corps le combat contre l’islamisme, qui ne doit plus être laissé aux mouvements racistes.
Russie
En Russie, le meurtre de Samuel Paty par Abdullah Anzorov, un réfugié russe d’origine tchétchène, résonne dans l’ensemble du pays. Yuri Safronov (Юрий Сафронов), chroniqueur pour Novaya Gazeta, s’attache, dans un article intitulé « La République crucifiée »,Юрий Сафронов, « Распятая республика », Новая газета - Novayagazeta.ru, 17.10.2020.
à décrire les événements de manière à déshumaniser l’assaillant – mais, surtout, en prenant soin de distinguer l’homme de ses racines russes. Abdullah Anzorov est ainsi qualifié de monstre, tandis que l’on voit le chroniqueur répéter à l’envi que « l’origine du tueur n’a pas d’importance ». La suite de l’article est consacrée à un rappel d’actes de terrorisme ayant été commis en France par des hommes issus d’autres nationalités. L’explication qui est donnée est en définitive celle de l’islamisme, ennemi commun de la Russie et de la France.