Quelques idées reçues à propos des langues anciennes


ANTIQUITÉ et tout ce qui s'y rapporte — Poncif, embêtant.
Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues

Le passé est, par définition, un donné que rien ne modifiera plus. Mais la connaissance du passé est une chose en progrès, qui sans cesse se transforme et se perfectionne.
Marc Bloch, Apologie pour l'histoire, ou Métier d'historien


Liste des idées reçues abordées ici :
« Mais ce sont des langues mortes ! »
« Étudier des langues que plus personne ne parle, ça ne sert à rien. »
« Depuis tout ce temps, vous devez avoir fini de traduire tous les textes anciens en français, vous n'avez plus rien à faire ! »
« Plus personne ne veut faire du latin et du grec ! »
« Étudier le latin et le grec, ça ne sert que si on veut devenir professeur dans le secondaire ou enseignant-chercheur. »
« Le latin et le grec, ça ne rapporte pas. »
«Les langues anciennes ne servent plus à rien à l'heure des nouvelles technologies.»
« Je suis d'accord avec vous : toute cette culture qui disparaît, c'est bien triste. »

« Mais ce sont des langues mortes ! »

Pas mortes. Anciennes. Vous allez dire que je chipote. Ce n'est pas ça. Pensez-vous vraiment savoir ce qu'est une langue morte ? En fait, vous n'en avez pas la moindre idée. Les langues qui sont véritablement mortes, vous n'en avez jamais entendu parler, vous ne savez même pas comment elles s'appellent, et personne ne saura probablement jamais à quoi elles ressemblent. C'est le cas, par exemple, des langues que parlaient les hommes de la Préhistoire : nous n'avons aucun moyen de les connaître précisément, puisque nous n'en avons conservé aucune trace écrite (c'est d'ailleurs l'absence de traces écrites qui définit la Préhistoire comme période historique). Ce n'est pas pour rien que le problème de l'origine des langues est aussi difficile. Si le latin et le grec, dont nous avons de nombreux textes, sont des langues mortes, que dire de celles-ci, que nous ne connaissons pas du tout ?
Deuxième série d'exemples : aviez-vous déjà entendu parler du coure ou du zemgalien ? Ce sont des langues baltes orientales, dont on connaît l'existence, mais dont on ne possède plus la moindre trace écrite. Ce sont des « langues mortes non documentées ». Nous n'avons aucun moyen de savoir précisément comment elles fonctionnaient. Bien que nettement plus récentes que les langues préhistoriques, elles ont elles aussi disparu corps et bien. Tout cela pour dire que, contrairement à ces autres langues, le latin et le grec ont encore une forme de vie... mais à l'écrit, ce qui suffit à faire une énorme différence (voyez la question « Étudier des langues que plus personne ne parle, ça ne sert à rien. »).
On pourrait aussi parler des langues anciennes dont nous avons des documents, mais qui n'ont pas encore été déchiffrées, comme le linéaire A, par exemple. Et préciser que si, un jour, le latin ou le grec se perdent, il faudra, tôt ou tard, les déchiffrer de nouveau. Parce qu'on en a besoin. Cela demandera beaucoup d'efforts, donnera lieu à des erreurs, à des interprétations fantaisistes, et, entre temps, à une perte sèche en termes de savoir. Alors, à quoi bon laisser perdre un savoir que nous avons déjà, qui s'est transmis jusqu'à nous à travers des milliers d'années d'une Histoire chaotique ? Mieux vaut au contraire l'entretenir précieusement et le faire vivre encore, l'utiliser pour répondre aux questions que nous pose notre propre époque... et bien sûr pour tenter de percer les énigmes du monde antique auxquelles nous ne savons pas encore répondre actuellement.
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« Étudier des langues que plus personne ne parle, ça ne sert à rien. »

Une plaisanterie répandue consiste à répondre : « Mais si, on parle encore latin, au Vatican ! », sauf que le latin d'église n'a plus grand-chose à voir avec la langue de Cicéron. En fait, le problème n'est pas vraiment là. Il y a plusieurs façons de montrer que ce genre de critique ne tient pas debout.

1. Cette idée reçue part du principe qu'une langue est un outil qui sert seulement à parler aux gens. C'est une vision des langues très réductrice, mais, même en restant dans cette logique, l'argument ne tient pas. Pourquoi ? Parce que le latin et le grec sont les ancêtres de nombreuses langues vivantes, et que les connaître (même un peu) facilite beaucoup l'apprentissage de ces langues vivantes. On parle souvent de l'étymologie pour rappeler que le français dérive en bonne partie du latin et du grec, et que leur étude peut aider les élèves à être meilleurs en orthographe. Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. Les langues parlées dans le monde fonctionnent par familles dans lesquelles on retrouve des structures grammaticales et syntaxiques communes et un fonds de vocabulaire commun. Le latin et le grec sont au fondement de la famille des langues dites « indo-européennes », dont font partie, par exemple, la majorité des langues parlées de nos jours en Europe. Une connaissance, même limitée, de ces deux langues, permet donc de poser des bases qui facilitent l'apprentissage des langues indo-européennes actuelles, dont beaucoup portent leur héritage - même si cela ne dispense pas de devoir apprendre ces langues pour elles-mêmes, bien sûr ! Mais on retrouve de nombreuses racines latines en italien, en allemand, en espagnol, en anglais, etc. Le principe des langues à déclinaison, inconnu en français et en anglais, mais indispensable pour beaucoup d'autres, pose souvent de gros problèmes aux élèves, mais beaucoup moins s'ils ont étudié le latin et/ou le grec. L'alphabet grec n'ayant pratiquement pas bougé depuis l'Antiquité, connaître le grec ancien permet de lire le grec moderne et donne quelques bases pour cette langue. L'alphabet cyrillique (utilisé par le russe et d'autres langues slaves) utilise en partie des lettres grecques. Etc.

2. Maintenant, démolissons cette logique utilitariste selon laquelle une langue qui n'est plus parlée par personne ne servirait à rien.
Première chose : avez-vous déjà entendu parler de l'écriture ? Une langue ne sert pas seulement à parler, elle sert aussi à lire des textes, et cela même des siècles après leur rédaction. Certes, plus personne ne parle latin ou grec, mais nous possédons toujours une extraordinaire quantité de textes antiques qui ne demandent qu'à être lus. Et croyez-moi, ils ont toujours leur utilité. On ne pense toujours qu'à la langue orale, comme si une langue ne se définissait que par son parler, mais il n'en est rien. En français actuel, il est rare d'employer l'imparfait ou le plus-que-parfait du subjonctif, et pourtant il est indispensable de les connaître pour pouvoir comprendre des textes littéraires. Même chose pour toute une série de mots et de tournures destinés plutôt à être employés à l'écrit, de même que certains autres ne s'utilisent la plupart du temps qu'à l'oral. Des pans entiers de la langue existent uniquement à l'écrit : les néglige-t-on pour autant ? De la même façon, une langue qui n'existe plus qu'à l'écrit... existe encore. Et a même parfois de beaux jours devant elle, à voir le nombre de siècles qu'ont réussi à franchir ces langues pour parvenir jusqu'à nous.
Deuxième argument, le plus important peut-être : étudier le latin et le grec, ce n'est pas seulement apprendre des déclinaisons, du vocabulaire et des règles de grammaire. C'est aussi, voire surtout, s'intéresser à des hommes et à des femmes qui ont vécu il y a des milliers d'années, dans des pays très différents, à des époques très différentes, et qui, de ce fait, avaient une mentalité complètement différente de la nôtre. La langue, ce n'est pas seulement un moyen de communication immédiate, qu'on apprend comme on s'achèterait un téléphone. C'est un vecteur de culture, et en l'occurrence, cette culture écrite nous permet d'être confrontés à ces étrangers du temps passé que sont les Grecs et les Romains - et avec eux tous ces « barbares » qui les effrayaient et les fascinaient. « Un cours d'histoire suffirait, alors », me dira-t-on. De fait, ce n'est pas tout de déchiffrer ces textes, il faut pouvoir les comprendre en profondeur, et cela suppose de faire de l'histoire ancienne, mais aussi de la littérature, de la philosophie. Mais tout cela devient beaucoup plus facile, et beaucoup plus intéressant, lorsqu'on est capable de lire ces textes directement « en version originale », et non pas seulement en traduction. Les mots d'une langue témoignent des structures de pensée de ceux qui la parlent, véhiculent la pensée des auteurs avec une précision dont aucune traduction ne peut rendre complètement compte. On sait à quel point il est difficile de lire de la poésie en traduction, ou un ouvrage de philosophie mettant en jeu son propre vocabulaire conceptuel. C'est la même chose pour les langues anciennes.
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« Depuis tout ce temps, vous devez avoir fini de traduire tous les textes anciens en français, vous n'avez plus rien à faire ! »

Si seulement c'était vrai... malheureusement (ou heureusement), c'est beaucoup plus compliqué, pour plusieurs raisons.

1. D'abord, et une bonne fois pour toutes : non, tout n'est déjà pas traduit, loin de là. Il existe une quantité considérable de textes et d'auteurs qui n'ont pas encore fait l'objet d'une édition convenable (scientifique) en français. Soit parce que ces textes ont été découverts récemment (car on continue à découvrir des textes antiques de nos jours, pas beaucoup, mais on en trouve), soit parce qu'ils sont tellement gigantesques ou difficiles (ou les deux) que personne n'a eu le courage de les traduire en entier, soit parce qu'ils n'ont pas encore fait l'objet d'une traduction vraiment rigoureuse. Il faut se rappeler que la collection de référence des éditions scientifiques des textes antiques, la Collection des Universités de France, aux éditions des Belles Lettres, n'a été créée qu'en 1920. À l'échelle de l'énorme corpus que représentent les textes latins et grecs (sans parler des autres langues anciennes), c'est extrêmement récent. Pas étonnant que de nombreux auteurs en soient encore absents.

2. Ensuite, la langue française évolue, ce qui rend obsolètes les traductions les plus anciennes. De nos jours, vous trouverez facilement, par exemple sur Internet, les traductions des Vies parallèles de Plutarque par Amyot, publiées en... 1559, mais je doute qu'elles vous paraissent très accessibles. Une chance qu'il y ait encore des gens pour en réaliser des traductions en français contemporain, non ? Et cela vaut d'autant plus pour tous les textes jouant avec la langue, comme les comédies de Plaute ou d'Aristophane où abondent les jeux de mots, les insultes, les références culturelles et les allusions aux hommes politiques du moment : les traductions de ce type d'ouvrage vieillissent très vite, et il est nécessaire de les actualiser encore plus souvent.

3. Troisième problème : les critères qui font une bonne traduction ont, eux aussi, énormément varié au fil du temps. Au XXe-XXIe s., on s'astreint à réaliser des traductions aussi proches que possible du texte original, c'est-à-dire des traductions qui respectent, partout où c'est possible, la construction grammaticale des phrases latines ou grecques. Le résultat, quand la traduction est bonne, est à la fois clair et accessible pour le grand public, et assez fidèle au texte original pour permettre à un étudiant latiniste ou helléniste de s'aider directement de la traduction pour comprendre la construction grammaticale des phrases dans le texte antique. Mais pendant très longtemps, ça n'a pas été le cas. Pour simplifier, il était admis, et courant, de se contenter de rendre le sens global d'une phrase, sans nécessairement en respecter le détail. Cela a donné lieu à beaucoup de « belles infidèles », qui sont très utiles pour étudier les textes originaux... quand on les a retraduits soi-même d'abord.

4. En fait, ce problème de rigueur scientifique ne concerne pas uniquement la traduction elle-même, mais aussi tout ce qui fait ce qu'on appelle une « édition scientifique » d'un texte, problème beaucoup plus vaste.
Qu'est-ce que réaliser une édition scientifique d'un texte ancien de nos jours ? En très gros, cela suppose de collationner (rassembler et comparer entre eux) tous les manuscrits, papyrus, et éditions anciennes du texte que l'on se propose d'éditer, afin de confronter entre elles les différentes variantes entre les versions du texte (il peut y avoir des différences d'une lettre ou deux, ou de plusieurs mots, mais aussi parfois de passages entiers). À partir de ces versions, on établit le texte, celui que l'on considère comme le meilleur état du texte possible (le plus fidèle au texte original, ou le plus probable, etc.). Je ne rentre pas dans le détail, mais la tâche est loin d'être simple. En même temps que l'on établit le texte, on réalise l'apparat critique, dans lequel sont consignées toutes les autres variantes présentes dans les manuscrits, et qui sont souvent très utiles quand on étudie l'histoire d'un texte antique.
Une fois cela fait, il faut alors traduire le texte, ce qui suppose non seulement de connaître très bien la langue du texte, mais aussi d'être très bien renseigné sur la civilisation dont il relève, son auteur, son contexte historique, le genre littéraire auquel il appartient si c'est une oeuvre littéraire, ou sur les disciplines dont il traite si c'est un traité scientifique, etc. etc. Dans le même temps, il faut réaliser une introduction présentant l'auteur, le contexte, le genre, etc. aux lecteurs. Et il faut réaliser un ensemble de notes (placées en bas de page ou en fin de volume) afin de donner au lecteur tous les moyens de comprendre le texte au mieux.

J'ai beaucoup simplifié, mais voilà un bref aperçu de ce que veut dire éditer un texte antique de nos jours. Or, ces critères de rigueur scientifique sont relativement récents : ils ont été établis au cours du XIXe siècle. Et, comme vous pouvez vous en douter, certaines théories philologiques portant sur l'histoire des textes antiques ont largement eu le temps de devenir obsolètes depuis le XIXe siècle, de sorte que même certains textes édités à cette époque auraient besoin d'une nouvelle édition de référence. Bref, le travail ne manque pas, bien au contraire !
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« Plus personne ne veut faire du latin et du grec ! »

Eh bien si ! Aussi étrange que cela puisse paraître à leurs détracteurs, l'enseignement du latin et du grec ont toujours leur raison d'être aujourd'hui, tout simplement parce qu'il y a des élèves intéressés, au collège, au lycée, et des étudiants à l'université (puisqu'il est possible de commencer une langue ancienne à l'université). Pourquoi ? Parce que la Grèce antique et la Rome antique sont passionnantes... puisqu'on vous le dit !
Mais je vous vois froncer les sourcils et réclamer des chiffres (car les chiffres, chacun le sait, sont objectifs et expriment par conséquent la preuve ultime, tandis que les mots sont subjectifs et menteurs - mais on ne peut pas s'attaquer à toutes les idées reçues en même temps...). Eh bien, selon les membres démissionnaires du jury du CAPES de Lettres classiques, l'un des principaux concours de formation des enseignants en lettres, il y avait en France, en juillet 2010, 500 000 élèves étudiant le latin et le grec (vous pouvez lire leur communiqué ici).
Et en dehors de la France, il faut garder en mémoire la situation des langues anciennes dans le reste du monde. Le latin et le grec, sans parler des autres langues anciennes telles que l'hébreu, l'araméen, le sanskrit et d'autres encore, sont étudiés partout dans le monde. La recherche dans ce domaine est très active en Europe, elle l'est énormément aux États-Unis, et ailleurs encore, en Amérique du sud par exemple, ou au Proche-Orient (je ne résiste pas au plaisir de mentionner la Bibliotheca Alexandrina, lointaine descendante, fraîchement fondée (en 2002), de l'antique bibliothèque d'Alexandrie, même si elle est bien sûr loin de se cantonner aux langues anciennes). Pendant que je ne sais quel snobisme dédaigne le latin et le grec sous nos latitudes, d'autres s'en emparent, les découvrent, font des recherches, des découvertes. Faut-il en appeler à l'argument chauviniste et à l'agaçante logique de compétition si à la mode actuellement, indiquer du coin de l'oeil les achèvements impressionnants réalisés aux États-Unis (comme le Thesaurus Linguae Graecae, un simple CD-Rom - depuis devenu consultable en ligne - regroupant l'ensemble des textes grecs de l'Antiquité jusqu'à nos jours, et devenu un outil précieux pour les étudiants et les chercheurs du monde entier), et regretter que la France, qui a lutté avec toute l'énergie légèrement trop belliqueuse des nationalismes du XIXe siècle pour se hisser parmi les meilleurs lieux de recherche en matière d'études antiques, coure le risque de perdre cette place et de se contenter de relayer tardivement des innovations faites ailleurs ? Ce serait d'autant plus dommage qu'en France les centres de recherche existent, les chercheurs excellents aussi, et les enseignants et étudiants de bonne volonté ne manquent pas pour poursuivre ces efforts.
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« Étudier le latin et le grec, ça ne sert que si on veut devenir professeur dans le secondaire ou enseignant-chercheur. »

Pas seulement. Même si la carrière d'enseignant-chercheur reste la « voie royale » pour qui s'intéresse à la Rome antique et/ou à la Grèce ancienne, il peut être très profitable d'étudier ces langues lorsqu'on s'oriente vers d'autres carrières.

1. D'abord, tout ce qui touche aux sciences humaines porte un large héritage gréco-romain, qu'il est utile, voire indispensable, de bien maîtriser : la lecture des textes fondateurs directement en latin ou en grec fournit alors à l'étudiant des bases précieuses. En histoire, tout étudiant s'intéressant aux périodes historiques allant au moins jusqu'au XVIIIe siècle devrait connaître au moins un peu de latin. En philosophie, le grec peut être d'un grand secours pour maîtriser la philosophie antique (largement grecque, et un peu latine) qui constitue l'un des deux grands « massifs » des classiques de la philosophie, avec les auteurs allemands. En lettres modernes, on ne répètera jamais assez qu'il est important de bien connaître au moins une langue ancienne, car la littérature (la française comme les étrangères) ne cesse de se référer à son héritage antique, et il est impossible de prétendre comprendre ces oeuvres sans connaître la tradition rhétorique, littéraire et artistique dont elles prennent la suite. Le droit trouve ses origines dans l'Antiquité : avoir étudié les orateurs grecs et latins aura permis à l'étudiant de se plonger dans le droit antique, d'en connaître les bases, et d'avoir une idée précise de ce qu'est l'argumentation d'un accusateur ou d'un avocat. Il faut savoir que certaines universités mettent en place, au niveau Licence, des cursus « Humanités » qui combinent une part d'enseignement des langues anciennes avec un ensemble de disciplines orientées sciences humaines (lettres, histoire, philo), en s'inspirant des classes préparatoires.

2. De plus, contrairement à ce que fait trop souvent croire la distinction artificielle et exagérée entre matières « littéraires » et « scientifiques », il n'y a pas besoin d'être « un littéraire » pour étudier les langues anciennes. La médecine, les mathématiques, la physique, recourent abondamment à des termes latins et grecs, plus faciles à maîtriser lorsqu'on connaît déjà un peu ces langues. Chez les auteurs antiques, d'ailleurs, les distinctions entre disciplines « littéraires » et « scientifiques » sont beaucoup moins tranchées, pour ne pas dire qu'elles n'existent pas : il n'est pas si inhabituel de lire des développements de mathématiques ou de physique dans Platon, et lire Euclide dans le texte n'a rien d'impossible.

3. De façon plus générale, l'apprentissage du latin et du grec permet à l'élève d'acquérir des compétences précieuses, quelle que soit son orientation future :
- l'habitude de l'exercice de la version, dont les principes de rigueur valent quelle que soit la langue pratiquée ;
- une meilleure maîtrise de la grammaire et de l'orthographe, qui font souvent cruellement défaut aux élèves ;
- de ce fait, une maîtrise plus rigoureuse de la langue française, qui le rend capable de mieux comprendre des textes littéraires français et de mieux s'exprimer lui-même à l'écrit ;
- une formation aux fondements de l'argumentation, de la rhétorique, bref, de la parole persuasive ;
- une capacité à manier les arguments qui favorise un esprit critique plus développé ;
- une bonne connaissance de la littérature, de la mythologie et des arts grecs et romains, qui forment le fondement de la culture européenne ;
- une ouverture aux autres peuples et à des mentalités différentes, qui caractérise « les humanités ».
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« Le latin et le grec, ça ne rapporte pas. »

Erreur. Regardez autour de vous. Depuis l'énorme succès de Gladiator (sorti en 2000), le genre du péplum revit, de blockbuster en blockbuster : Troie, 300, Le Choc des titans, Centurion. A la télé, on passe les séries Rome et Spartacus : Blood and Sand. Age of Empires a longtemps été un pilier du jeu vidéo de stratégie, et des jeux comme Age of Mythology et plus récemment, dans un autre genre, les suites de God of War, ont également connu le succès. Les auteurs de SF et de fantasy se sont depuis longtemps emparés du filon antique : citons l'auteur de best-seller américain David Gemmell, avec les cycles du Prince de Macédoine (sur Alexandre le Grand) et de Troie. Neil Gaiman revisite la mythologie gréco-romaine dans son comic Sandman. Les entreprises se donnent des noms aux consonances latines (tous ces noms en -is) parce que c'est plus élégant. Et le storytelling, si vanté dans à peu près tous les domaines pour persuader, faire acheter, etc. n'est guère que de la rhétorique surfant vaguement sur la vogue du mythe. L'Antiquité gréco-romaine est très présente dans la société actuelle, que ce soit dans les fictions ou bien en filigrane dans toutes sortes de domaines. Son utilisation à des buts mercantiles, soit en tant que sujet de fiction ou de divertissement, soit indirectement comme source de moyens rhétoriques pour vendre, est plus fréquente qu'on ne croit. Quant à savoir si c'est une bonne ou une mauvaise chose, ce n'est pas la question ici, mais une chose est sûre : on ne perd rien à être bien renseigné sur le sujet !
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« Les langues anciennes ne servent plus à rien à l'heure des nouvelles technologies. »

Savez-vous comment a été inventé le CD-Rom ? Souvenez-vous : il y a eu les bandes magnétiques, puis les cassettes et les Compact Discs, tous supports d'abord utilisés pour enregistrer, stocker et réécouter du son. Et à un moment donné, on a commencé à stocker sur des CD non plus simplement du son, mais des fichiers informatiques. Tout cela, vous le savez déjà. Mais vous êtes-vous demandé ce qu'on a stocké sur les tout premiers CD-Roms ? On a stocké... des textes en grec ancien. C'était la première version du Thesaurus Linguae Graecae (TLG), une gigantesque base de données destinée à recueillir l'ensemble de la littérature grecque, depuis les origines (i.e. Homère) jusqu'au Moyen Âge byzantin. Issu d'un projet démarré en 1971 à l'Université de Californie, aux États-Unis, ce CD-Rom paraît en 1985, à une époque où les ordinateurs personnels ne se sont pas encore répandus et où le Macintosh n'existe pas. Le CD-Rom, appelé TLG-A, est conçu en même temps qu'un ordinateur capable de le lire, l'Ibycus Scholarly Personal Computer, conçu par David W. Packard et William Johnson. Pour l'époque, c'est une avancée considérable, un projet pionnier qui nécessite un travail pharaonique (les textes doivent être recopiés à partir d'une sélection d'éditions papier des textes antiques). Le TLG, étoffé et amélioré dans les années suivantes, existe toujours et est même en partie librement consultable en ligne (l'intégralité du corpus n'étant accessible que sur abonnement, en général pour les établissements universitaires).

Mais pourquoi faire, me direz-vous ? Pour conserver ces textes durablement, oui, mais pas seulement, loin de là. Ces bases de données sont avant tout des outils de travail, qui permettent aux chercheurs en histoire, en littérature, en philosophie, en anthropologie, bref, en sciences humaines en général, de naviguer rapidement dans ces textes et d'y effectuer des recherches qui facilitent considérablement l'étude d'un corpus donné dans tous ces domaines. L'étude d'un thème donné chez un poète ou un dramaturge, l'emploi d'une notion chez un philosophe, l'évolution d'un concept dans la société ou l'économie, toutes les références à un objet donné, ou même tout simplement le sens d'un mot : autant de recherches qui bénéficient considérablement de l'arrivée de l'informatique. Tout cela suppose de surmonter toutes sortes de problèmes, et notamment celui de l'élaboration d'une police de caractères pour transcrire convenablement le grec sur toutes les plate-formes numériques. En linguistique, c'est encore plus compliqué, puisque les linguistes ont besoin d'utiliser non seulement l'alphabet grec, mais aussi toutes sortes de systèmes d'écriture, des idéogrammes sumériens et akkadiens au syllabaire éthiopien, en passant par le sanskrit, le hittite, l'hébreu et le tokharien. Ce travail, ardu et laborieux, devait être fait : il l'a été, avec soin et sans effets d'annonce, à une époque où les futurs fondateurs de Google étaient occupés à apprendre à lire.

J'ai évoqué ce sujet pour réduire à néant l'idée reçue selon laquelle les étudiants et chercheurs en langues anciennes seraient des sortes de momies intemporelles incapables de prendre le train des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Rien n'est plus faux : non seulement ces chercheurs, comme tous les chercheurs, utilisent quotidiennement ces technologies, mais, loin d'être en retard, ils ont accompli un travail considérable et pionnier en la matière. De nos jours, les chercheurs utilisent toujours le TLG (pour le grec) et le PHI Latin Corpus (pour le latin) ainsi que de nombreuses autres ressources en ligne, certaines accessibles gratuitement au grand public, comme Perseus. Ils emploient Gallica et Europeana, ils contribuent à Wikipédia, ils mettent en ligne des documents iconographiques sur Wikimedia Commons et des textes antiques sur Wikisource. Les travaux universitaires sont publiés sur des portails, certains accessibles aussi au grand public comme Persée, Erudit.org, Revues.org ou encore les archives HAL. Il faut être ignorant, pessimiste ou autosoumis aux clichés ambiants pour croire encore que tout ce qui est ancien est incompatible avec les derniers progrès.

Non seulement l'étude des langues anciennes est toujours utile, mais elle s'appuie sur les nouvelles technologies pour renouveler l'étude de l'Antiquité dans toutes sortes de domaines et explorer de nouvelles possibilités.
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« Je suis d'accord avec vous : toute cette culture qui disparaît, c'est bien triste. »

Au diable la tristesse ! Elle n'est qu'une forme d'acquiescement poli. En quoi se rend-elle utile ? En rien. Pire, elle fait comme si toute la question des langues anciennes se résumait à une lutte pour leur sauvegarde, et à une lutte déjà perdue, qui plus est. Celui qui écoute ce genre d'orchestres de Titanic ne fera jamais rien (et pas seulement dans ce domaine). Deux icebergs sont à éviter ici :

1. Il ne faut pas se représenter les étudiants, enseignants et chercheurs en langues anciennes comme une sorte de petit groupe d'Atlantes survivants accrochés à un bout d'île et s'enfonçant peu à peu dans la mer en protestant contre l'ignorance du siècle. Non, les imaginer ainsi, c'est encore souscrire à une idée reçue misérabiliste ou misanthrope à leur sujet. Cette image n'est entretenue que par deux groupes de gens : ceux qui n'y connaissent rien (et qui, en bonne logique, se trompent, ce que, dans une certaine mesure, on ne saurait leur reprocher), et ceux qui savent très bien que les choses ne sont pas ainsi, mais ont envie d'imposer cette vision des choses pour mieux s'en servir comme prétexte pour mettre en oeuvre cette disparition.
Nulle théorie du complot ici : le procédé a été employé pour fermer des classes de latin et de grec dans de nombreux établissements du secondaire, avec des arguments que l'on pourrait, en général, retrouver dans la présente liste d'idées reçues. L'argument est d'une stupidité sournoise : parce qu'une chose va bientôt disparaître, on la fait disparaître. Qui a décrété que le latin et le grec allaient disparaître ? Sûrement pas Cassandre, puisque c'était Apollon qui parlait par sa bouche, et que le dieu archer se tirait rarement dans le pied. Sont-ce les élèves intéressés qui font défaut ? Non, comme je l'ai dit plus haut : il y en a toujours, toujours aussi émerveillés de découvrir ces langues et ces mondes anciens. Mais au nom d'un désintérêt supposé, on leur oppose des obstacles croissants, des horaires acrobatiques (j'ai moi-même dû étudier parfois le grec à l'heure du déjeuner, auprès d'une enseignante qui assurait certaines heures sans être payée afin de compléter le programme du Bac, ce qui aurait été impossible autrement) puis des fermetures de classes pures et simples. Ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas seulement d'un regrettable malentendu, mais d'une lutte idéologique. Menée par qui, et dans quels intérêts, je ne le sais pas assez précisément pour prétendre l'expliquer ici, et cette page n'est sans doute pas le lieu pour écrire un pamphlet politique ; mais ces intérêts vont directement à l'encontre du droit, qui est celui de tout élève, à étudier les domaines du savoir auxquels il ou elle s'intéresse.

2. Que faire, alors, qui soit plus décisif qu'une tristesse velléitaire ? D'abord, s'instruire et s'informer, être curieux, ne pas rester enfermé dans ces idées reçues que je m'emploie à pourfendre ici. J'ignore qui vous êtes et comment vous êtes arrivé(e) sur cette page, je ne sais rien de votre métier, de votre niveau d'instruction ou de vos convictions, mais une chose est sûre : apprendre n'est jamais inutile, et je ne pourrai que trouver dangereusement tendancieux celui qui soutiendra le contraire. Même si vous ne pouvez rien faire directement pour les langues anciennes, sachez qu'elles existent, ne les méprisez pas, et, si vous en avez le temps et l'envie, découvrez-les, intéressez-vous à l'Antiquité - Internet est une mine d'or pour cela, et de nombreuses ressources très bien faites sont disponibles gratuitement sur ces sujets (à commencer par le présent site).
Au pire, le latin et le grec sont si éloignés de votre propre vie que vous n'en aurez pas besoin sur le plan professionnel, et ils ne vous intéressent pas à titre personnel : ainsi soit-il ! Il n'a jamais été question d'obliger qui que ce soit à s'intéresser à ces domaines s'ils ne l'intéressent pas. Mais le combat des élèves et des enseignants pour le latin et le grec possède des enjeux plus larges, et à ce titre, il est aussi le vôtre. Ces matières que l'on veut supprimer sont des matières qui (comme je l'ai expliqué plus haut) font beaucoup pour la formation de l'esprit critique et de la réflexion argumentée, deux atouts indispensables au citoyen qui veut pouvoir s'orienter dans la société actuelle sans se trouver à la merci des multiples groupes d'intérêts, politiques, économiques et idéologiques qui tentent chacun de la façonner à sa façon. Même si vous n'êtes pas d'accord avec ce que je dis sur cette page, vous n'êtes paradoxalement pas aussi capable d'argumenter contre moi que vous le seriez si vous aviez étudié le latin et le grec, car c'est justement la grande qualité de cette culture que d'autoriser chacun à déployer librement sa propre pensée, sans chercher à modeler des instruments dociles incapables de prendre de la distance par rapport au système de pensée qu'on leur impose. C'est à mon avis l'un des éléments qui rend les humanités classiques si précieuses (et, quelque part, presque subversives) : elles entretiennent la liberté de pensée. On peut y être indifférent, mais il ne faut pas les croire inutiles.
Si vous n'êtes pas seulement un lecteur curieux, si vous êtes élève, étudiant, enseignant ou chercheur, vous pouvez prendre part plus directement à l'entretien des langues anciennes. Si vous étudiez et/ou enseignez ces langues et que vous les aimez, continuez ! Ne vous laissez pas décourager par les idées reçues et les prophéties catastrophistes en tout genre. Dans les années 1990, quand j'ai commencé à étudier le latin, puis le grec, leur disparition était déjà annoncée, et, à en croire toute une partie des discours tenus déjà à cette époque, c'était comme si tout était déjà foutu. Inconscient de la terrible voie de garage dans laquelle je m'engageais, j'ai simplement continué à étudier ce qui me plaisait (et ce à quoi j'étais bon), dans la pensée que, quitte à s'imposer du travail, il n'était pas absurde de le faire dans un domaine que j'aimais bien. Quatorze ans de latin et onze ans de grec plus tard, le latin et le grec existent toujours, l'informatique et Internet ont mis à la disposition des antiquisants des outils dont je n'aurais même pas osé rêver, et le savoir sur le latin et le grec a plus que jamais les moyens d'être diffusé auprès de tous ceux qui s'y intéressent, sans distinction aucune. Plus que jamais, il est temps d'expliquer à ceux qui trouvent ces langues inutiles pourquoi elles sont utiles, et de faire mentir ceux qui prétendent un peu trop complaisamment qu'elles n'intéressent plus personne. Élève ou étudiant(e) en latin et/ou en grec, allez de l'avant !
Et si vous êtes enseignant, ne vous découragez pas non plus. J'ai connu plusieurs professeurs, par ailleurs compétents et passionnés, qui avaient intégré la conviction que tout était perdu d'avance. Or il n'en est rien. Je fais partie d'une génération d'étudiants qui ont toujours étudié dans ce contexte difficile, et qui sont bien déterminés à défendre les matières qu'ils aiment. Et après nous, il en vient d'autres, qui les découvrent avec le même enthousiasme que nous en notre temps. Certes, les carrières d'enseignant et de chercheur sont extrêmement usantes, à mesure que l'on doit lutter pied à pied contre les restrictions budgétaires, les suppressions de postes, les fermetures de classes. Mais rien n'est joué pour autant. Quand bien même toutes les classes seraient fermées et tous les professeurs et chercheurs sachant les langues anciennes morts et enterrés en France - ce qui a peu de chance d'arriver : ces langues seraient alors plutôt réservées à qui aura la chance d'être scolarisé dans la poignée d'établissements publics qui les enseignera encore, ou possèdera assez d'argent pour prendre des cours dans le privé - que pensez-vous qu'il se passerait ? Tôt ou tard, la tendance s'inversera. Et il ne tient qu'à nous de l'inverser, de faire en sorte que ces langues ne soient pas réservées aux plus riches ou à ceux dont les familles possèderont déjà cette culture, mais à tous ceux qui voudront les apprendre, où qu'ils se trouvent..
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Dernière mise à jour : 29 mai 2015.
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