Mon avis personnel sur les disques de Carcass
- Carcass - Reek of putrefaction (1988) ☆
Après avoir fait l'effort de parcourir la discographie de Napalm
death il y a quelques semaines (et même y avoir trouvé nettement
plus de musique audible que je ne l'aurais initialement imaginé), je me
lance désormais courageusement dans celle de son cousin Carcass, qui l'a
suivi dans la création du grindcore (aïe) mais également contribué
ensuite à celle... du death mélodique. Une évolution curieuse qui n'est
en tout cas pas vraiment prévisible dans ce premier méfait, qui pousse
encore plus loin l'imposture artistique que le Scum de Napalm
Death un an auparavant : pochette initiale gerbante, titres de chansons
absurdement provocants, et bien sûr des "chansons" très courtes où une
sorte de chant vomi (je ne suis pas sûr d'avoir réussi à croiser sur le
net une critique de ce disque n'utilisant pas le mot "vomi", il est vrai
que ça donne une bonne idée de la chose) aux paroles absolument
inaudibles (même quand on a les a sous les yeux, il est impossible de
les suivre à l'écoute), tout comme d'ailleurs les guitares qui sont
volontairement noyées dans un fond sonore immonde, à l'exception de
quelques hennissements absurdement mis en avant. C'est littéralement nul
(on ne peut pas même pas savoir s'il y a un ou deux bons riffs dans le
lot, puisqu'on ne les entend pas), à écouter une fois dans sa vie
uniquement par curiosité. Ou peut-être même une demi-fois. Ou même un
quart de fois. Mine de rien, un album de 39 minutes, ça peut être
douloureusement long, en fait.
- Carcass - Symphonies of sickness (1989) ★ ★
Après un premier album complètement inaudible, Carcass enchaîne
rapidement avec ce deuxième opus au titre ambitieux. Et on a droit à une
excellente nouvelle, cette fois on entend la musique produite ! Enfin,
la plupart du temps du moins, car le chant reste bien immonde, et les
passages rapides (assez nombreux dans ce style) restent un joyeux bordel
où on ne comprend pas grand chose à ce qui se passe. Mais le reste du
temps, on a droit à des soli, des passages vraiment mélodiques, et
d'autres où le groupe étale une technique assez redoutable. Les titres
sont développés de façon raisonnable (3 à 5 minutes par chanson), bref
ça ressemblerait presque à un véritable album de musique mainstream. Bon
non, n'exagérons rien quand même, ce n'est que la première étape d'une
évolution continue de la part du groupe vers quelque chose de beaucoup
plus consensuel (rappelez-vous, ils sont un des pionniers du death
mélodique, les gars !), mais ça penche encore trop du côté "absurdement
moche" pour me convaincre complètement. En fait, quasiment chaque titre
prometteur (Exhume to consume, qui démarre pourtant vraiment
bien, ou Embryonic necropsy and devourment (oui, les titres sont
restés très typiques du grindcore pour cet album), l'un des titres les
plus longs et sûrement le plus réussi du disque) finit par être gâché
par une accélération brutale menant à un passage à jeter à la poubelle.
Mais dans son intégralité, l'album ne mérite pas ce sort, à défaut de me
plaire, il a déjà su me convaincre que Carcass était constitué de
musiciens compétents et même inspirés par moments. Il n'y a plus qu'à
attendre que ces moments constituent une large majorité des albums
proposés.
- Carcass - Necroticism - Descanting the insalubrious (1991) ★ ★
Plus le temps passe et plus la musique de Carcass devient accessible.
Dès ce troisième album, et malgré une pochette assez douteuse, les
débuts grindcore du groupe sont déjà un lointain souvenir. Certes, le
son des guitares reste particulièrement rêche et on conserve une
atmosphère générale assez morbide (le chant notamment y contribue) mais
pour le reste, on se rapproche de plus en plus d'un death technique
assez standard : seulement huit titres longuement développés (et assez
systématiquement introduits par des petits samples parlés sans grand
intérêt), peu de passages vraiment rapides, et même les titres des
chansons se rapprochent de la normale. En fait, tout ça me fait
fortement penser à l'évolution de Death, le groupe fondateur du
genre du même nom, qui est passé assez vite de choses inaudibles à des
albums nettement plus facilement écoutables. Le gros problème pour moi,
c'est qu'au niveau du contenu musical aussi, cet album me fait penser au
Death deuxième période (Spiritual healing par exemple) :
technique, maîtrisé, réfléchi... et essentiellement chiant, car
l'élément mélodique est encore bien trop discret (pourtant Michael Amott
a fait son apparition dans le line-up du groupe), et que les titres se
suivent et se ressemblent sans jamais provoquer l'émoi. Un disque qui
s'écoute mais qui s'oublie très vite.
- Carcass - Heartwork (1993) ★ ★ ★
Il n'y a qu'à voir la sobre pochette dessinée par Giger (et pas très
réussie par ailleurs) pour ce quatrième album pour comprendre que
Carcass a enfin décidé d'assumer complètement le virage déjà largement
amorcé sur l'album précédent vers une musique nettement plus accessible.
Pour le groupe, ce sera en fait le début de la fin, les fans de la
première heure ne se retrouvant pas dans ce Carcass new look, débarrassé
des oripeaux grindcore de ses débuts. Et on peut le comprendre, tant
l'esthétique a changé en quelques années : certes il reste le chant
écorché pour rappeler qu'on a affaire à du metal extrême, mais la base
rythmique, même si elle reste encore assez massive sur certains titres,
est plus teintée thrash que réellement death (on retrouve quand même ce
côté technique cher au groupe), et surtout les guitares se fendent sur
toutes les pistes de passages solos hyper mélodiques qui pour certains
ne dépareilleraient pas sur un bon vieux Scorpions (j'exagère à
peine, l'espèce de refrain de la chanson titre ou les percées lumineuses
sur Arbeit macht fleisch, c'est limite dégoulinant). Un mélange
étonnant qui ouvrira la porte aux expérimentations de nombreux groupes
dans les années suivantes, pas encore toujours maîtrisé sur ce disque
(le riffing est parfois bien moche, sur Canal forge par exemple),
mais qui produit déjà des réussites indiscutables, notamment le très bon
Buried dreams qui annonce fièrement la couleur en ouverture de
l'album. En tout cas, sans que ça me fasse sauter au plafond, je préfère
personnellement largement ce Carcass là à celui des débuts.
- Carcass - Swansong (1996) ★ ★ ★
Voilà un album qui porte bien son nom. Quelques années et quelques
disques à peine après son entrée fracassante sur la scène musicale,
Carcass est en effet en plein marasme : changements de direction
musicale mal acceptés par ses fans, tentative de signature chez un gros
label qui va capoter, fuite du guitariste Michael Ammott vers d'autres
horizons, c'était peut-être le bon moment pour un retour aux sources,
mais le groupe va préférer continuer à surprendre son monde en
s'engageant sur une voie encore plus inattendue, provoquant sa rupture
avant même la sortie de ce Swansong (le groupe se reformera bien plus
tard). Honnêtement, c'est compréhensible tant ce qu'on entend là ne
correspond tout bonnement pas le moins du monde à un disque étiqueté
Carcass. Certes, le fond est encore teinté thrash, avec des rythmiques
assez solides, et le chant reste franchement death, mais tout ça est
noyé sous un déluge de... rock, tout bêtement, bien swinguant et
mélodique comme on l'aime, mais qui se mélange assez curieusement aux
élements extrêmes caractéristiques de Carcass (la production, elle, est
très nette et lisible). Le genre d'expérimentation qui n'a pas beaucoup
de sens mais qui innervera une fois de plus un énième sous-genre obscur
du metal (le death'n roll) avec des groupes qui rencontreront d'ailleurs
plus de succès que Carcass n'en aura avec cet opus incompris. Pourtant,
si on fait abstraction du chant monocorde vraiment pas raccord avec le
style de musique proposé, il s'écoute très bien, cet album. Ok, ça reste
assez répétitif et un peu facile, mais il y a quand même une science du
riff et du swing qui font que des titres comme Child's play ou
Polarized passent comme une lettre à la poste. Sorti sous un
autre nom, ce disque aurait même fort bien pu rencontrer un public plus
vaste. Tel quel, il restera une sympathique aberration dans la première
partie de la carrière de Carcass (même si, en tant que très mauvais
amateur du groupe, c'est peut-être l'album que je préfère parmi leurs
cinq premiers !).
- Carcass - Surgical steel (2013) ★ ★ ★ ★
Parmi les nombreux retours de groupes de metal effectués après une plus
ou moins longue période de séparation, celui de Carcass mérite une bonne
place sur le podium, avec les 17 ans qui ont séparé Swansong de
ce Surgical steel (certes, on reste loin de Coroner, imbattable à
la première place...). Ok, Carcass est de retour, mais pour faire quoi ?
Du grind, du death mélodique, du rock vintage ? Pour inventer un nouveau
genre comme il le fait presque à chaque fois depuis ses débuts ? Ou
peut-être, comme le suggère la pochette, pour nous servir un album de
thrash froid et clinique ? Rien de tout ça en fait. De thrash, il est
pourtant bien question ici, mais on navigue tantôt dans les contrées
d'un thrash moderne à la production impeccable et aux forts relents
mélodiques (l'introduction 1985, malgré son titre, fait même
franchement penser à que propose Kreator en début d'album depuis
quelque temps), tantôt sur les traces des glorieux anciens (le début
instrumental de Mount of execution calqué sur les grands
instrumentaux de la période dorée de Metallica). On conserve
quand même quelques vieux marqueurs du groupe (les passages mélodiques,
et la voix de Jeff Walker qui n'a pas vraiment changé, même si les
lignes de chant sont nettement moins monocordes sur cet album). Mais
surtout, et c'est bien là l'essentiel, si Carcass n'invente rien pour
une fois, il se coule dans ce moule thrash avec une aisance et une
efficacité bluffantes. C'est carré, constamment inspiré, parfois même
excellent (A congealed clot of blood, Unfit for human
consumption), et ça se permet de terminer sur un titre épique de 8
minutes qui justifie pleinement sa durée. S'il me manque un ou deux
titres encore plus mémorables pour crier au chef-d'oeuvre, on tient
quand même un disque à la hauteur des classiques du thrash du 21ème
siècle (la plupart des disques récents de Kreator et Testament,
entre autres), et c'est déjà une sacrée performance.
- Carcass - Torn Arteries (2021) ★ ★ ★
Revenu sur le devant de la scène avec un album assez impressionnant
après plus de quinze ans d'absence, on pouvait se douter que Carcass
n'allait pas s'en tenir là. Ils ont tout de même attendu quelques années
avant de sortir ce nouvel album, et la pochette a de quoi laisser
perplexe sur l'orientation choisie par le groupe cette fois-ci. Moins
thrash que Surgical steel, ce disque revient à un style déjà
utilisé par Carcass, une sorte de death au chant très monolithique
(grosse régression de ce point de vue à mon avis), mais égayé par des
passages très mélodiques qui ne sont parfois pas loin de tomber dans la
mièvrerie la plus dégoulinante (le break instrumental de Flesh
ripping sonic torment limited, franchement, c'est assez terrifiant).
D'un autre côté, le son d'ensemble est plus dense et un peu moins
avenant que sur Surgical steel, à la limite de la confusion par moments.
Malgré ces bémols, on tient encore un disque maîtrisé dans l'ensemble,
le riffing est assez efficace et la construction des titres maîtrisée,
mais je suis clairement moins enthousiaste malgré tout, en partie parce
que le style me convient tout simplement moins. En fait, le seul titre
qui me fasse vraiment forte impression, c'est The Scythe's
remorseless swing, le tout dernier, qui arrive un peu tard...