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Cest presque toujours en cherchant à répondre à une
question centrale (consciente ou inconsciente) qu'on explore
le monde, et la diversité
du monde vivant en particulier. Mais la variété de ce qui est digne
d'intérêt est si grande qu'il convient toujours de se restreindre à un
unique aspect, au risque d'oublier tout le reste. Savoir l'existence de cette
contrainte est ce qui peut donner un peu d'intérêt à la lecture
du compte rendu d'une destinée individuelle. Le texte qui suit cherche
à illustrer comment le chemin souvent forcé par les causes contingentes
de l'histoire, qu'elle soit familiale ou qu'elle relève de la politique
ou de la langue et de la civilisation françaises, se dirige vers un unique
dessein, poursuivi depuis plus de quarante ans. Ce dessein est celui de
comprendre comment se définit la vie, dans la cellule, au travers de l'organisation
des règles de l'expression collective de ses gènes. L'idée
sous-jacente est que la physico-chimie classique seule ne suffit pas à rendre
compte de la vie : l'équation de Schrödinger ne prédit pas le code génétique,
même si celui-ci est strictement en accord avec l'équation. La Pythie posait
la question suivante: une barque est faite de planches, qui s'usent une à une.
Ces planches sont remplacées, et, après quelque temps plus aucune des planches
initiales ne persiste. Est-ce la même barque ? On le verra,
ce que j'ai peu à peu soupçonné, c'est que ce qu'il faut ajouter, ce qui fait
que la barque est barque, les relations entre ses planches, est une information.
En bref, aux quatre catégories centrales de la Nature, matière, énergie, espace
et temps, il faut ajouter cette catégorie dont nous n'avons pour l'instant qu'une
représentation balbutiante, l'information.
Chercher à comprendre suppose prendre
un point de vue privilégié. Et c'est là qu'intervient
pour commencer la contingence de l'histoire individuelle :
ce sont des occasions particulières qui permettent de
s'interroger de façon
spécifique sur le monde. Pour l'auteur de ces lignes,
bien qu'il n'en ait pris conscience que très tard (bien
après son entrée dans la recherche), un élément
d'histoire familiale a certainement joué un grand rôle.
Mon aïeul paternel Côme-Damien
Degland, né en 1787, fils du chirurgien Jean-François
Degland, fut médecin en chef de l'hôpital Saint-Sauveur à Lille,
mais il fut aussi un ornithologue passionné qui publia
en 1846 une Ornithologie Européenne.
Il
fut aussi l'un des fondateurs du Muséum d'Histoire
Naturelle de Lille. Depuis cette époque, par tradition
familiale, beaucoup d'hommes de notre famille ont été un
jour ou l'autre intéressés de façon active
par les sciences naturelles (cf Léon Danchin, Animalier,
Editions Montaut, 2001). Et en effet, je commençai à
l'âge de sept ans à collectionner les insectes,
les papillons en particulier, et à constituer des élevages
d'espèces qui me paraissaient rares ou belles (pour ensuite
les relâcher dans la nature, ce que j'ai continué à faire à Hong
Kong). Il ne s'agissait là que d'un passe temps favori,
plutôt que d'une orientation vers une activité laborieuse.
De fait, je fis des études de lettres classiques et de
mathématiques, et je m'orientai d'abord vers la recherche
et l'enseignement en mathématiques, une orientation plus
conforme à l'activité de mon aïeul maternel Edouard Lecocq, ingénieur
aux Chemins de Fer de l'Ouest, qui se retirant dans le village
de ses ancêtres, fit établir sur le pignon de la maison familiale
rénovée en 1900, le triangle maçonnique . Les enfants des écoles
qui font une promenade éducative passent encore aujourd'hui devant
la maison du franc-maçon...
Peut-être aussi l'influence de
mes deux arrières-grands pères maternels, Louis Reclus, entré
en 1889 à l'Ecole Polytechnique pour en ressortir deux mois plus
tard par refus de la discipline militaire et se faire le précepteur
de la famille Sepulchre de Condé, et Léon
Boutillier, professeur de Mathématiques Spéciales au Lycée
Saint Louis, a-t-elle joué un rôle. Mais il ne fait certainement
pas oublier l'influence considérable du monde des lettres dans
mon éducation : mon grand-père maternel Jean Boutillier était
lui-même un écrivain occasionnel (et l'on trouve encore ses livres,
sous le pseudonyme de Michel Arcan), et, beau-frère de Louis
Bédier, le fils de Joseph Bédier, si connu pour sa ré-invention
de Tristan et Iseut, il passait son temps à lire, debout. Mon
grand-père paternel, quant à lui, avait écrit poèmes et contes
pour enfants... En mathématiques, malgré
une aptitude certaine à la formalisation logique ou algébrique,
c'est plutôt l'analyse, avec sa philosophie sous-jacente
du continu qui m'intéressait. J'y voyais en effet une
relation profonde avec le monde physique où les champs,
l'attraction, la turbulence — ce qu'on n'appelait pas encore
le chaos — me semblaient fascinants. Malgré mon
intérêt pour la logique (j'y reviendrai), la froideur
des objets algébriques
— aux noms pourtant bien souvent concrètement évocateurs
— me tentait moins. Aussi après mon entrée à l'École
Normale en 1964 ai-je choisi de conserver une disponibilité aussi
large que possible, en menant de front des études de mathématiques,
et des études de physique.
Cela se réalisa concrètement
en très peu de temps puisque dès l'année
suivante j'étais titulaire d'une licence de mathématiques
(qu'on appelle maîtrise aujourd'hui, avant le nouveau mastère
européen...) et d'une licence de physique. Comme le cursus
normal de l'Ecole était de quatre ans il me restait donc
beaucoup de temps disponible. J'ignorais alors la parole de Louis
Pasteur, qu'aimait à
répéter son gendre Adrien Loir : "Il
faut travailler". En effet, à l'époque comme
en Chine aujourd'hui, mais plus tout à fait en France, hélas le
travail était une part essentielle de la dignité humaine
et non un malheur à éviter...
Je commençai donc l'année scolaire
1965-1966 par des études théoriques de mathématiques
(en Algèbre et Théorie des Nombres, en vue de la soutenance d'un
DEA), et en parallèle
je m'inscrivis à deux certificats de licence en biologie,
pour explorer ce qui se faisait dans ce domaine. Fin 1966, j'ai
simultanément entrepris un travail de DEA en Théorie
Classique du Potentiel, et un stage à l'essai dans un
laboratoire de Biochimie (comme je le dirai plus en détail).
A cette date, je revenais d'un long séjour
Africain, où j'avais rassemblé de très nombreux
batraciens pour le compte du laboratoire de zoologie et d'écologie
de l'École, dirigé par Maxime
Lamotte. Cela m'avait permis d'avoir quelques moyens pour
obtenir à
prix réduit le billet d'avion de mon voyage. Ce premier
voyage Africain
avait conforté mon
grand intérêt
pour la Biologie, et plus particulièrement pour ce qui
a trait au rôle de la sélection dans la création
des espèces vivantes telles que nous les connaissons (j'en
ai illustré quelques exemples avec des papillons dans
mon premier livre Ordre et Dynamique du Vivant). En
effet, j'ai eu la chance, parmi les espèces capturées
près du laboratoire de Lamto, à
la lisière de la forêt galerie du Bandama de récolter
plusieurs espèces de lépidoptères, non seulement
de genres mais de familles différents, apparentés
par leur phénotype. Mieux, l'un d'entre eux, de la famille
des Danaïdés, avait sur ses ailes la trace visible
d'un bec d'oiseau : cela indiquait qu'il avait été
pris puis relâché. Le mimétisme des autres
espèces s'expliquait donc aisément par cet avantage
sélectif, et mettait ainsi en évidence le rôle
de l'universalité de certaine formes biologiques, des
essais et des erreurs, couplé à celui de la sélection.
C'était là un phénomène déjà longuement
décrit par les naturalistes anglais (le mimétisme
batésien), et qui faisait le cœur de la justification
du darwinisme. Mais le découvrir pour mon compte, sans
référence
à une approche théorique — grande était
alors mon ignorance, mais une explication de ce phénomène
n'a été proposée que récemment (en
1995, par Naota Ohsaki, de l'Université de Kyoto) — déclencha
chez moi un intérêt qui ne s'est pas démenti
depuis, pour comprendre les lois qui permettent ainsi la stabilisation
sélective de certaines organisations, celles qui constituent
le phénomène vivant. La suite de ce voyage initiatique,
en compagnie de mon ami et frère Hilaire
Tiendrébéogo devait
aussi influencer pour toujours mon parcours philosophique et
anthropologique et jalonner bien des étapes de mon existence.
Mon intérêt ravivé pour
la Biologie, et l'aspect sélectif de l'évolution,
m'incitèrent à tenter d'y voir de plus près,
en m'intégrant à une équipe de recherche
en Biologie Moléculaire. Mais bien sûr, comme rien
ne me permettait de penser que je n'échouerais pas rapidement,
il me fallait poursuivre dans le domaine de ma compétence
d'alors, l'analyse mathématique. Cette tentative demandait
une unité de lieu : le DEA d'Analyse se déroulait à l'Institut
Henri Poincaré. Je sollicitai donc un rendez-vous avec
Marianne Grunberg-Manago dont le laboratoire était situé dans
le bâtiment voisin, lui aussi construit en briques rouges,
l'Institut de Biologie Physico-Chimique. Et là, par chance,
Marianne
Grunberg-Manago accepta de me prendre à l'essai.
C'est ainsi qu'en novembre 1966 je fis mes premières préparations
de poly A avec la polynucléotide phosphorylase du laboratoire
(que je retrouve aujourd'hui comme un élément central de la gestion
de l'énergie cellulaire), que je broyai à l'alumine mes
premières bactéries dans un mortier de céramique
refroidi dans la glace et, qu'en un mot je pris un contact concret
avec la réalité quotidienne de l'expérience.
Si j'ai pris la peine de commencer par cette
introduction autobiographique c'est qu'elle permet de comprendre
les raisons profondes de la dualité
expérience / théorie qui anime l'ensemble de mes
recherches. C'est aujourd'hui la réflexion expérimentale — y
compris sous sa forme informatique, que j'ai appelée l'expérimentation in
silico, pour faire référence à son support
naturel — qui absorbe le plus clair de mon temps, mais
j'ai gardé un intérêt de tous les jours pour
la formalisation abstraite et la réflexion théorique,
y compris à propos du travail expérimental lui-même.
Par ailleurs, j'ai conservé de nombreux contacts avec
les mathématiciens, ce qui m'a permis d'établir
des collaborations efficaces lorsqu'il s'est agi de mettre ensemble
deux communautés scientifiques, celle des généticiens,
et celle des mathématiciens, statisticiens et informaticiens,
pour entreprendre le décryptage des séquences génomiques,
et plus récemment pour explorer quelques avenues ouvertes
de l'épidémiologie.
La biologie est une science récente.
Elle est issue de la combinaison de deux sciences complémentaires,
la biochimie et la génétique. La biochimie traite
des objets qui constituent le vivant, et se trouve donc
être une étape très partielle mais importante
lorsqu'on veut comprendre ce qui fait la vie, à savoir
un ensemble de relations entre objets. Aussi, bien que j'aie
eu le souvenir de la
barque de Delphes — cette barque dont les planches
s'usent une à
une, bientôt entièrement renouvelée mais
toujours la même
— comme métaphore du vivant, je commençai
par faire l'étude poussée de quelques uns des objets
de la biochimie. Cela me permit de comprendre la nature de l'univers
des objets de la biologie moléculaire, et de me familiariser
avec les échelles spatiales, et les dynamiques qui leur
sont associées. Après cette période initiatique,
je me formai à la génétique, et je constituai
le thème de ma recherche future, l'analyse du comportement
collectif des gènes chez les bactéries. L'exposé qui
va suivre détaillera donc ce parcours : une première
période consacrée à
la physico-chimie et à la biochimie, puis la mise en place
du thème de recherche qui m'occupe jusqu'à maintenant ;
enfin, dans un chapitre concernant les rapports entre science
et société, je donnerai les grandes lignes de mon
activité dans le domaine de l'épistémologie,
de l'éthique, et de la popularisation du savoir scientifique.
Cet exposé
a lieu à la première personne, mais je suis profondément
convaincu de l'apport tout relatif des individus à la
création scientifique. Ce sont les découvertes
qui comptent, pas les hommes. Mais l'honnêteté naturaliste
exige qu'on dissèque les specimens de ces individus qui
passent leur temps à chercher à comprendre...
Côme-Damien Degland ORNITHOLOGIE
EUROPÉENNE, ou Catalogue analytique et raisonné des oiseaux observés
en Europe, Librairie Encyclopédique de Roret, Paris & L.
Danel, Lille, 1859
cf. par exemple Léon
Boutillier COURS DE TRIGONOMETRIE ET DE MECANIQUE, Charles-Lavauzelle
& Cie, 1936. Collection "Le candidat Officier"
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