Quel patrimoine pour l’Europe ?
Editoriaux • l’Esprit européen • Publié le 20 septembre 2020 • Dossier : Patrimoine
Présentation du dossier « Quel patrimoine pour l’Europe ? »

À l’occasion des 37e Journées européennes du patrimoine, l’Esprit européen se penche sur la question du patrimoine et de ses rapports à l’Europe. Réalité physique et immatérielle, le patrimoine se distingue par son exceptionnalité esthétique, scientifique, ethnologique ou anthropologique dont chacun hérite et qu’il faut alors, d’une manière ou d’une autre, transmettre. L’évocation de cette notion dans le cadre européen pose d’emblée question. Sur le continent, la reconnaissance de la valeur patrimoniale a le plus souvent été le lieu de cristallisation des cultures et des identités nationales, à rebours de l’existence d’une culture et d’un patrimoine européens. Les objets patrimoniaux se sont bien souvent mués au cours des guerres européennes en pomme de discorde, faisant du patrimoine un champ de bataille bien plutôt qu’un terrain d’entente. Comment cette notion intervient-elle dans la construction du projet européen ? Comment un patrimoine européen peut-il se penser aujourd’hui ? Pourrait-il être le support d’une identité européenne nouvelle ? Si comme André Chastel le rappelle « le patrimoine se reconnaît au fait que sa perte constitue un sacrifice et que sa conservation suppose des sacrifices »,Jean-Pierre Babelon et André Chastel, La notion de patrimoine, Paris : L. Levi, 1994, p. 101.
peut-être est-ce l’Europe elle-même, l’Union présente tout comme l’idée et l’espoir hérités de nos pères qui est notre patrimoine.
C’est ainsi sur cette réflexion que l’Esprit européen choisit de lancer son premier numéro. Si les Journées européennes du patrimoine nous fournissent le prétexte de ce dossier, Solène Amice relève d’emblée, dans un éditorial revenant sur la genèse de ces dernières, la contradiction qu’elles ne manquent pas de porter par leur absence de simultanéité et la multiplicité de leurs déclinaisons nationales. Une coïncidence des calendriers nationaux en Europe pourrait permettre aux citoyens européens de vivre dans un rythme commun marqué du sceau européen. Prônant une action plus radicale, Jules Rostand défend, face aux querelles qui opposent les États du continent autour des objets patrimoniaux, la mise en place d’une institution chargée d’arbitrer publiquement ces conflits, dans l’espoir de faire advenir symboliquement un véritable patrimoine européen. C’est d’un point de vue plus matériel que Marie Chuvin se penche elle sur la question du patrimoine de l’Europe : enjeu éminemment politique, l’étude des financements que le patrimoine reçoit au titre des fonds européens permet de révéler les conflits qu’il suscite. Cette politique européenne du patrimoine est saisie sur le vif dans une étude portant sur le Label du patrimoine européen. Dans cette balade au long cours entre les sites patrimoniaux investis par l’Union européenne, Solène Amice et Nathanaël Travier dévoilent le récit que cherche à dessiner Bruxelles. En contrepoint de toute initiative politique, c’est à cette même écriture d’un récit européen que s’est consacré Carlo Ossola, professeur titulaire de la chaire « Littératures modernes de l’Europe néo-latine » au Collège de France. Beatrice Latini donne à ce sujet une lecture stimulante de son ouvrage Fables d’identité : pour retrouver l’Europe qui entend offrir une archéologie littéraire de la communauté culturelle européenne.Carlo Ossola, Fables d’identité : pour retrouver l’Europe, Pierre Musitelli (trad.), Paris : PUF, 2018, 1 vol.
Dans un entretien de haute volée conduit par cette dernière, où il est question de Montaigne, de Dante et d’Hermann Hesse, Carlo Ossola approfondit pour l’Esprit européen sa pensée du patrimoine comme héritage et comme partage. Enfin, c’est sur un artiste contemporain, Enki Bilal, que se conclut ce premier dossier, présentant un exemple concret de ce patrimoine qui tarde à s’écrire. Dans une recension critique de l’exposition que donne le Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture à Landerneau, Lucie Rondeau du Noyer estime ainsi que cette dernière manque de mettre en lumière le caractère européen de la vie et de l’oeuvre de ce dernier. Voilà le chemin que ce dossier cherche à dessiner pour demain.
Références
Pour aller plus loin
Consultez l’ensemble des articles du dossier : Patrimoine