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Manifeste pour l’Esprit européen

Editoriauxl’Esprit européen • Publié le 30 mars 2020

L’Européen est pris entre des souvenirs merveilleux et des espoirs démesurés, et s’il lui arrive de verser parfois dans le pessimisme, il songe malgré lui que le pessimisme a produit quelques œuvres du premier ordre. Paul Valéry, L’Européen

L’Européen est pris entre des souvenirs merveilleux et des espoirs démesurés, et s’il lui arrive de verser parfois dans le pessimisme, il songe malgré lui que le pessimisme a produit quelques œuvres du premier ordre.

Paul Valéry, L’Européen

Au sortir d’un siècle qui assura sa réussite matérielle tandis que fanèrent ses utopies, l’Européen s’éveille au millénaire le corps vigoureux mais les nerfs fatigués. Sous le manteau de la richesse, dans la maison où l’ordre enfin règne, il pleure pourtant le soir sur les déceptions des rêves avortés. Le paradoxe alors le stérilise quand il faudrait pourtant choisir le sentier qui le ramènera à l’Histoire : assis au milieu des ruines des idées – vaste champs neuf où toute construction est pourtant possible –, il se laisse bercer dans les bras des raisons froides et des projections économiques, il finit par croire aux paysages de paradis stériles que les panneaux publicitaires affichent par-dessus les gravats.

Son dernier grand rêve, le seul qui réchappa du carnage, l’utopie de l’Union, est aussi à bout de souffle. Enfantée dans le rêve d’une eschatologie politique universelle, elle s’enlise dans les raisons stériles de la technocratie et les affres de la diplomatie. Incapable de susciter l’adhésion des peuples qu’elle rassemble, elle n’est parvenue qu’à incarner un apogée de bureaucratie et, si elle a parfois des idées, celles-ci se bornent à de stériles bréviaires. Comment s’étonner de la froideur qu’elle suscite ! Notes et rapports ne sont qu’une bien piètre litanie d’où ne jaillira nulle passion.

Si l’Union doit avoir un avenir, elle doit retrouver le foisonnement d’une pensée passionnée, redevenir cette bourse chère à Valéry, « où les doctrines, les idées, les découvertes, les dogmes les plus divers, sont mobilisés, sont cotés, montent, descendent, sont l’objet des critiques les plus impitoyables et des engouements les plus aveugles ». Elle doit se politiser pour devenir un espace luxuriant de débats, d’idées, de pensées, dans cette liberté d’esprit où, à l’instar des écrits d’un Kojève ou d’un Teilhard de Chardin, la fécondité l’emporte sur le pragmatisme de l’efficience.

C’est la vocation de l’Esprit européen que d’apporter sa pierre à cet édifice et d’offrir un espace de circulation aux opinions qui regardent encore vers l’Union. Revue de langue française, elle ne s’en adresse pas moins à un public européen, en espérant participer d’un maillage de revues d’opinion qui, à travers les pays et les langues, sont à même de faire naître un espace politique proprement commun. Revue politique, elle rejette pour autant tout partisanisme catégorique, croyant, avec T.S. Eliott, qu’« une obsession universelle pour la politique n’unit pas mais divise » : inspirée par les convictions du poète anglais, qui fut lui-même éditeur d’une revue européenne, elle ne sera gouvernée que par « une préoccupation commune pour la plus haute qualité de pensée et d’expression, […] une curiosité commune et une ouverture d’esprit aux idées nouvelles ».

L’Union est née d’une utopie et d’une passion, de la conviction d’un devenir historique et de la foi dans une eschatologie politique. L’Esprit européen veut croire encore à ce projet et se donne pour vocation d’en éperonner l’ambition, afin qu’à nouveau plâne sur l’immense terrasse d’Elseneur le souffle de l’esprit européen.

l’Esprit européen le 30 mars 2020 dans l’Esprit européen